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Center parcs : un conglomérat chinois en embuscade ?

analyse

Vendredi 27 mai 2016 / Daniel Bordür

En contractualisant avec Pierre-et-Vacances sur les projets de center-parcs de Poligny ou du Rousset, le conseil régional et les collectivités locales pourraient se retrouver liées avec HNA, un opérateur chinois de très grande taille aux intentions inconnues. C'est l'analyse de deux Jurassiens qui militent contre le projet.

Mots-clés: center parcs
Les Tartaroz, ce petit bout de forêt de Poligny où 400 maisonnettes et une piscine sous bulle pourraient être construites. (photo d'archives D.B.)

Les projets chinois de Pierre-et-Vacances avaient été effleurés lors du débat public relatif au projet de Center parcs de Poligny. Un participant, favorable au projet, avait critiqué les opposants sur le mode : « si vous continuez, Pierre et Vacances ne viendra pas et préférera se développer en Chine ».

En fait, quelques semaines après la clôture du débat public en septembre dernier, Pierre-et-Vacances annonçait le 9 novembre un « partenariat stratégique » avec le conglomérat chinois HNA dont l'entré au capital a été officialisée le 31 mars 2016. Bâti à partir d'une petite compagnie d'aviation sur l'île de Hainan, au sud de la Chine, HNA, basé à Hong-Kong, est devenu en une vingtaine d'années le quatrième transporteur aérien du pays et a diversifié ses activités dans onze secteurs, dont le tourisme, les supermarchés, la logistique, l'informatique... Il a plus de 800 avions, 450 hôtels en Asie, aux Amériques et en Europe. Il devait racheter le voyagiste Fram, mais a renoncé. Il a racheté 48% de la compagnie française Aigle Azur avec laquelle il a créé une filiale commune, Africa World Airlines basée au Ghana, il pris une participation dans un transporteur de fret aérien turc...

Des villages de vacances et des stations pour les JO de Pékin

Bref, HNA est un très gros morceau qui emploie 118.000 employés, pèse plus de 92 milliards de dollars d'actifs (près de 83 millions d'euros) et a réalisé 29,3 MD$ de chiffre d'affaires en 2015 (26,6 MD€). C'est un géant par rapport à Pierre-et-Vacances dont le chiffre d'affaires est d'environ 1,4 milliard d'euros. Le savoir-faire celui-ci est pourtant mis en avant par les deux partenaires qui projettent de construire des villages de vacances dans les environs des grandes villes chinoises, avec un autre nom que Center parcs qui résonne parking aux oreilles chinoises, et des stations de montagne dans la perspective des Jeux olympiques d'hiver de Pékin en 2022. Pour les construire, une co-entreprise (joint venture) est « en cours d'enregistrement auprès des autorités chinoises », indique Pierre-et-Vacances.

Hervé Bellimaz

Les relations du groupe franco-européen avec la Chine ne datent pas de cet accord avec HNA. Dès 2014, la société de Gérard Brémond avait passé une convention d'intention avec le groupe immobilier Beijing Capital Land en vue d'un « partenariat de long terme ». Ça aura été la porte d'entrée de l'empire du Milieu dont la croissance fait saliver les opérateurs du tourisme de masse.

Ces perspectives extrêmes orientales, Hervé Bellimaz, opposant déterminé au projet de center parcs de Poligny, membre actif du Pic noir, en avait déjà parlé lors du débat public. Infatigable chercheur d'informations sur l'internet, il a commencé à reconstituer les différentes relations entre filiales de Pierre-et-Vacances, avec ses partenaires. Analysant, après d'autres, le groupe comme devant sans cesse construire et commercialiser sous peine d'asphyxie.

Un pacte d'actionnaires ambigu

Il avait également soulevé la question de la succession de Gérard Brémond, 78 ans. Invoquant la « décence », la présidente de la commission du débat public, Claude Brévan, l'avait empêché de poursuivre sur ce terrain. La question figure cependant en toutes lettres dans le pacte d'actionnaires qu'il a conclu avec HNA. Il est notamment indiqué que HNA ne « s'interdit pas 1) de déposer une contre-offre en cas d'OPA sur les titres de Pierre-et-Vacances, 2) d'offrir d'acquérir la participation de SITI [la société par laquelle M. Brémond contrôle Pierre-et-Vacances] en cas de décès de Gérard Brémond ou en cas de vente de tout ou partie de ses titres par SITI si cette vente entraîne la perte de contrôle de SITI sur Pierre-et-Vacances ».

