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1896 : un député musulman élu à Pontarlier

Vendredi 4 mai 2018 / Gérard MAMET

Par hasard, il y a quelque temps - c'était le jour où la chanteuse bisontine Mennel venait de décider son retrait de l'émission The Voice -, chez Emmaüs Ornans, en fouillant dans le rayon des livres régionaux, je suis tombé sur l'ouvrage de Robert Bichet Un Comtois musulman, le docteur Philippe Grenier, prophète de Dieu, député de Pontarlier1. J'avais déjà entendu parler de cet épisode de l'histoire pontissalienne, mais j'ai eu envie d'en savoir plus. Je voulais comprendre comment, à la fin du 19e siècle, les électeurs du Haut-Doubs, appelé parfois « La petite Vendée » en raison de la force de son catholicisme, avaient pu élire le premier député musulman de France. J'ai donc acheté le livre.

Un Franc-Comtois converti

Philippe Grenier est né à Pontarlier en 1865 dans la maison de sa famille maternelle. Son père, issu d'une famille de notables de Baume-les-Dames, est alors officier dans l'Algérie coloniale. En 1869, avec sa mère, Philippe rejoint son père à Mazagran (Algérie), où il restera quelques mois. C'est la guerre de 1870 qui ramène les Grenier en France. Le capitaine Grenier prend part au combat dans les troupes de Napoléon III. Il sera gravement blessé et fait prisonnier à la capitulation de Sedan. À la fin de la guerre, il rentre à Baume-les-Dames, mais ne se remettra jamais de ses blessures : il décède en 1871.

Devenue veuve, la mère de Philippe se retire avec ses trois enfants à Baume-les-Dames, dans la propriété de son mari. Philippe est de santé fragile, mais c'est un garçon intelligent et studieux et il obtient son bac à Besançon, en 1883, à l'âge de 18 ans. Il décide alors de partir pour Paris, où il s'inscrit à la faculté de médecine. Il y fait de bonnes études. En 1889, comme externe, il est envoyé pendant trois mois au Havre pour lutter contre une épidémie de fièvre typhoïde. Il y contracte la maladie, passe très près de la mort, mais il se rétablit et peut passer sa thèse de médecine.

À peine installé comme médecin à Pontarlier, Philippe part rendre visite à son frère cadet, devenu à son tour militaire en Algérie. Il est frappé par la beauté des paysages et séduit par la manière de vivre des « indigènes ». Revenu en France, il s'informe et achète tous les livres qui peuvent l'informer sur la civilisation et la religion musulmanes. En 1894, il décide de se rendre de nouveau en Algérie. Il se passionne pour les questions sociales des indigènes. Il est impressionné par leur sens de l'hospitalité et par la dignité dont ils font preuve. Il décide de se convertir à l'islam et part, dans la foulée, en pèlerinage à La Mecque. Quelque temps plus tard, il rentre à Pontarlier coiffé d'un turban et vêtu de la gandoura et du burnous… C'est habillé de la sorte qu'il reprend, à cheval, ses tournées de médecin... au grand étonnement des Pontissaliens !

Une élection un peu particulière

Le docteur Grenier fait preuve d'une attention particulière vis-à-vis des plus pauvres, qu'il soigne gratuitement. Il commence à avoir une solide réputation de médecin compétent et dévoué. C'est alors qu'intervient un événement politique inattendu : le décès du député de Pontarlier, Dionys Ordinaire, le 15 octobre 1896. Cette mort entraîne une élection partielle, qui aura lieu les 6 et 20 décembre. Cinq candidats entrent en lice, dont deux qui semblent avoir des chances de
l'emporter : Maurice Ordinaire, le fils de Dionys, et Emile Grillon, notables connus et déjà tous les deux Conseillers généraux du Doubs. Les positions de ces deux candidats sont assez semblables : on dirait sans doute aujourd'hui qu'ils sont de centre droit. Ils ont chacun le soutien d'un journal local, l'un du Petit Comtois, l'autre de La Dépêche.

Philippe Grenier, qui n'a que 31 ans, décide de poser aussi sa candidature. Il fait peu campagne, seulement quelques réunions, tout en continuant ses tournées de médecin. C'est surtout par sa profession de foi, aux deux sens du terme, qu'il fait connaître son programme. Elle commence, en effet par la formule : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux »… Il dénonce les injustices : « un luxe inouï, effréné, s'étalant sans pitié face aux pires misères sociales ». Il préconise la concorde, la bienveillance mutuelle, la liberté religieuse, la tolérance. Il propose la diminution des gros traitements et l'augmentation du salaire des petits employés, ainsi que la création de caisses de prévoyance et de caisses de retraite pour la vieillesse.

