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GTJ : chemins de traverse pour commencer

Lundi 3 août 2015 / Daniel Bordür

Vaufrey...

Les débroussailleurs sont à l'œuvre dans les gradins du théâtre antique de Mandeure. Il est 10 h 30 ce jeudi 30 juillet et notre GTJ commence dans les pétarades. Construit au 2ème siècle, l'hémicycle a de beaux restes. Il pouvait accueillir 12.000 personnes dans ce qui était la deuxième agglomération des Séquanes après Vesontio. Ce site historique est un bon point de départ pour la Grande traversée. On le contourne par la gauche pour rejoindre la chapelle, traverser quelques pâturages un peu secs et poursuivre la montée en forêt. Rafraîchissant sous le soleil, surtout avec un sac à dos de 65 litres bien chargé.

Le premier panorama, proposé par le dégagement d'une aire d'envol de parapente, consiste en une vue saisissante sur la plaine de Mathay, sa retenue sur le Doubs et ses bassins, le Lomont en face au loin. Très vite notre itinéraire quitte le tracé de la GTJ. Deux objectifs nous y ont incités : la source de la Doue et les grottes de Réclère. Nous traversons donc Ecurcey, non sans une halte devant les stèles du cimetière dont une en mémoire de 72 zouaves morts lors des combats de la Libération. Vient ensuite une fastidieuse traversée de champs moissonnés avant Roche-les-Blamont.

Affiché sous un abri bus, un arrêté du maire interdit les rassemblements nocturnes place Victor-Hugo. Là aussi la jeunesse serait-elle turbulente ? La carte indique un menu sentier descendant Sous les roches. Un border-coolie tient à manifester sa joie de nous voir en tentant de faire faux bon à sa maîtresse. Échange de sourires. Sous les roches est un endroit frais et humide comme le Jura en recèle des centaines. Je repère un faon qui broute les feuilles d'un arbuste à 40 mètres. Halte, silence, observation, émotion. Sa mère apparaît, elle broute aussi. Elle nous repère enfin après une bonne minute, jette un regard au faon qui détale et disparaît, elle le suit.

La clairière repérée est accueillante et sent la menthe sauvage. Une famille se promène. La grand-mère apprend les plantes à sa petite fille. La nuit, on entend le renard et la chouette. Au matin, le soleil tarde à réchauffer la tente humide de rosée. Le chemin vers Glay descend en forêt. C'est bon pour s'échauffer. On s'assoie sur un muret devant un atelier de métallurgie en activité. J'achète une baguette au distributeur de pain. Il est bon et frais ! Il nous faut de l'eau. Rien à la fontaine, pas de robinet à l'église, ni au temple dont la sobriété me surprend. Peut-être au cimetière ? Il n'est pas sur notre chemin, mais un panneau annonce l'étang du moulin... Il y a une buvette, on s'installe et... on dit oui à la friture de carpe !

A la table voisine, un Suisse et ses deux fils en ont autant. Il raconte avec passion les us des poissons qu'il est allé taquiner jusqu'au Canada... La Doue passe juste à côté de l'étang avant de se mêler à la Creuse pour donner le Gland qui, en aval, s'en va baigner Hérimoncourt, le berceau de la saga Peugeot. Mais c'est vers la source que nous allons, passant devant le bucolique restaurant de la Papeterie. De la tonnelle où festoient des dizaines d'anciens, toutes les paires d'yeux se tournent vers nous à notre passage. Un applaudissement retentit, mais c'est le dessert qui arrive, pas notre exploit qui suscite l'admiration...

Sur le territoire d'Abbévillers, la source de la Doue vaut le détour. Au fond d'un petit parc paysager, un vieux moulin y rappelle les débuts de l'industrie. Mieux : la roue à aubes fonctionne encore alimentée par une conduite métallique à peine rapiécée. La résurgence est modeste, mais l'émotion garantie. Elle redouble à la lecture d'un poème magnifiant l'épopée des Conquérants... de ladite industrie.

Au sortir du parc, direction la Suisse : il faut remonter un thalweg sur 150 mètres de dénivelée, puis traverser les pâturages des hameaux des Chaifferies du haut et du bas, avant de franchir la frontière au bout d'une haie. Une surprise nous attend : le trait plein unique de la carte ne figure pas un chemin mais une petite route de béton assez peu confortable aux piétons, mais sans doute pratique comme desserte agricole : pas d'ornière et entretien minime. Cela me fait songer que l'exploitation des gravières est plus rigoureusement réglementée en Suisse qu'en France qui exporte du béton aux Helvêtes...

