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Théâtre et politique : désobéir

Jeudi 26 avril 2018 / Gérard MAMET

Désobéir, c'est un thème un peu curieux pour une pièce de théâtre. Mais la metteure en scène Anne Montfort s'en est expliquée devant la salle comble du Centre Dramatique National de Besançon, le samedi 10 mars. Son spectacle, qui devait y être présenté les 20 et 21 avril, part du récit de Mathieu Riboulet, Entre les deux, il n'y a rien, et croise improvisations et travail documentaire sur des cas de désobéissance civile dans l'Europe d'aujourd'hui. On se souvient, par exemple, de cet Anglais qui a tenté de faire traverser la Manche à une petite fille de la jungle de Calais et qui a finalement été condamné... parce qu'elle ne portait pas de ceinture de sécurité. Le CDN a eu cette belle idée d'organiser, dans la salle où aura lieu le spectacle, sur le thème « Qu'est-ce qui pousse à désobéir ? », un débat animé par Barbara Romagnan, une dizaine de jours avant la représentation. Pour répondre à la question « Comment fait-on quand la loi ne nous convient pas ? », trois invités dont deux témoins, Dominique Henry, agricultrice, inquiétée par la justice pour avoir participé au démontage de la salle de traite de la Ferme des 1000 vaches, et Damien Carême, maire EÉLV de Grande-Synthe, qui a organisé, avec Médecins du Monde, un camp pour accueillir dignement les réfugiés sur sa commune. La troisième invitée, Laurence De Cock, est professeur d'histoire et chroniqueuse. Elle a participé au lancement de l'association « Les Détricoteuses », qui essaie de déconstruire le roman national pour redonner du dynamisme et de l'esprit critique à l'enseignement de l'histoire.

Dominique Henry, condamnée pour refus de prélèvement ADN

Avec son mari, Dominique Henry est agricultrice dans le Haut-Doubs. Une ferme modeste : 40 hectares, 25 vaches. Elle raconte en quelques mots sa vie de paysanne, le lien très fort avec les bêtes, la nécessité de s'adapter sans cesse au temps qu'il fait, son adhésion à la Confédération paysanne. L'évolution de l'agriculture ne lui plaît pas, elle a vu se dégrader l'état des rivières comtoises au fil du temps et a été témoin des scandales sanitaires de l'agro-industrie. Alors quand elle entend parler de la Ferme des 1000 vaches, elle est révoltée : comment est-on arrivé à ce terme de ferme-usine ?

Un industriel mégalo a, en effet, l'idée saugrenue de vouloir fabriquer le méthaniseur le plus gros d'Europe. Pour cela, il fait l'acquisition de 3 000 ha de terres et les vaches sont là pour alimenter le méthaniseur avec leurs déjections. Le lait devient un sous-produit du lisier.

Pour Dominique, ce projet est insupportable à plus d'un titre :
- l'emploi : 1 000 vaches rassemblées, c'est seulement 10 employés au lieu de 40 paysans ;
- le bien-être animal : les vaches sont toujours enfermées et traites à la chaîne, comme à l'usine ; - la concurrence déloyale par rapport aux petits producteurs : le lait n'étant plus qu'un sous- produit, le faible prix de vente est une pression à la baisse sur eux.

Alors, quand la Confédération paysanne décide de l'action, elle est volontaire pour participer au démontage symbolique de la salle de traite. « Nous avons tout bien démonté et proprement rangé le matériel dans des cartons. C'était pour alerter l'opinion publique », rappelle-t- elle. Parmi la cinquantaine de personnes ayant participé à l'action, quatre seulement sont placées en garde à vue, dont Dominique. Il y a toute une mise en scène : les menottes, les gendarmes avec les gilets pare-balles, comme si c'étaient de dangereux malfaiteurs.

Mais c'est le refus du prélèvement ADN qui paraît le plus grave aux autorités. « Pourquoi ce fichage quand on fait les choses au vu de tout le monde ? » Surtout que les empreintes ADN restent 40 ans dans un fichier où on mélange les criminels, les délinquants sexuels et les militants politiques et syndicaux. Pour ce refus, elle s'est vu signifier une amende de 300 €. Et quand les gendarmes du Russey sont revenus à la charge, l'amende est montée à 750 € car il y avait récidive. Heureusement, il y a des chances que la Cour européenne des Droits de l'Homme condamne l'État français pour ce type de jugement qui semble bien arbitraire.

Damien Carême, le « maire des migrants »

Damien Carême, c'est notre fierté d'écologistes, celui qui a relevé le défit incroyable d'accueillir dignement 2 500 exilés – il n'aime pas le terme de migrants, qui laisse entendre qu'ils avaient le choix – dans une commune pauvre de 23 000 habitants. Grande-Synthe, c'est dans un ancien bassin sidérurgique qui a subi de plein fouet la crise : 25 % de chômeurs et 33 % de gens en dessous du seuil de pauvreté. Quand il devient maire en 2001, son principal objectif est de redonner de la dignité aux habitants de cette ville ouvrière. Il va se battre, aller à Paris aussi souvent qu'il le faudra pour plaider ses dossiers dans les ministères.

