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Terrorisme : les effets pervers d'une stratégie politique inadéquate

Mardi 10 novembre 2020 / Jussiaux Gérard

Les attaques terroristes menées sur notre territoire sont peut-être en train d’atteindre un de leurs objectifs : rendre impossible une réflexion rationnelle, et donc l’élaboration de répliques adaptées. Après la phrase prononcée par Valls en janvier 2016 (…expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser), formule qu’un Goebbels ne renierait sans doute pas, voici cette fois le slogan de Christian Estrosi « aucun droit pour les ennemis du droit », publié par Le Monde du 31/10/20, en parallèle à la tribune d’une centaine d’universitaires venant en renfort du ministre Blanquer après ses invectives contre les « islamo-gauchistes » qui gangrènent notre Université. D’où peut venir une pareille débâcle intellectuelle ?

Cela a commencé sous le précédent quinquennat, à la suite des attentats, par deux erreurs d’appréciation qui n’ont pas donné lieu à véritable débat politique : premièrement l’adhésion du pouvoir à la thèse de « l’islamisme » comme cause directe des attentats, deuxièmement son suivisme derrière le pouvoir médiatique pour faire de Charlie l’alpha et l’oméga de la défense de la liberté d’expression. En attribuant les attentats à des forces de nature religieuse (intégrisme islamiste sous différentes composantes), on procède par paresse politique, et par simplisme idéologique ; mais les conséquences sont graves, car on engage le combat contre un courant religieux et non contre une force politique ; ceux qui impulsent cette stratégie erronée sont, notamment, ceux qui chez nous ont fait de la laïcité « la religion de ceux qui n’en ont pas d’autre », et qui rêvent d’en découdre avec l’islam comme leurs glorieux ancêtres en ont décousu autrefois avec l’église catholique.

Faiblesse de la réflexion politique

Cette volonté de « recommencer » est d’ailleurs bien significative d’une faiblesse de réflexion politique. Ce choix de s’en prendre frontalement à des courants religieux produit déjà ses premiers effets indésirables : difficulté pour la masse de nos concitoyens musulmans de s’impliquer positivement dans ce combat qui fait de la caricature de leur religion le point central de son « programme », et réactions d’hostilité ouverte de certains dirigeants ou états du monde arabo-musulman au-delà du petit cercle traditionnel des états souteneurs du terrorisme. Et en mettant l’Etat républicain à la remorque du lobby médiatique (choix malheureux fait par Hollande en 2015, résumé par le slogan « nous sommes tous Charlie ») et d’une conception nihiliste de la liberté d’expression, nous nous retrouvons dans d’insurmontables contradictions en matière d’argumentation politique : le salafisme, ou le wahabisme (pour ne citer que ces deux courants) relèvent-ils ou non de la liberté de conscience garantie par la Constitution, ou sont-ils devenus des « croyances interdites » sans que nul n’en ait débattu dans aucune instance de la République.

Et si la « liberté d’expression », droit imprescriptible, ne se concrétise que par les caricatures de Mahomet, que devient la Fraternité inscrite à tous nos frontons ? Et comment ne pas voir que cette approche erronée ouvre un boulevard à l’extrême-droite ainsi qu’à « la droite de la droite » pour développer un discours de rejet et de haine faisant l’amalgame entre terroristes, islamistes, musulmans et immigrants. Sur tous ces points, aucun débat approfondi n’a été instauré : le pouvoir, comme la majorité des médias, ayant choisi de fonctionner à l’émotion et au simplisme.

Le « daechisme », courant non religieux mais politique de type fasciste 

Il est encore temps de sortir de cette ornière où la République risque de s’embourber, à condition de revoir notre analyse de départ. L’intégrisme islamiste existe et, comme tous les intégrismes religieux, pose des problèmes qu’il nous faut traiter (statut réel des Femmes, éducation morale des jeunes, incursion d’imams dans la vie politique…), mais ce ne sont pas des courants religieux qui sont à l’origine des attentats. Le moteur caché de ces phénomènes c’est un profond courant politique de type fasciste qui parcourt depuis plusieurs décennies le monde arabo-musulman, tout comme ce type de courant politique a parcouru l’Europe (éduquée et cultivée !...) dans les années vingt et trente, et au-delà pour ce qui concerne la péninsule ibérique.