Autre surprise, des sentiers figurant sur la carte ne sont pas sur le terrain. Peut-être y a-t-il eu un remembrement depuis l'impression de la carte... C'est plausible : achetée il y a huit jours, la carte IGN 3622OT (Montbeliard - vallée du Doubs) a été imprimée en novembre 2011 et reprend pour la partie suisse, l'édition 2006-2007 de la carte 3084 (Wabern) de l'OFT, l'Office fédéral de la topographie... Les courbes de niveau, elles, sont toujours bonnes et c'est bien le plus important... Quoique. On en aurait bien rogné quelques unes, histoire de s'épargner deux ou trois montées casse-pattes sous le soleil. Ça n'en rend que plus appréciable l'accueil du camping des Grottes.

Heureusement, car une troisième surprise nous attendait : le feu d'artifices et la soirée en musique jusqu'à 2 heures du matin ! Certes, on a apprécié cet autre témoignage de l'histoire figurant sur un mur de Réclère : "Jura libre", mais n'avait pas pensé que les Suisses célébraient la fête de la Confédération du 1er août dès le 31 juillet. Bah, il y a bien des bals du 14 juillet qui se tient le 13... Et comme nous l'a dit la mère de la patronne dans un sourire : "Au moins vous aurez eu du bruit !"

Et les grottes ? Là non plus, on ne regrette pas le détour. Des salles gigantesques, des stalagmites et des stalactites en veux-tu en voilà. Une beauté ! Une mise en valeur ! Un lieu exceptionnel. Si vous y allez, n'oubliez pas une petite laine, des chaussettes et un bonnet : il fait 7° et la visite, forcément guidée, dure près d'une heure (9€ par adulte, 15€ avec le parc à dinosaures). Pensez aussi qu'il arrive aux mythes de s'effondrer. Par exemple la ponctualité suisse. La visite étant prévue à 9 h 30, nous étions à la caisse à 9 h 20. A 9 h 40, personne ! Nous allons au restaurant qui exploite l'affaire. "Ce sera pas avant 10 h", nous dit-on. Retour à la caisse enfin ouverte : "Pas avant 11 h 30 ", dit une sympathique dame qui revenait de vacances. Arrive une cliente : "On a réservé hier pour cinq à 10 h 30". Sourire de la caissière se tournant vers nous : "Bon, à sept, ça devrait pouvoir se faire..."

Nous serons finalement douze, drivés par Gianluca, un jeune Suisse allemand s'excusant d'emblée pour son français... Ironie de l'histoire, ce sont bien les francophones, brimés par le pouvoir bernois, qui ont créé la République et canton du Jura en 1979... Comme quoi, la rancune s'estompe... surtout un jour de fête de la Confédération !

La pluie qui était arrivée dans la nuit tombait encore à notre sortie de la grotte. Heureusement pas pour longtemps, ce qui nous a permis de plier la tente pour notre retour en France, juste derrière le restaurant. Elle avait quand même détrempé le sentier descendant sur Vaufrey, le rendant très glissant. Le petit village a eu trois cafés qui ont tous fermé, l'un étant aujourd'hui transformé en chambres d'hôtes, nous raconte son plus vieil habitant.

Nous voyant assis sur un banc de la place, il avise nos lourds sacs à dos et entame la conversation. Il explique que les comtes de Montjoie, à quelques kilomètres en aval, possédaient une grande partie des terres, plusieurs fermes, et la grosse propriété où le restaurant est à vendre. Il se souvient du Front populaire et dit que "ça a bien changé : il y avait cinq ou six douaniers et leurs famille, ils avaient pas mal d'enfants... Heureusement, il y a encore une école... Je vais avoir 90 ans, une dame du village les a déjà eus. Mes copains sont morts, c'est ça qui est dur... " Chaque jour, il se promène avec la cane qu'il s'est résolu à utiliser depuis le printemps pour "éviter les chutes".

En le regardant s'éloigner, nous échangeons sur son beau regard, sympathique et douloureux...

En rive gauche, le chemin de Glère longe les interminables méandres du Doubs, calme en raison du barrage de Vaufrey. Des pêcheurs sont immobiles sur leur barque ou sur le rivage. Nous croisons des Allemands en vacances, nous faisons doubler par des motos de trial, échangeons un salut avec des affouagistes coupant du bois... Deux gamins à vélo nous croissent avec un joyeux "Hello" auquel nous répondons "Bonjour". Ils font bientôt demi-tour puis reviennent vers nous hilares en lançant : "Good bye". Nous éclatons de rire ensemble. Enfin Glère. Des jeunes gens se baignent dans le Doubs quand nous franchissons le pont. En face, une épicerie à qui nous achetons du comté de la fruitière des Plains-et-Grands Essards, et du fromage de chèvre bio d'Indevillers.

Le camping est à deux kilomètres. Il est temps d'arriver, la pluie s'est remise à tomber...