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Libertés : nous ne lâcherons rien

Samedi 28 novembre 2020 / Daniel Bordür

En tant que militant du Syndicat national des journalistes, j'ai lu ce texte ce samedi matin 28 novembre à Lons-le-Saunier lors du rassemblement pour le retrait de la loi Sécurité globale qui précédait la marche des libertés à travers la ville. Au moins 500 personnes de toutes les générations y ont participé. L'après-midi, 350 personnes ont défilé à Dole. La veille, 1300 personnes s'étaient rassemblées à Besançon.

Le gouvernement est aux abois. Il n'a plus d'arguments. Il n'a plus que les forces de l'ordre pour le protéger des nombreux mouvements sociaux que provoque sa politique. Il est devenu l'otage de la frange extrémiste des syndicats de police. Il est tellement aculé qu'il a essayé de s'essuyer les pieds sur sa propre majorité en tentant de confier à une commission extra-parlementaire le soin de proposer une nouvelle version de l'article 24 de la proposition de loi Sécurité globale. Les députés LREM qui avaient tenté en vain de l'amender se sentant « humiliés » ont tellement râlé et avec eux le Sénat, que ladite commission a été enterrée, provoquant une crise politique. Voilà ce qui arrive quand on s'en prend aux libertés.

Car nous savons tous, puisque nous sommes ici rassemblés, qu'aucun aménagement de ce texte n'est acceptable. La seule solution raisonnable, c'est son retrait.

Si le gouvernement avait un tant soit peu respecté notre république sociale, jamais il n'aurait osé soutenir un tel recul des libertés fondamentales que sont la liberté d'expression, la liberté de la presse, la liberté de manifester.

Au lieu de cela, il a louvoyé. Il n'a pas présenté lui-même de projet de loi, mais s'est appuyé sur une proposition de loi d'origine parlementaire qui n'est pas obligée de passer par l'évaluation juridique du Conseil d'Etat. S'il avait été saisi, c'était quand même une possibilité, le Conseil d'Etat aurait à n'en pas douter mis en garde contre les mesures liberticides, anticonstitutionnelles et contraires aux engagements internationaux de la France.

Une preuve de ce louvoiement a été donnée lorsque le député rapporteur de la proposition de loi, ancien patron du RAID, n'a pas été capable de donner son avis sur plusieurs amendements proposés. Il s'en est remis à celui du ministre de l'intérieur. Preuve consternante de l'état de godillot où sont les députés En Marche.

Ce même ministre savait très bien où il allait, le 16 septembre, lorsqu'il publia un nouveau Schéma national de maintien de l'ordre. Un document de 28 pages qui définit les grandes lignes de l'action des forces de l'ordre, particulièrement lors des manifestations. On y trouve des dispositions qui ont conduit la Ligue des Droits de l'Homme, le Syndicat National des Journalistes et le SNJ-CGT à le contester devant le Conseil d'Etat. On attend qu'une audience soit fixée.

C'est ce Schéma national de maintien de l'ordre qui recommande fortement aux seuls journalistes dotés d'une carte de presse de se faire préalablement accréditer par les préfectures pour couvrir une manifestation afin d'être « protégés » par la police et cornaqués par un officier de liaison. On croit rêver. Le document précise aussi que les journalistes doivent obéir aux sommations de dispersion des manifestations. Circulez, y'a rien à voir, surtout les agissements des forces de l'ordre quand des manifestants refusent de se disperser. Enfin, les journalistes ne peuvent porter d'équipements de protection individuelle – lunettes de piscine ou masque à gaz, nécessaires pour travailler au milieu des gaz lacrymogènes – que s'ils ne commettent « ni infraction ni provocation ». La provocation étant bien entendu laissée à l'appréciation des forces de l'ordre. Quand on sait que des dizaines de journalistes ont été empêchés de travailler, les cartes d'appareil photo détruites, voire interpellés, on mesure le danger d'institutionnaliser ces pratiques.

Ces dispositions correspondent à des revendications de syndicats de policiers qui ne veulent pas d'images, pas de témoignages. Ils veulent décider qui est journaliste et qui ne l'est pas. Ils veulent couper les journalistes professionnels des photographes et vidéastes amateurs en tant que lanceurs d'alerte. Les journalistes ne sont pas partout et sont parfois bien contents de trouver d'autres sources que leur seuls yeux et oreilles. Comme cette vidéo d'un caméra de surveillance de l'insupportable tabassage de Michel Zecler qu'il a bien fallu qu'un média décide de rendre public. Qui croira qu'elle l'a été par malveillance envers les forces de l'ordre ? Elle l'a été en raison d'un intérêt public majeur, celui des citoyens de ce pays de savoir comment et pourquoi sont utilisés les moyens mis à la disposition d'une police dont ils exigent qu'elle soit respectable.

Et c'est là que la distinction que la loi Sécurité globale tente d'opérer entre journalistes professionnels et citoyens témoins est dangeureuse. Elle vise tout simplement à attaquer la loi de 1881, abusivement nommée loi sur la liberté de la presse, alors qu'il s'agit d'une grande loi de la toute jeune 3e république, une loi garantissant la liberté d'expression pour tous.

Cette liberté constitue avec quelques autres, dont les libertés syndicales, d'association, de manifester, de penser, de croire ou de ne pas croire, le socle fondamental du contrat social républicain. S'y attaquer n'est ni concevable, ni acceptable. Nous ne lâcherons rien.

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