Les résultats du premier tour sont une double surprise. D'abord ce n'est pas Maurice Ordinaire qui est en tête, mais Emile Grillon, qui manque l'élection de moins de 400 voix. La deuxième surprise vient de la troisième place du docteur Grenier, qui ne s'est pourtant pas caché d'être musulman. Il fait un score plus qu'honorable avec près de 16 % des suffrages exprimés. Ce résultat s'explique en partie par la discorde entre les deux premiers candidats, qui appartiennent pourtant à la même majorité départementale. Mais il s'explique aussi parce que le « médecin des pauvres » a séduit par sa bonté et son sens de la concorde. Maurice Ordinaire a encore une chance de l'emporter si Philippe Grenier se désiste en sa faveur, mais celui-ci refuse de se retirer.

Jugeant alors qu'il n'a plus aucune chance de l'emporter dans ces conditions, Maurice Ordinaire se retire. Et pour le deuxième tour, aidé de ses agents électoraux, il va tout faire pour mettre en échec le candidat Grillon. Le décompte des voix montre que ses électeurs se sont reportés en masse sur le docteur Grenier, qui l'emporte avec 283 voix d'avance. C'est une énorme surprise !

Le docteur Grenier, un député atypique

L'élection d'un député musulman dans le Haut-Doubs fait la une de tous journaux nationaux. Dès le lendemain de l'élection, « une nuée de journalistes s'abat sur Pontarlier »2. Les chroniqueurs, humoristes et caricaturistes s'en donnent à coeur joie… Le Figaro, qui n'a pas digéré la défaite de Grillon, se déchaîne contre le nouvel élu. La presse locale est plus objective et voit en lui autre chose qu'un original ou un extravagant. Le Petit Comtois souligne, deux jours après son élection, que Grenier « fut et est encore la providence des pauvres et des malheureux ». Et effectivement, avec des airs de Don Quichotte, Grenier est un homme de devoir et de dévouement.

Et parmi les sujets sur lesquels il va beaucoup s'investir, il y a la défense des musulmans des colonies françaises, qui n'ont aucun droit à l'époque et qui ont été spoliés par les colons. Rapidement, il va demander l'extension du décret Crémieux à tous les « indigènes » d'Algérie et de Tunisie. Cette action est saluée par Jean Jaurès dans une lettre publique qui dénonce les injustices dont sont victimes les musulmans : « Vous pourrez beaucoup pour eux, Monsieur ; que ferez-vous ? Le plus urgent, semble-t-il, est de les défendre contre nos préjugés »3 – préconisation qui reste, malheureusement, d'actualité, plus de 130 ans plus tard… Le docteur Grenier fait aussi des propositions pour améliorer le sort des indigènes : instruction, assistance médicale, agriculture… Il ne sera guère entendu.

Il est d'autres sujets sur lesquels on attendait moins le docteur Grenier, par exemple la défense nationale. La défaite de Sedan est encore bien présente et Grenier constate la faiblesse numérique de la France : 39 millions d'habitants contre 55 en Allemagne qui, de plus « imprègne de sa civilisation, de ses idées anti-françaises une bonne partie de la Suisse, de l'Autriche et des Pays-Bas ». En tout 80 millions d'habitants. Pour contrecarrer la démographie de l'aire d'influence germanique, il propose donc d'étendre la conscription à toutes les colonies et d'ouvrir des écoles pour officiers et sous-officiers « au milieu même des tribus ». Pour lui, le financement de cette opération doit être assuré par une augmentation des taxes sur les vins et les alcools. Il fait aussi des propositions pas écolos du tout, comme le drainage et l'assèchement des marais et des tourbières de la vallée du Drugeon. Mais c'est dans l'air du temps : la compréhension du rôle des zones humides est alors quasi nulle.

Globalement, l'action du député Grenier s'inscrit dans la défense des gens modestes : par exemple, il demande l'amélioration du confort des wagons de troisième classe, l'augmentation des petits traitements, une amélioration des services médicaux et d'hygiène. Mais son mandat ne dure que 15 mois. Aux élections générales de 1888, il n'arrive qu'en troisième position. Pour Robert Bichet, il a commis une faute impardonnable aux yeux des Pontissaliens. Trop soucieux de la loi coranique, il s'est prononcé contre l'alcool et, par répercussion, contre l'absinthe. Or à l'époque, la ville ne compte pas moins de 22 distilleries qui élaborent la fameuse « fée verte ». La condamnation du docteur Grenier ne s'est pas faite au grand jour, mais de manière sournoise, de bouche à oreille, dans les très nombreux cafés que compte encore l'arrondissement.

Après son échec, le docteur reprend son travail de médecin. Il se marie en 1903 à l'âge de 39 ans, mais il n'aura pas d'enfants. Il meurt en 1944 à l'âge de 79 ans. Malgré la guerre et l'occupation, on lui fait des obsèques grandioses. Une foule innombrable, recueillie et émue, est venue rendre un dernier hommage, devant la tombe ouverte, à Philippe Grenier, ancien parlementaire et médecin des pauvres.


  • 1. Jacques et Demontrond, 1976
  • 2. Le livre de Robert Bichet déjà cité, p. 63
  • 3. L'article signé Jean Jaurès paraît dans Le Matin du 29 décembre 1886. Cité dans le livre de Robert Bichet, p. 75.