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Portugal : des plantations, des incendies et quelques actionnaires

Lundi 11 septembre 2017 / Invité

Météo- France met à la disposition du public un indice régulièrement mis à jour des risques météorologiques relatifs aux feux de forêts. Les périodes à risques s’allongent en effet dans toute l’Europe et l’épisode caniculaire de juin dernier qui a fait 64 morts au Portugal condamnent les plantations destinées à fournir de la biomasse à l’industrie. En simplifiant de façon brutale les milieux, ces boisements se mettent au service exclusif d’un capitalisme qui veut convaincre le public du caractère indéfiniment pérenne et renouvelable des ressources naturelles.

L’histoire des forêts explique pour partie certains drames forestiers survenus dans de nombreux pays comme au Chili, en Indonésie ou- bien récemment au Portugal. Dans ce pays par exemple elle permet de mieux comprendre pourquoi seules trois essences composent les trois quarts des surfaces boisées qui en cas de sècheresse prolongée, nourrissent des incendies géants qui évoquent à présent pour de nombreux portugais une image de l’« enfer ».
Aux défrichements qui ont entrainé la disparition de la chênaie primitive du Portugal a succédé au 19 e siècle la maladie de l’encre qui a quasiment fait disparaitre la châtaigneraie, suivie au cours du 20e siècle d’un exode rural massif qui incitera les autorités à réaliser de vastes programmes de plantations. En moins d’un siècle les paysages de ce pays en seront profondément transformés.

Dès 1938 un dictateur, Salazar, veut mettre un terme aux résistances des communautés rurales attachées à leurs droits d’usage et impose une loi dite de « peuplement forestier » afin de mettre en œuvre une « campagne de colonisation »qui consiste à expulser les petits paysans et à remplacer le chêne liège par du pin maritime et de l’eucalyptus. Reconnue d’ « utilité publique » il s’agira de façon autoritaire de mener « la bataille du reboisement » et d’augmenter les « richesses nationales » dont les paysans seraient selon le pouvoir en place, « inconscients ». Cette bataille durera 30 ans.

En 1974 a lieu la Révolution dite des œillets qui clôt une interminable dictature. Un vent de liberté souffle désormais sur le Portugal ; enrésinements et plantations sont même critiqués par le nouveau régime et une idéologie ruraliste fait la promotion d’un « retour au chêne ». Mais voilà, l’héritage forestier d’un régime dictatorial brusquement confronté à une Europe libérale en forte croissance économique et soumise à une rapide intégration des marchés, sera rapidement repris en main par le secteur sylvo-industriels des reboisements exotiques.

Désormais, avec comme étendard celui de la « modernisation », économistes et aménageurs s’appuieront sur des notions devenues mythiques d’ «aptitudes » et de « vocation forestière du Portugal » et imposeront sans zonage cadastral réfléchi, une vision simpliste des relations entre les milieux naturels, la forêt et la société. Ainsi, trente années après la fin d’une dictature en quête de « richesse nationale », c’est à la mise à disposition de ses ressources forestières au marché mondial de la cellulose, en particulier suédois, qu’aboutira cette nouvelle politique.

Une « eucalyptisation » du territoire

Introduit massivement dans le courant du 20e siècle par les services forestiers de l’Etat, l’eucalyptus remplace progressivement le pin maritime et alimente l’industrie papetière. Son étonnante production ligneuse en fait un véritable sprinteur. A 10 ans il acquière la taille d’un pin de 40/50 ans et à 50 il est exploité après 4 passages en coupes. Ainsi, sur les 3,2 millions d’hectares de forêts que compte le Portugal, 800 000 le sont en eucalyptus. Dans un contexte où les « aptitudes édapho-climatiques naturelles exceptionnelles » du pays devenaient selon les technocrates de l’époque un postulat inébranlable, la direction générale des forêts et le groupe nationalisé de la cellulose de l’époque Portucel , s’associeront pour fournir la moitié de la production de pâte à papier du pays en se partageant les chantiers de reboisements largement subventionnés par la Communauté économique européenne. Considéré dans les années 80 comme « La plus grande œuvre de développement du siècle ». Cette vision productiviste et de court terme des milieux naturels a clairement préparé les conditions des drames actuels. 1

Quelques chiffres. Entre 2003 et 2005 ce sont près de 25% de la surface forestière du pays qui auront été la proie des flammes. En 2003, 425 000 ha de forêts sont détruites (20morts), en 2005 sévit la pire sécheresse depuis 1945 et 300 000 ha partent en fumée (18 morts). Puis arrive la canicule de juin 2017.

Une tardive loi forestière

En mars 2017, un moratoire concernant les plantations d’eucalyptus figurait pourtant bien dans une loi. Restée sans suite, c’est dans l’urgence cette fois qu’une nouvelle législation forestière sera votée après un débat marathon au parlement qui aura lieu le 20 juillet dernier. Elle s’accompagne d’une série de mesures destinées à « adapter les espaces forestiers aux risques ». Désormais, les espèces les plus inflammables ne pourront plus être introduites que dans des parcelles constituées d’espèces résistantes aux incendies, une « permutation des terres » (conversion) qui vise à diminuer de 50% les plantations d’eucalyptus en les réduisant de 10% par an pendant 5 ans est annoncée et il est à nouveau fortement conseillé de les remplacer par du chêne. Selon l’avis d’un expert ; « on a laissé à l’abandon nos terres de l’intérieur où ne vivent que des personnes âgées, il nous faut faire une révolution dans l’aménagement du territoire et considérer cette menace comme un problème de sécurité nationale ». 2

Accompagner les dynamiques naturelles

Pour un forestier de service public soucieux de l’avenir sur le long terme des biotopes, une possible option consisterait en effet à favoriser le chêne, moins inflammable et à le cultiver sous un couvert léger de pins afin qu’il reprenne progressivement le dessus. Sur les terres agricoles abandonnées à substrat calcaire par exemple dont la présence du genet et des cistes signent le passage du feu, une réponse consisterait trente années durant, à accompagner l’installation du chêne tauzin et à réintroduire du chêne kermès (quercus Cocci fera), ainsi que du chêne portugais. Bref à faire de la sylviculture en valorisant l’existant.

Un ingénieur forestier président régional d’une association appelée précisément Quercus, dénonce pour sa part les plantations d’eucalyptus qui ont été réalisées « partout et n’importe comment » au seul profit de l’industrie papetière. A présent l’Etat est au pied du mur prévient son association;  « A la pression du lobby de l’industrie du papier et de ses quelques actionnaires va s’opposer celle de 10 millions de portugais. » A moins que l’Etat portugais ne soit, une fois de plus, mis aux pieds du mur d’une Europe obstinément libérale…


  • 1. In la Revue géographique des Pyrénées et du Sud-ouest; La question du reboisement au Portugal, un processus de longue durée et Les carnets de géographie no 20 ; la forêt du Portugal central : un paysage en mutation.
  • 2. En Espagne, pays le plus aride d’Europe, 75% du territoire est susceptible de souffrir de la sècheresse. Pins et eucalyptus y ont été massivement plantés. Pourtant, « Personne ne veut anticiper les drames » constate le responsable forêts de Greenpeace/ Espagne. Autant de préoccupations à intégrer d’urgence à la réflexion de nos toutes récentes Commissions nationales et régionales de la forêt et du bois