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Des groupes pour construire l'Europe ?

Mardi 28 mai 2019 / Lucie Forêt

Ils sont enfin élus.

Ils vont former des groupes.

Mais vont-ils travailler ensemble ?

 Lorsque l'on travaille en commun cela peut avoir deux objectifs fondamentalement différents :

1) L'objectif de réaliser, de faire quelque chose.

2) L'objectif de prendre une décision, de faire un choix.

 1) réaliser, faire quelque chose.

 La construction européenne étant bien compliquée, prenons l'exemple de la construction d'un bâtiment.

Une maison pourra être entièrement auto-construite par quelqu'un qui aura passé du temps à apprendre auprès d'autres personnes, les compétences spécifiques à chaque corps de métier du bâtiment. Cet auto-constructeur finira par en savoir peu sur beaucoup de choses. C'est faisable, avec du temps et dans la mesure où le projet de construction reste relativement simple dans sa conception et modeste dans ses dimensions. L'auto constructeur "maîtrise tout"; il a une vue globale, une vue d'ensemble de son projet, de sa conception et de ses finalités. Son projet correspond  aux attentes de son instinct, de sa culture et de ses connaissances.

On imagine aisément qu'une maison bâtie par des artisans professionnels, sera construite dans un délai plus court, pourra être plus élaborée dans sa conception et profiter d'avancées technologiques nécessitant un savoir faire complexe maîtrisable par des professionnels spécialisés (qui en savent beaucoup sur peu). Ce bâtiment pourra même atteindre des dimensions impressionnantes : barres de collectifs de plus d'un km de long ou gratte-ciel de luxe de 800 m de hauteur selon la couleur politique..              

Par contre, aucun des constructeurs professionnels n'a de vision d'ensemble du projet, et lorsque vision d'ensemble il y a, par l'architecte par exemple, elle est obligatoirement simplifiée, car l'architecte dépendra des ingénieurs et des techniciens pour la mise en oeuvre. Chaque protagoniste ne détient qu'une partie du pouvoir de concrétiser le projet, mais en additionnant ces "morceaux de pouvoir", un projet titanesque peut voir le jour.

Quand des hommes agissent ensemble, leurs capacités à faire quelque chose, s'additionnent.

L'action, ce qui est de l'ordre du quantifiable, est additif.

2) Prendre une décision, faire un choix.

Notre auto-constructeur prend toutes les décisions seul, en fonction de son instinct, de sa culture et de ses connaissances. Il n'a à se mettre d'accord avec personne. Sauf peut être avec sa femme et on sait à quel point, ne serait-ce qu'à deux, les discussions peuvent devenir houleuses avant d'aboutir à un compromis. Or mari et femme sont, à priori, des personnes très proches, au moins instinctivement et culturellement. 

Il n'en est pas de même pour l'équipe de bâtisseurs.

Il va y avoir des choix à faire, des décisions à prendre. Pour cela, il va falloir qu'ils se concertent et qu'ils trouvent un point d'accord qui leur permettra d'agir tous dans le même sens. Cette concertation, consciente, se fait par échange d'informations. C'est donc la fonction cognitive intellectuelle de chacun qui est activée. L'instruction et plus encore "l'expérience" de chacun étant différente, les regards portés sur les solutions à mettre en oeuvre seront donc aussi divers et nombreux que le nombre de personnes participant au groupe de travail. Or on ne peut être d'accord que sur ce que l'on partage clairement, sur les idées qui sont communes à tous.

A ce stade, il est intéressant de reprendre le cas de notre auto-constructeur et de sa femme. Afin de ne pas entretenir de rancunes dans le temps, ils auront tout intérêt a "tomber" d'accord sur le maximum de choses, sachant qu'il restera immanquablement des points de divergence dus à la personnalité et à l'expérience de chacun.

Monsieur a sa vision de la maison idéale.

Madame a la sienne :

La négociation vise à changer le point de vu de la partie adverse pour le rapprocher du sien. Pour prendre une décision qui convient à tout deux ils auront :

- soit modifié réellement une partie de leur point de vue

- soit fait des concessions plus ou moins conscientes, c'est à dire renoncé à des choses qui leur tenaient à cœur. Auquel cas, on risque de voir ces différents ressortir, à un moment ou à un autre sous forme de conflit.

Les compromis sont fragiles : ils ne satisfont personne, sont facilement remis en cause, ne permettent pas de résoudre durablement des problèmes importants.

