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Les mots piégés de la politique

Mercredi 14 juin 2017 / Jean-Louis LEGALERY

Philippe Blanchet est une référence dans le monde universitaire. Professeur des universités spécialisé en sociolinguistique à l’université de Rennes 2, il a publié de nombreux ouvrages qui sont autant de références. C’est le cas, par exemple, de La pragmatique d’Austin à Goofman, une véritable bible pour tous les spécialistes de linguistique, publiée en 1995 aux éditions Bertrand-Lacoste. Spécialiste de la diversité linguistique et culturelle dans le monde francophone et expert en politique linguistique et éducative pour de nombreux grands organismes, il est aussi membre de la Ligue des Droits de l’Homme, chercheur et enseignant engagé contre toutes les discriminations.

Il a d’ailleurs publié, en 2016, un ouvrage tout à fait passionnant intitulé Discriminations : combattre la glottophobie, aux éditions textuel, la glottophobie étant définie comme « Le mépris, la haine, l’agression, le rejet, l’exclusion de personnes, discrimination négative effectivement ou prétendument fondés sur le fait de considérer incorrectes ou inférieures, mauvaises certaines formes linguistiques (perçues comme des langues, des dialectes ou des usages de langues) usitées par ces personnes, en général en focalisant sur les formes linguistiques (et sans toujours avoir pleinement conscience de l’ampleur des effets produits sur les personnes) » Philippe Blanchet poursuit sa réflexion de linguiste éminent en la reliant à l’actualité;

Donc, en avril 2017, il vient de publier, toujours aux éditions textuel, un essai extrêmement édifiant sur les mots, leurs usages et leurs pouvoirs de propagande et intitulé Les mots piégés de la politique. Philippe Blanchet a fait porter son analyse sur une assertion, Je suis Charlie, et sur quatre mots, Laïcité, Radicalisation, Communautarisme et Incivilités. Partant du principe fondamental que le pouvoir ne se conquiert pas uniquement dans la sphère matérielle mais aussi par le langage, il marche dans les pas de deux autres linguistes éminents, Noam Chomsky, qui a analysé le pouvoir du verbe et son exploitation politique, par le biais de deux ouvrages majeurs, Manufacturing Consent (1994) et le très bref mais percutant Media Control (1997), ainsi que Norman Fairclough, qui avait judicieusement décortiqué l’arrivée au pouvoir de Tony Blair par un ouvrage magistral New Labour, New Language? (2000).

Pour ce qui concerne Je suis Charlie, Philippe Blanchet montre que d’un effroyable assassinat qui a choqué et abasourdi le pays tout entier on est passé, par le biais de la visite dans les locaux de Charlie Hebdo du président de la République, François Hollande, à « une attaque de la France », puis à « une attaque de la liberté d’expression », « une attaque de la République », « une attaque de la démocratie » pour arriver enfin à « une attaque islamiste ». Ainsi par le biais de cette dérive sémantique en cascade, l’ex-président a transformé un odieux assassinat en une atteinte à la nation et a rendu le mot « islam » synonyme de « terrorisme ».

Pour le terme « laïcité », Philippe Blanchet rappelle l’évolution du sens depuis la préparation de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat jusqu’à la définition donnée par le Trésor de la Langue Française (dictionnaire du CNRS) « Principe de séparation dans l’Etat de la société civile et de la société religieuse. Caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Eglises ; impartialité, neutralité de l’Etat à l’égard des Eglises et de toute confession religieuse. » Seulement voilà, depuis les début des années 2000, on note, par le biais des media, une évolution encore plus accentuée qui fait passer le vocable de la neutralité de l’Etat et des services publics à une neutralité des usagers de ces services. Et, de fait, la laïcité vole au secours de l’école, de la République et conduit à un processus de sacralisation patriotique.

Il en va de même, question détournement, de « radicalisation ». Là aussi Philippe Blanchet passe par l’étymologie. Radical, du latin radicalis- radicale adjectif qui signifie relatif à la racine d’une plante, puis par extension d’une question, d’un problème. Si l’on examine le sens actuel, radicalisation signifie enrôlement djihadiste violent. Comment ce mot est-il passé d’une acception d’abord naturaliste puis généralement neutre à un sens aussi orienté ? Auparavant n’était radical que le parti du même nom ou les socialistes qui avaient du mal à choisir entre parti radical et parti socialiste. Puis, là encore, à partir de l’attaque du siège de Charlie Hebdo « radicalisation » a évolué à partir d’un anglicisme, radical, dont l’équivalent sémantique en français pourrait être gauchiste, et, cela, à partir des attentats contre les Twin Towers de New York, en 2001, attribués, par la presse américaine, aux « islamistes radicalisés ». Le vocable a donc franchi l’Atlantique, mais Philippe Blanchet souligne l’absurdité de ce glissement sémantique, puisqu’à l’origine, en France, dans le vocabulaire politique, les radicaux sont historiquement des progressistes humanistes, aux antipodes, donc, des obscurantistes religieux tyranniques et inhumains.

Pour « communautarisme », on est face à un néologisme, lié, bien évidemment aux vocables précédents. Bien difficile de trouver une définition cohérente, puisque l’on oppose le « communautarisme » à la République. Le « communautarisme » serait donc « la revendication de droits spécifiques par des minorités divergentes du modèle français, qu’elles soient linguistiques, culturelles, régionales, immigrées, religieuses…et qui se voudraient intermédiaires entre les individus qui les composent et la communauté nationale française. » Il semble que la paternité en revienne à Georges Sarre, membre du Mouvement des Citoyens, dans un discours de 2003. Il ne s’agit pas d’un calque, au sens linguistique, à partir d’un mot anglais, mais bien d’une spécificité très française, très orientée, et très ségrégative, puisque, en règle générale, on évoque rarement un communautarisme breton ou basque.

Ces considérations se terminent avec une autre trouvaille récente, « incivilités », généralement au pluriel, qui désignent les insultes, accusations, médisances et autres agressions verbales liées au manque de politesse et de courtoisie. Le terme a, semble-t-il une origine administrative puisqu’elles sont généralement déplorées dans les services publics et, notamment les transports. Philippe Blanchet insiste sur le fait indéniable que ce sont des notions indéfinissables, non consensuelles et potentiellement discriminatoires. Avec ce préfixe privatif -in, ce mot récent a été bâti négativement à partir de « civilité », mot ancien presque désuet qui renvoie à un oubli des convenances, des bonnes manières et de la politesse.

Avec l’analyse de ces quatre mots, l’auteur invite à la vigilance pour éviter les pièges qui se trouvent derrière et qui se fondent sur des glissements de sens à risque. Une analyse passionnante, non seulement linguistique mais aussi humaine et qui privilégie les rapports humains, une lecture accessible à mettre entre toutes les mains.

Les mots piégés de la politique, Philippe Blanchet, éditions textuel, paris, 12,90 €, ISBN: 978-2-84597-582-8