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Des associations demandent de confiner le « casse-cailloux », le préfet envoie les drones

analyse

Mercredi 6 mai 2020 / Guillaume Clerc

Depuis plusieurs années, les affleurements rocheux, typiques des paysages du massif du Jura, sont broyés par les « casse-cailloux » pour faciliter le travail des agriculteurs ou aménager une prairie. Mais cela cause une perte de biodiversité et a une incidence sur les rivières. Tous les acteurs s’étaient mis d’accord sur un protocole non contraignant pour enrayer le phénomène, mais avec le confinement, les destructions se multiplient. La préfecture du Doubs menace d’envoyer les drones pour tenter d’y mettre fin.

Mots-clés: casse-cailloux
Destruction d'affleurements rocheux à Saint-Julien-lès-Russey Photo : Collectif pour les paysages du massif jurassien.

Un dispositif de gestion qui associe d’une manière inédite des organisations écologistes comme France Nature Environnement (FNE) et le syndicat agricole majoritaire FDSEA. La préfecture du Doubs qui envoie des drones pour faire cesser des atteintes à l’environnement qui se multiplient pendant le confinement, et en particulier la pratique du « casse-cailloux ». Mais qu’est-ce qui peut concentrer autant d’attention et de surveillance dans ces terres à comté ? Les affleurements rocheux, qui ressortent là où les sols sont le moins épais sous forme de petites « têtes de chats » ou de formations beaucoup plus importantes. C’est typique des prairies du massif jurassien.

 En plus de leur beauté paysagère, les affleurements rocheux constituent un milieu spécifique pouvant représenter d’importants enjeux environnementaux. Ce sont les habitats privilégiés d’espèces de papillons, d’orthoptères, de reptiles ou d’oiseaux qui peuvent nidifier au sol ou dans des petits buissons, comme l’alouette lulu, la pie-grièche écorcheur, pipit des arbres, tarier pâtre, etc. Certaines auraient déjà disparu et d’autres sont en voie d’extinction. La flore caractéristique des pâturages secs et des végétaux protégés ne se relèvent pas non plus du broyage des sols et se trouvent remplacés par des espèces plus banales. Sans compter que les haies et murgers, ces murs issus du lent épierrage traditionnel à la main, ne résistent pas non plus au passage du controversé casse-cailloux.

L’utilisation de cette machine s’est intensifiée ces dernières années et a créé la polémique. Le casse-cailloux, trainé par un gros tracteur, broie les pierres et les mélange au peu de terre qu’il y a sur place pour homogénéiser et lisser les surfaces. Il est utilisé pour l’aménagement de pistes de ski ou de lotissements qui poussent à la place des champs. De nombreux agriculteurs s’y adonnent également depuis une vingtaine d’années pour « faire propre », aménager de nouveaux espaces face à la pression foncière et éviter d’abimer leurs engins de fauche sur les affleurements rocheux. Mais si les conditions de travail sont plus confortables, elles le sont au prix d’une perte de biodiversité, de la destruction irréversible du milieu naturel d’origine et… sans guère d’intérêt agronomique.

Des rivières encore plus polluées

 Les pierres broyées modifient la chimie du sol en abaissant son acidité avec le calcium libéré, il devient très caillouteux en surface car la terre fine s’enfonce, le sol abaisse sa capacité à stocker l’eau et à recycler la matière organique apportée par l’éleveur ou les bêtes. Cette dernière conséquence à des effets très néfastes pour la qualité des rivières. Car les affleurements rocheux sont connectés aux réseaux hydrologiques souterrains, ce qui augmente encore les infiltrations en profondeurs de nitrates dans des cours d’eau très sensibles et déjà très polluées en raison de la nature karstique du sol…

Les écologistes alertent depuis des années sur le phénomène. En 2017, c’est la publication d’une vidéo promotionnelle du passage de « casse-cailloux » en zone Natura 2000 montrant « 4,5 ha de friche remis en prairie », selon sa description, qui met le feu aux poudres. Peu après, des scientifiques du laboratoire chrono-environnement de l’université de Franche-Comté adressent une lettre à la préfète de Région pour « que puisse être mis un terme sans équivoque à ces pratiques qui transforment irrémédiablement la montagne jurassienne en détruisant des milieux d’une grande richesse biologique, en favorisant la pollution des cours d’eau et en artificialisant un patrimoine paysager qui fait la réputation de notre région ».