Alors ce sera du 100 % bio à la cantine, avec un approvisionnement local pour éviter les transports qui gaspillent l'énergie, des légumes et des fruits de saison. Avant de mettre en place
le bio en 2011, il réunit les parents pour expliquer les choix et n'oublie pas de former les encadrants de la cantine. Depuis 9 ans, tous les logements sociaux nouvellement construits sont BBC1, ce qui abaisse considérablement la facture de chauffage. La commune lance les Jardins partagés, 7 îlots aujourd'hui, qui permettent aux gens de cultiver leurs légumes, mais surtout qui recréent du lien social. Comme il y a beaucoup de femmes seules qui ne vivent qu'avec la pension de réversion de leurs maris décédés prématurément, la ville les aide à adhérer à une mutuelle.

Quand Damien Carême est confronté à la présence de 2 500 exilés dans sa commune, dans des conditions sanitaires effroyables, c'est aussi la question de la dignité qu'il met en avant. Ils sont dans un camp de toile, dans l'humidité et la boue, dans les mêmes conditions qu'à la jungle de Calais. Il passe outre l'opposition de Bernard Cazeneuve, alors ministre de l'Intérieur. Avec Médecins du Monde, il décide de construire 400 cabanons, qui permettent aux réfugiés d'être enfin au sec et à l'abri. Le 7 mars 2016 au matin, quand les premières familles kurdes s'installent, quand les enfants retrouvent leur sourire, le maire ému est fier de sa ville. Et en 2017, Grande-Synthe est la seule commune du secteur de Dunkerque à ne pas avoir placé Marine Le Pen en tête...

C'est quoi, la désobéissance civile ?

Dominique Henry n'a nullement l'impression d'avoir désobéi. Elle nous dit qu'elle ne s'est pas posé la question « Est-ce que j'ai le droit [de mener cette opération] ? », mais plutôt « Est-ce que c'est juste ? » C'est une action collective qui a pour but de dénoncer une dérive de l'agriculture industrielle. Elle a l'impression que l'action judiciaire a pour objectif inavoué de « criminaliser l'action syndicale ». Damien Carême pense qu'il n'a pas non plus désobéi, qu'il n'a agi que dans le but de préserver la dignité des exilés. Et comme maire, il le dit haut et fort : il n'a pas à obéir à un ministre. Un maire a de bonnes raisons d'agir parce qu'il est responsable de la santé publique et des questions de sécurité. Or dans le camp de fortune, il n'y avait ni eau, ni sanitaires. Il y avait une épidémie de gale et des suspicions de tuberculose.

Laurence De Cock apporte un éclairage un peu différent. Devant des situations d'injustice, de dignité bafouée, quelle position devons-nous prendre : opposition ou résistance ? À l'école, on prétend bien développer l'esprit critique, dans toutes les disciplines. Dans les programmes d'histoire, on trouve des questions qui s'y prêtent : la Résistance, la torture en Algérie. En réalité, c'est plus une forme d'incantation qu'une vraie invitation à l'esprit critique, parce que l'histoire est « fatalisée » et les conflits sont neutralisés. Elle rappelle le mot malheureux de Najat Vallaud- Belkacem après les attentats contre Charlie : « Il y a eu des questions dans les classes et c'est insupportable ». C'est la pire des manière de préparer les élèves contre le complotisme. On ne doit pas «criminaliser le doute». D'ailleurs, dans le vocabulaire de l'école, «discipline», « programme », sont des mots qui ont un sens très normatif. Mais reconnaissons qu'à l'école, c'est un peu difficile d'apprendre aux élèves la désobéissance, même qualifiée de civile...

L'expression « désobéissance civile » est inventée par Henry David Thoreau dans un livre publié aux États-Unis en 1849. Il y explique pourquoi il refuse de payer une taxe destinée à financer la guerre contre le Mexique. La désobéissance civile est le refus assumé et public de se soumettre à une loi, un règlement ou un pouvoir jugé inique, tout en faisant de ce refus une arme de combat pacifique. C'est le refus d'être complice d'un pouvoir illégitime et de coopérer, même indirectement, avec ce pouvoir. Gandhi en Inde, Martin Luther King aux États-Unis et Mandela en Afrique du Sud ont popularisé ce type d'action politique. Et quand un État invente le délit de solidarité avec les migrants, quand il tolère les fermes-usines, son pouvoir est peut-être légal, mais, sur ces questions, il n'est plus légitime.

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