Un véritable accord permettant d'agir dans le même but, ne peut se faire que sur ce que l'on partage vraiment.

Schématiquement, l'entente se fait donc sur l'intersection des idées des protagonistes.

Plus le nombre de personnes ayant à se mettre d'accord sur une décision à prendre est important, plus l'intersection sera petite. C'est à dire : plus les le nombre des idées communes à tous est réduit.

Plus on est nombreux à prendre part à une discussion décisionnelle, plus le but commun, le dénominateur commun, sera "petit",manquera d'ambition, d'originalité.

exemple :

Si 195 personnes sont nécessaires à la construction d'un bâtiment, on voit mal comment, en mettant ces 195 personnes à égalité dans la discussion menant à la prise de décision, on parviendrait à tomber d'accord sur un projet qui sattisfasse suffisament chacune des 195 personnes, pour qu'elles jugent important de s'investir pleinement dans le projet. Même s'il s'agissait de construire une arche de Noé, seule à même d'assurer la survie des 195 personnes, prendre en compte à égalité les 195 points de vue et trouver l'arche parfaite aux yeux des 195, est impossible tant chacun aura des attentes liées à ses connaissances, son expérience et son histoire personnelle.

( Tiens !? Il me semble qu'à la COP 21, il y avait 195 pays... quelle coïncidence ! )

 Cette situation est un grand classique : "Quand je veux enterrer un problème, je crée une commission" George CLEMENCEAU

Pourtant des immeubles construits par plus de 195 personnes, il y en a beaucoup.

Mais ils ne sont jamais le fruit de la volonté d'un si grand nombre de personnes.

C'est l'à qu'on retrouve notre structure pyramidale de la société (Cf. le conte de la Pyramide) avec un "chef" qui décide... tout seul, comme notre auto-constructeur.

Et des exécutants, qui ne partagent pas le même objectif que le chef, mais qui vont s'investir en ayant leur propre objectif (gagner suffisamment d'argent pour vivre, ou... devenir chef un jour...).

Se mettre d'accord, c'est trouver les points que tout le monde accepte et admet, les points communs à tous. Or en terme d'analyse, tout le monde a la sienne, en fonction de son expérience, de son vécu, du lieu d'où il perçoit le monde et ses problèmes. Plus on est nombreux, plus réduits sont les réflexions et les analyses que l'on partage.

On peut donc dire que :

Les réflexions et analyses de chaque individu, ne s'ajoutent pas, au contraire, elles s'annihilent!

Quand des hommes doivent prendre une décision commune, leurs capacités à comprendre et à analyser, se soustraient.

L'accord, qui est de l'ordre du qualitatif, est soustractif.

C'est là que mon lecteur s'offusque :

- A plusieurs on réfléchit mieux !

- Il y en a plus dans deux têtes que dans une !

C'est parce que mon lecteur n'a pas encore bien intégré ce qui précède. Et aussi parce qu'il y a un peu de vrai dans la réflexion de mon lecteur...

L'homme (nous) est un animal de petit groupe, de clan, de tribu. Alors oui : lorsqu'il s'agit de réfléchir en petit groupe, au niveau de son clan, POUR SON CLAN, les hommes qui composent ce clan, sont capables d'aboutir à une réflexion commune, comme l'ont fait notre auto-constructeur et sa femme, pour un objectif commun qui impacte directement leur vie quotidienne.

Mais au-delà du petit groupe d'amis, au niveau local, national, européen ou mondial :

Les compétences dans l'action s'ajoutent (les centrales nucléaires sortent de terre)

Les compétences dans la réflexion s'annulent (COP 21: pudiquement appelé "accord à minima" ) 

Pour simplifier ce discours en le centrant sur le seul domaine de l'entreprise (après il suffit d'extrapoler) cf. : "Verticalité, horizontalité et changement dans les organisations. Pensée disjonctive, pensée conjonctive et pensée complexe." Jacques Rodet, février 2009 ici.

En d'autres termes :

8 milliard de personnes, cela fait une capacité d'action qui tend vers l'infini.

8 milliard de personnes, cela fait une capacité de réflexion qui tend vers zéro.

Ou encore :

L'humanité a la capacité physique de se détruire.

L'humanité est dans l'incapacité de maîtriser intellectuellement cette capacité physique.

De même, l'Europe a été construite et n'est pas capable de se penser. Mais de là à dire qu'il lui faudrait un chef "architecte" à la hauteur des Trump, Poutine et autres Xi Jinping...