Abonnez-vous maintenant

Pour lire tous les articles du Journal et créer votre blog à partir de 7€/mois

La Chronique de Filou – Syndicats/Gilets Jaunes ou la Généralité face à la Particularité d'après Philip Roth.

Vendredi 3 mai 2019 / Philippe HENRY

Une partie de la CGT locale ne veut pas entendre parler des Gilets Jaunes. Idem pour les autres directions syndicales.

La Convergence des Luttes ferait-elle peur ?

Je vous livre cet extrait de "J'ai épousé un communiste" de Philip Roth, écrit en  2003 (traduction de Josée Kamoun, Folio Ed.).

 

"La politique est la grande généralisatrice, et la littérature la grande particularisatrice, et elles sont dans une relation non seulement d'inversion, mais d'antagonisme. Pour la politique, la littérature est décadente, molle, sans pertinence, ennuyeuse, elle a la tête mal faite, elle est morne, elle n'a pas de sens et ne devrait même pas exister. Pourquoi? Parce que la pulsion particularisatrice est l'essence même de la littérature.

Comment peut-on être artiste et renoncer à la nuance. Mais comment peut-on être politicien et admettre la nuance ?

Rendre la nuance, telle est la tâche de l'artiste. Sa tâche est de ne pas simplifier. Même quand on choisit d'écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d'élucider la complication, et d'impliquer la contradiction. Non pas d'effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l'intérieur de ses termes, se situe l'être humain tourmenté. Laisser de la place au chaos, lui donner droit de cité. Il faut lui donner droit de cité. Autrement, on produit de la propagande, sinon pour un parti politique, de moins une propagande imbécile en faveur de la vie elle même, la vie telle qu'elle aimerait se voir mise en publicité.

Au cours des cinq, six premières années de la révolution russe, les révolutionnaires clamaient : "L'Amour libre, nous aurons l'Amour libre !" mais une fois au pouvoir, ils n'ont pas pu le permettre. En effet, qu'est ce que l'Amour libre ? C'est le chaos. Et ils n'en voulaient pas du chaos. Ce n'était pas pour ça qu'ils avaient fait leur révolution glorieuse. Ils voulaient quelque chose de soigneusement discipliné, organisé, contenu, de scientifiquement prévisible, si possible.

L'amour libre perturbe l'organisation, la machine sociale, politique, culturelle. L'art aussi perturbe l'organisation. La littérature perturbe l'organisation. Non pas qu'elle soit de manière flagrante, voire subtile, pour ou contre quelque chose. Elle perturbe l'organisation parce qu'elle n'est pas générale.  La nature intrinsèque du particulier, c'est d'être particulier, et la nature intrinsèque de la particularité c'est de ne pas pouvoir être conforme. Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature. De cette polarité naît leur antagonisme. Maintenir le particulier en vie dans un monde qui simplifie qui généralise, c'est la bataille dans laquelle s'engager.

On n'est pas obligé d'écrire pour légitimer le communisme, on n'est pas obligé d'écrire pour légitimer le capitalisme. On est en dehors de l'un comme de l'autre. Si on est écrivain, on ne fait pas plus alliance avec le premier qu'avec le second. On voit la différence, oui, et bien sûr, on sait que cette intox-ci vaut un peu mieux que cette intox-là, ou bien que cette intox-là vaut un peu mieux que cette intox-ci. Un peu ou beaucoup mieux. Mais on voit l'intox. On n'est pas un employé du gouvernement. On n'est pas un militant. On n'est pas un croyant. On entretient des rapports d'une autre nature avec le monde et ce qui s'y passe.

Le militant introduit une foi, une vaste conviction qui changera le monde, et l'artiste introduit un produit qui n'a pas de place en ce monde. Qui ne sert à rien. L'artiste, l'écrivain sérieux, introduit dans le monde quelque chose qui ne s'y trouvait pas au départ.

Quand Dieu a fait en sept jours les oiseaux, les fleuves, les êtres humains, il n'a pas eu dix minutes à consacrer à la littérature. Il n'a jamais dit "Et puis il y aura la littérature. Certains l'aimeront, certains en seront obsédés, ils voudront la faire …" Non, non. Si on lui avait demandé à ce moment-là : "Il y aura des plombiers?" il aurait dit : "Oui, il y en aura. Puisqu'ils ont des maisons, il leur faudra des plombiers. — Et des médecins ? —Oui, parce qu'ils tomberont malades, il leur faudra des médecins pour leur prescrire des pilules. —Et de la littérature ? —De la littérature ? Qu'est ce que vous racontez ? À quoi ça sert ? Où on la case ? S'il vous paît ! Moi, je suis en train de créer un univers, pas une université. Pas de littérature !".

 

 

Fin de l'extrait, le particularisme doit s'inviter aux syndicats. Les syndicats ne doivent pas se contenter de gérer le monde, ils doivent inventer le nouveau monde. Pas seulement le plombier ou médecin social, mais aussi ré-inventer l'Amour libre. Ainsi nous pourrons construire "la Convergence des Luttes".

 

Évidemment, le débat dépasse ce cadre, mais demander une plate-forme commune c'est ridicule. Il n'y a pas, il n'y aura jamais de plate-forme commune. Mais il y a des objectifs communs : une autre République, une justice sociale, une autre répartition des richesses…, un autre monde à inventer, donc une littérature en quelque sorte.

 

 

 

Recommander cet article
0

Commentaires

Les syndicats en général et la CGT en particulier voient les GJ d'un mauvais oeil, tout simplement parce qu'ils marchent sur leurs plates-bandes. Ils font le boulot que les "corps intermédiaires" ne font plus depuis longtemps, se contentant de jouer le rôle "d'amortisseurs" dans les conflits sociaux. Si vous voulez savoir pourquoi les GJ sont dans la rue, demandez-vous ce que les syndicats ont obtenu dans leurs luttes ces 20 dernières années : rien. Alors, manifs, casses-croûtes le soir entre copains, on remballe les banderoles et on rentre à la maison, contents d'avoir fait le boulot. Les militants CGT et autres sont les bienvenus chez les Gilets Jaunes, tout comme les membres de tous partis politiques, à condition qu'ils laissent leurs drapeaux, leurs gilets rouges et leurs cartes politiques au vestiaire.La convergence ne se pare que d'une seule couleur : le jaune !

Soumis par Ubersender le 7 mai 2019 - 10:24.

m'ouais, un peu caricatural votre réponse mon cher ami. Mais un seul vrai désaccord "une seule couleur : le jaune" ... ne reproduisez pas l'attitude de ceux qui ne prêchent que pour leur chapelle, jaune, rouge, violet … il faut créer les conditions d'une convergence. Nous allons vers les élections européennes avec seulement deux listes d'opposition à gauche capables d'avoir des élus, FI et EELV ... pour un total n'atteignant pas 20 %. C'est une étape importante, j'espère que les GJ, ou bien les français qui les soutenaient ne vont pas s'abstenir massivement et laisser Macron gagner ces élections. Car, au final, ce sont les élections qui décideront. Enfin, ce que les GJ ont obtenus aujourd'hui n'est pas terrible, surtout un nouveau trou de 40 milliards dans les finances publiques. Je ne crois pas que le partage des richesses, ni une meilleure vie démocratique, soient gagnés. Je vois le mouvement des GJ comme une première étape pour une reconquête du pouvoir par les citoyens, donc à suivre ...

Soumis par Philippe HENRY le 9 mai 2019 - 12:17.