Tout cela a abouti à une large concertation, « le pari de l’intelligence collective » comme le souligne le préfet du Doubs lors de la présentation fin novembre 2019 du dispositif de gestion des affleurements rocheux, entouré de la DDT, du département, de FNE 25-90, du collectif pour les paysages jurassiens, d’un représentant de la chambre d’agriculture, de la FDSEA, des JA et de la Confédération paysanne. Tous les acteurs se félicitent de cet accord et de la juxtaposition de leurs signatures, ce qui semble inédit en France. « Nous avons tous fait un pas en direction de l’autre pour élaborer un outil de paix social », se félicite Gilles Benest de FNE. Tous se sont mis d’accord, dans un premier temps, sur le principe d’une demande préalable examinée par la DDT avant toute destruction d’affleurements rocheux.

Une déclaration qui ne repose que sur la bonne volonté

 Mais cette déclaration n’est pas obligatoire et repose uniquement sur la bonne volonté des acteurs. Et pendant le confinement, de nombreux cas de destructions ont été constatés. Alors une nouvelle fois, le collectif pour les paysages du massif jurassien et d’autres associations ont alerté le préfet pour demander un moratoire et le confinement du « casse-cailloux ». Guy Pourchet, son porte-parole, est en colère. « On ne se faisait guère d’illusions sur ce processus. Mais on a un problème, on veut un arrêté de protection et pour ça il faut un inventaire, sinon il n’y a rien de possible. On se dit que si on gagne quelques affleurements rocheux avec les demandes préalables c’est toujours ça. Mais on constate que ça n’a pas empêché grand-chose ». Selon lui, 80 % des travaux sont passés sans le cadre de cette procédure. Et la préfecture indique qu’elle a reçu au total seulement 22 dossiers.

Suite aux remontées de l’administration, Philippe Monnet, le représentant de la FDSEA du Doubs, nous signale avoir communiqué dans le journal qui appartient au syndicat « pour réexpliquer l’accord qui a été pris et la réglementation mise en œuvre ». Il dit aussi qu’ils ont pu faire arrêter quelques chantiers à distance, mais il reste très prudent sur les signalements. « Ce n’est pas parce qu’on a vu une photo à un ou plusieurs endroits que c’est comme ça partout dans le département. Des fois, on a juste un coup de casse-cailloux dans un tas de déblai, ce n’est pas de l’affleurement rocheux. Mais c’est sûr que l’on a des agriculteurs qui pourraient profiter du confinement, un peu comme des gens qui en profitent pour rouler plus vite sur la route parce qu’il y a moins de gendarmes ».

 Il y en a sûrement aussi qui se dépêchent de détruire des affleurements rocheux avant qu’ils ne soient protégés par un arrêté préfectoral quand le travail cartographique en cours sera achevé. « Il y a des règles convenues dans un esprit du “top là”, on se serre la main et on n’a pas besoin d’écrit, sur le mode d’accords des paysans d’autrefois. Cet accord “top là” a été validé par le préfet, mais quelques-uns ne le respectent pas. Je ne veux pas jeter l’opprobre, mais certains s’en foutent royalement », se désespère Gilles Benest de FNE. Pour éviter de mettre, une nouvelle fois, le feu aux poudres, la préfecture veut frapper les esprits en annonçant des contrôles par drones pour « caractériser finement les signalements et consolider les procédures ». Parce que malgré une vingtaine de poursuites engagées par les agents de l’Office Français de la Biodiversité (OFB) depuis le 17 mars dernier du fait de la présence caractérisée d’espèces protégées ou de l’arrachage de haies, elle observe une recrudescence des signalements.

Cet article a été initialement publié par Reporterre :
https://reporterre.net/Dans-le-Doubs-la-faune-et-la-flore-broyees-par-de...