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Lettre à Jean-Louis : le monde bascule, le projet des Vaîtes doit s'arrêter

Samedi 27 avril 2019 / Daniel Fortin

Oiseau aux Vaîtes

C'est maintenant que ça se passe, Jean-Louis.

Pas nécessairement au moment précis où vous lisez ces lignes, non. Mais pendant cette saison, de cette année, dans cette période si vivide de notre histoire.

C'est le point de bascule.

Je me permets, Monsieur le Maire, de m'adresser à vous par votre prénom. N'y voyez pas d'impolitesse de ma part, mais la volonté d'atteindre en vous la part de fraternité qui nous relie.

Dans cette période qui s'ouvre, nous aurons besoin de cette fraternité, entre tous, au-delà des différences de classes, des divergences politiques ou autres points de distinction que nous avions l'habitude d'observer entre nous. Nous passons de l'ancien monde au nouveau monde, crise écologique oblige. Tous ensemble, et tous en même temps.

Deux ans. En septembre 2018, l'ONU nous donnait deux ans pour changer radicalement nos modèles afin de faire face aux dérèglements climatiques. D'ici 2020, donc. C'est bien moins que le temps d'une génération, moins qu'un mandat politique. Moins de temps qu'il n'en faut pour construire une maison et y habiter. En somme, vous mettez aujourd'hui un enfant au monde, et avant même qu'il ait dit son premier mot, tout doit avoir changé.

C'est maintenant, donc.

Et c'est énorme, Jean-Louis.

65%. Deux-tiers des effectifs des oiseaux nicheurs de France ont disparu depuis 20 ans. Le quart des espèces est menacé d'extinction. Les taux sont encore plus importants concernant les espèces d'insectes. Et l'accélération est fulgurante. Je ne vous ferai pas ici un exposé sur l'importance de la biodiversité, sur l'extreme fragilité des écosystèmes, sur la place de l'humain dans ces équilibres, et sur les liens avec notre alimentation en nourriture et en eau. Vous êtes, je présume, assez érudit et au fait de tout ça, comme nous sommes aujourd'hui un nombre grandissant de personnes à prendre la mesure de ces enjeux.

Il faut endiguer la débâcle, Jean-Louis. Par tous les moyens, sur tous les fronts possibles. La tâche est énorme, mais incontournable.

C'est énorme, et c'est maintenant.

Et maintenant, dans cette saison, de cette année, il y a les Vaîtes.

Car on ne choisit pas le moment de bascule. Le monde bascule, et il nous prend avec lui, à l'endroit où on se trouve, avec le rôle qui nous est attribué à ce moment-là, devant la responsabilité qui nous incombe ici et maintenant. Moi, citoyen lambda, père de famille face à des choix devant mon mode de vie. Vous, Maire d'une grande ville, chargé de décision pour une communauté de destins.

Donc Jean-Louis, je vous le demande clairement : arrêtez. Arrêtez le projet d'urbanisation des Vaîtes. Prenez la mesure du changement de monde que nous vivons, et actez en conséquence.

On a le droit de changer d'avis. Surtout maintenant, alors que c'est la vie entière qui se retourne sur elle-même. On peut avoir pensé, il y a dix ans ou quinze ans d'une certaine manière, avec les données que nous avions alors, selon les schémas qui nous semblaient les plus cohérents à l'époque, et décidé de bonne foi.

Puis aujourd'hui remettre les décisions à plat, revenir aux fondements de la réflexion, refaire la hiérarchie des valeurs, et découvrir une nouvelle évidence que des certitudes obsolètes nous cachaient. Et même, à dix ou quinze jours, on peut se retourner et prendre une orientation opposée, lorsque c'est la seule chose à faire.

Si l'on peut passer de l'ancien au nouveau monde en une saison, alors un homme peut bien se dépasser en quelques jours. En mars, autoriser et accélérer des travaux conséquents, sous l'impulsion des jeux d'intérêts et des calendriers politiques, puis se ressaisir en avril et tout stopper.

C'est possible. Et je vous demande de faire ça, Jean-Louis.

On ne compte plus les articles et les études qui démontrent le rôle fondamental qu'occuperont les zones humides et les couverts végétaux en ville dans le contexte de réchauffement climatique que nous vivrons dans les prochaines décennies.

Un nombre croissant de chercheurs nous alertent aussi sur l'importance de conserver et d'augmenter les surfaces de culture maraîchère au plus près des espaces de vie, dans la perspective d'un effondrement possible des systèmes économiques de production et d'approvisionnement, qui ferait qu'en quelques heures les étalages des supermarchés seraient vides en zone urbaine.

Quant à la biodiversité, inutile de redire qu'il s'agit là d'une richesse plurimillénaire en train de foutre le camp sous nos yeux en quelques années, et qui risque de nous emporter avec elle. Plusieurs scientifiques placent d'ailleurs le déclin des espèces en haut de la liste des périls auxquels nous devons faire face, devant même le réchauffement climatique. Alors on peut se déclarer « capitale de la biodiversité », si les politiques publiques contribuent à la détruire, avec accord du préfet ou pas, quel en est le sens ?

Car on va s'en mordre les doigts, Jean-Louis. Dans dix ans, et même avant. Les terres végétales et perméables, non-artificialisées, les zones humides, les habitats d'espèces, les espaces de culture... on les cherchera dans nos villes comme on cherche de l'eau dans le désert. On regardera alors cet « écoquatier » en songeant : non mais quels cons on a été de faire ça...

Alors ne le faisons pas, Jean-Louis. Arrêtons cette hérésie. Arrêtez. À la lumière des enjeux de notre époque, ce projet est simplement stupide. Je ne trouve pas d'autre qualificatif.

Et si vous n'entendez pas mon appel, qui reprend celui d'un nombre grandissant de nos concitoyens concernés et mobilisés, que vous persistez à refaire le trait des schémas de l'ancien monde au moment où nous basculons dans le nouveau, plutôt que de nous aider à redessiner nos possibles, et bien c'est bien dommage : nous aurons perdu de précieux mois d'action au niveau de la politique publique municipale et devrons déployer davantage d'efforts par la suite. Le monde aura basculé quand même, mais vous aurez simplement choisi de faire partie de ceux qui se seront accrochés trop longtemps.

Comme l'a dit Greta Thunberg : « C'est l'heure du changement, que ça vous plaise ou non ».

J'ose espérer quand même que, plutôt que de trainer derrière, vous saurez aller au devant de ce changement, pour nous aider à nous réinventer dans le nouveau monde qui prend forme aujourd'hui.

Cela serait tout à votre honneur vu la position que vous occupez, ici et maintenant.

Bien à vous.

Daniel.