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Au-delà de la fenêtre

Jeudi 2 avril 2020 / Lucie Forêt

Etre enfermé, c'est peut-être le meilleur moyen pour avoir envie de regarder dehors.

Avez-vous ouvert votre fenêtre ?

Avez-vous vu ?

Avez-vous vu ce ciel bleu ? Incroyablement bleu. Sans le moindre nuage, sans la moindre trace blanche. Un ciel libre et sans limites.

Avez-vous entendu ?

Avez-vous entendu le silence de la ville ? Avez-vous suivi les chants des oiseaux qui dessinent le paysage, en soulignent les traits, en accompagnent la lumière, la profondeur, les dimensions oubliées ?

Avez-vous vu ?

Avez-vous vu cette voisine qui sortait promener son sac de courses, pour le remplir d'air frais, pour nourrir ses poumons d'air printanier, d'un air léger, nettoyé de ses poussières d'embouteillages.

Avez-vous écouté ?

L'avez-vous écouté cet enfant qui chantait sa joie de quitter les murs de l'école ?

L'avez-vous entendu cet enfant qui criait sa colère entre les murs de sa chambre ?

Les avez-vous perçus, les pas de cette infirmière qui quittait son domicile ? Savez-vous si elle est revenue ? Savez-vous quand elle reviendra ? Savez-vous si elle reviendra ?

Et ce joggeur de la crise, l'avez-vous encouragé du regard, depuis votre confinement, ce coureur d'un long dimanche qui est là-bas près du parc, celui que vous n'aviez jamais vu avant parce que vous n'étiez pas à votre fenêtre et que de toute façon, lui, il n'était pas dans le parc. L'avait-il seulement envisagé un jour, d'aller dans le parc, pour courir ?

Mais cet homme qui promène son chien : vous le voyez souvent, très souvent. Trop souvent ? Un chien peut-il être dehors trop souvent ?

Et cette dame avec son masque sur le visage, la reconnaissez-vous ? N'est-elle pas cette image que vous croisez dans le reflet des vitrines closes, lorsque le besoin vous fait sortir de votre antre ? Une silhouette voilée au regard suspicieux derrière son masque de peur.

En avez-vous un, de masque ? Ces masques qui circulent sous le manteau, ces masques qui traversent la planète et les réseaux sociaux pour effacer les sourires. Ces masques qui encouragent le port du foulard quand ils disparaissent des officines. Ces masques détournés qui ne protègent pas les soignants, ces masques qui changent le visage de notre civilisation... pour combien de virus ? Pour combien de temps ?

L'avez-vous humé cette odeur ? Cette odeur de printemps fleuri aux gels matinaux et hydroalcoolisés . Lavez-vous vos mains à ce doux parfum de désinfectant qui vous prend aux bronches et vous fait tousser, furtivement, loin des regards, loin des oreilles ?... Distances de sécurité. Gestes barrières. Autorisations de vivre, de telle heure à telle heure, dûment signée, par soi-même.

Vivre. Vous l'êtes-vous autorisé ?

Vivre est dangereux.

On risque une amende.

On risque LA maladie.

On risque de mourir.

L'avez-vous compris en regardant le monde à travers vos fenêtres numériques ?

On vous le dit. C'est tellement évident : le meilleur moyen de ne pas mourir... c'est de ne pas vivre.

Et pourtant (L'auriez-vous imaginé ?) être enfermé, c'est peut-être la meilleure occasion de regarder au-delà de sa vie.

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