HNA prendrait-il des dispositions par anticipation pour - à terme - mettre la main sur Pierre-et-Vacances, premier opérateur européen du tourisme ? « Non », répond Pierre-et-Vacances que nous avons interrogé. Sa directrice de la communication, Valérie Lauthier nous assure que « le but du pacte d'actionnaires est de protéger le contrôle majoritaire de Siti et de Gérard Brémond. HNA ne dispose d'aucun droit privilégié au rachat de la participation de SITI au capital de PVSA1. Les droits de HNA sont restreints. Mais l'accord prévoit que ces restrictions n'interdisent pas à HNA d'offrir le rachat à SITI si Gérard Brémond venait à décéder ou à vendre le contrôle. Cette offre pouvant - comme n'importe quelle autre offre - être refusée ou acceptée, sans aucun droit particulier de HNA par rapport à un autre actionnaire ou même à un tiers ».

« Que resterait-il des engagements de Pierre-et-Vacances
si le groupe est repris par HNA ? »

Reste que la question de la succession de Gérard Brémond est tabou. Le patron de Pierre-et-Vacances refuse de l'aborder et ne commente pas les affirmations selon lesquelles cette succession se ferait hors cadre familial, bien que ses deux enfants siègent au conseil d'administration. Cela alimente évidemment les conjectures. Et comme les projets de Poligny et du Rousset reposent sur un engagement des collectivités publiques, les incertitudes deviennent de vrais problèmes.

« Que resterait-il des engagements de Pierre-et-Vacances si le groupe est repris par HNA ? Que resterait-il comme liberté de décision à la SEM quand le patron sera à Hong-Kong ? », demande ainsi Hervé Bellimaz. Il n'a pas tort de poser ces questions qui méritent que les collectivités les prennent en compte. Car derrière un éventuel contrat signé avec Pierre-et-Vacances, pourrait surgir un partenaire vingt fois plus puissant et aux pratiques méconnues : « Les Chinois se servent du nationalisme pour masquer le capitalisme », dit Hervé Bellimaz. « Les collectivités financent Pierre-et-Vacances qui est en train de se faire bouffer par la Chine », ajoute Pierre-Emmanuel Scherrer, l'ancien banquier d'affaire devenu prof qui donne régulièrement des conférences pour critiquer « le hold-up qui se prépare sur les finances des collectivités ».

« Confusion entre intérêts privés et intérêts nationaux »

Tous deux pointent aussi l'arrivée au sein du conseil d'administration de Pierre-et-Vacances de Ning Li et surtout de Gérard Houa, nommé par un décret de 2010 conseiller du commerce extérieur de la France pour la Chine. « Travaille-t-il pour le conglomérat, le gouvernement chinois ou la France ? l'exportation française ou l'exportation chinoise ? », se demandent les deux opposants à center parcs en affirmant dans un long texte publié un blog de Médiapart : « il y a conflit et confusion entre intérêts privés et intérêts nationaux ».

Hervé Bellimaz a également trouvé que HNA poursuivait une « stratégie de maîtrise du marché et de la communication » grâce à sa division HNA Ecological Technology Group « positionnée sur les secteurs du développement durable, de la responsabilité sociale des entreprises, de l'économie sociale et solidaire, et de l'investissement socialement responsable ». HNA a aussi quatre filiales au Luxembourg dont l'une a été créée en 2010 par le parlementaire Jacques-Yves Henckes qui représente Gérard Houa.

Hong-Kong, le Luxembourg : « les paradis fiscaux sont au cœur de Pierre-et-Vacances », dit Hervé Bellimaz.

Pour Pierre-et-Vacances, cette analyse est « malheureusement fausse ».

  • 1. Pierre et Vacances SA