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Ailefroide, altitude 3954 : un hymne à l'amour de la montagne en BD

Jeudi 13 septembre 2018 / Daniel Bordür

Le dernier album de Jean-Marc Rochette raconte la passion adolescente de l'auteur du Transperceneige pour la peinture et le massif des Ecrins. Plus de quarante ans après qu'un grave accident l'ait fait renoncer à devenir guide de haute montagne...

Ailefroide, altitude 3954 est un grand livre sur la montagne et la passion dévorante qu'elle peut susciter. C'est un bel album de BD au trait pur, sobre, sensible. Un hommage à la peinture. Une prière à la « beauté absolue ». Une ode au massif des Ecrins. Une célébration de l'amitié.

En près de 300 pages, le livre raconte l'initiation à l'escalade, la découverte du matériel, la réalité humaine de la cordée, à coups d'anecdotes bien senties. Une première voie de trois longueurs, nommée la Râpe à fromage, montre l'humour du milieu des grimpeurs : « le fromage, c'est nous ! » Il y a juste ce qu'il faut de technique pour ne pas noyer le profane tout en mettant à l'aise le pratiquant : « le nœud de chaise, si tu dois n'en connaître qu'un, c'est celui-là... »

Citant Gaston Rebuffat en exergue, l'album est dédié à la mère de l'auteur, seule à l'élever après la mort de son père, médecin, lors de la guerre d'Algérie. Elle a quelques principes éducatifs éprouvés : « Je vais avoir besoin de matos », dit l'ado encore lycéen. « Tu me ramènes un 15 en allemand et on en reparle », répond-elle. Plus tard, la connaissance de la langue sera saluée d'une mémorable et truculente séquence au refuge du Promontoire où Rochette et son ami Sempé qui le gardent quelques jours, saoulent consciencieusement deux alpinistes allemands pour leur éviter de gravir la Meije sous la tempête !

Ailefroide, altitude 3954 visite les hautes vallées qui, au départ de La Bérarde, conduisent par de longues randonnées aux sommets mythiques que sont la Meije ou la Barre des Ecrins. L'ouvrage explore quelques voies célèbres pour leur beauté, leur difficulté, l'engagement ou l'endurance qu'elles nécessitent : les Madier de la fine pointe de la Dibona, le couloir nord-est des Bans, le glacier long de l'Ailefroide...

L'album explore aussi l'âme humaine, densément. Les rencontres magiques, les récits dans l'intimité des refuges, les risques du solo, les bivouacs, la mort d'un compagnon de cordée, l'accident, l'hôpital... Il y a aussi la confrontation entre la grande histoire et celle de Rochette, ses débuts dans le dessin, sa participation à la manifestation anti-nucléaire contre Super Phénix...

C'est un hymne à la liberté, celle conquise en faisant le mur d'un internat totalitaire, résumé d'une phrase au sortir d'une paroi bien raide : « En bas, il y a toujours quelqu'un pour te dire ce que t'as le droit de faire ou pas. Ici, c'est la montagne qui décide. Personne d'autre. »

On se blesse ou se tue en montagne. Il arrive aussi qu'elle sauve la vie.