Ce courant puissant prend des formes variables selon les pays et les circonstances, tout comme le fascisme européen s’est incarné de façon différente en Espagne, Italie, Roumanie, Hongrie, Autriche, Allemagne ; mais on retrouve chaque fois certaines constantes : un Etat tout-puissant, sans aucun contre-pouvoir, qui asservit la population ; une logomachie généralisée qui sert de discours public obligatoire, et camoufle les conflits d’intérêts et les dissensions politiques toujours existants ; une répression impitoyable de tous les « déviants » par un régime policier omniprésent ; la recherche de l’enrichissement maximum par les dignitaires du régime...

Or le fascisme du monde arabo-musulman, que je propose par simplification de nommer « daéchisme », a bien montré lors de l’établissement du pseudo- Califat au proche Orient que c’était exactement ce type d’Etat qu’il cherchait à construire. C’est cela son projet politique fondamental, que cela prenne la forme du « talibanisme » en Afghanistan, de l’E.i. au proche Orient, d’AQMI et autres groupuscules armés dans la zone sahélienne. Ce fascisme agit puissamment dans des zones où les Etats en place sont faibles ou déliquescents, et le contexte culturel favorable (religiosité islamique prégnante) ; et il instrumentalise les courants religieux intégristes pour les faire servir sa cause, de la même manière cynique que le fit en son temps le général Franco avec le catholicisme espagnol.

Nous ne sommes pas en guerre avec une religion, ou des courants sectaires qui en font partie ; nous sommes en guerre avec un mouvement politique de fond, le Daéchisme, qui a pour projet de faire dans le monde arabo-musulman ce que le fascisme en son temps a fait en Europe.

La double fonction des attentats

Si son effort essentiel est mis en œuvre dans les contrées rappelées plus haut, à quoi servent les attentats commis dans des pays dits  « occidentaux » ? Ils ont une double fonction : c’est d’abord une démonstration de puissance (on montre à ses adeptes, et aux masses dont on veut prendre le contrôle politique, que l’on a la capacité de « punir les mécréants » en leur portant des coups douloureux et spectaculaires) ; mais les chefs de ce mouvement savent bien qu’il leur est impossible de prendre le pouvoir dans nos pays, et cela n’entre pas dans leurs intentions. Le second objectif est plus subtil : il s’agit de créer au sein de nos sociétés une fracture irrémédiable entre les musulmans et le reste de la population, afin d’entretenir une plaie permanente et toujours ravivée dans le corps social, et de disposer d’une masse de population influençable, manipulable, et… imposable le moment venu. Là aussi les tendances sectaires existant dans l’islam sont instrumentalisées afin de préparer dans les esprits l’ouverture de cette blessure sociétale.

Pour des raisons de clarté et d’efficacité il est déterminant de dire que nous ne sommes pas en guerre contre des courants religieux qui seraient directement responsables des actes criminels perpétrés, mais contre une force politique qui est néfaste autant pour les musulmans que pour les autres citoyens de notre pays, qui détourne avec cynisme certains éléments de leur religion pour donner une couverture sacrée à des agissements criminels sordides. Nous gagnerons cette bataille si nous avons 99,9% des musulmans de France avec nous, nous la perdrons si nous contribuons à creuser la fracture.

Il est encore temps d’éviter que la 5° République fasse avec les musulmans de France la même tragique erreur que la première République fit en son temps avec les paysans catholiques de l’Ouest.

Petit « détail de l’histoire », comme disait l’autre. Vous avez évidemment remarqué comment l’extrême-droite de notre pays se positionne à son de trompe comme l’ennemi juré de l’islamisme, voire comme le seul rempart contre « l’invasion ». Bizarrement, elle n’a JAMAIS été visée par les actes terroristes… Osons une hypothèse d’explication : les Daéchistes ont bien compris que l’extrême-droite française vise le même objectif qu’eux,  qui est de créer cette fracture irrémédiable entre les musulmans de France et le reste de la population.

  

Les Neuves Granges, le 30 octobre 2020

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