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« Cheminots » : l’heure du débat…

cinéma

Lundi 23 avril 2018 / Michèle Tatu

Une projection exceptionnelle de « Cheminots » a lieu vendredi 27 avril à 20h30 au Victor-Hugo à Besançon, en présence de Sébastien Jousse, coréalisateur du film. Un film d’une actualité brûlante qui puise dans le regard des travailleurs d'aujourd'hui sur l'ouverture à la concurrence, mais aussi dans la mémoire, les voix de Ken Loach et Raymond Aubrac...

La caméra balaie les murs d’une gare, s’arrête sur une image, incrustée dans un mur. C’est L’Arrivée d’un train à la Gare de la Ciotat, un des premiers film des Frères Lumière. Au noir et blanc tremblotant de ce film succède une image d’aujourd’hui : un train coloré entre en gare de La Ciotat. Entre les deux, le monde a changé même si l’idée de la mise en mouvement persiste au cinéma comme dans les gares.

De quel mouvement s’agit-il ? L’image du train n’est-t-elle à la fois le mouvement du cinéma, ici la quête de Luc Joulé et de Sebastien Jousse, et le mouvement des chemins de fer, figure vivante des différents métiers qui construisent depuis 1909 une communauté unie par la même idée de service public ?

A cette première scène succède un commentaire : En 2007 pour les marchandises et en 2010 pour les voyageurs, le chemin de fer français s’ouvre à la concurrence. Le train devient un marché. Qu’est-ce que cela change dans la manière de considérer le travail ? Qu’est ce que cela change pour nous les voyageurs ?

Être ensemble

Pour l’instant on est ensemble, le titre de la première partie du film annonce déjà un changement. Être encore ensemble, sous entend que le statut unique autour d’un projet commun peut disparaître. Être ensemble, c’est souligner que le travail de chacun n’existe réellement qu’avec celui des autres : à ce titre la séquence de la recherche de la dame à la jupe rouge, en transit vers un train qui n’est pas annoncé, révèle bien la notion de solidarité et la fiabilité du service public. Être dans le rapport humain.

Au guichet, la journée commence ; on renseigne les voyageurs. Il reste encore dans ce lieu quelque chose de ce lien unique qui lie ceux qui vendent des billets et ceux qui voyagent. Au plan serré du guichet succède des plans larges d’un hall de gare, autre figure du monde (de la mondialisation ?). La caméra se déplace dans le hall. On perçoit comment le monde change et dans ce contexte nouveau, que la communauté humaine des cheminots travaille encore pour le bien commun, tout en étant menacée.

Construit sous la forme d’une mosaïque de prises de parole avec très peu de voix off, le film évoque la force de cette communauté en action et revient sans cesse sur le sens des mots service public. Être cheminot est une fierté. C’est l’appartenance à une communauté autour de la même culture du travail. On le découvre lorsqu’un chef d’escale assemble des trains avec l’impression de jouer au train électrique, ou lorsqu’un conducteur évoque – au-delà de la solitude de la cabine – que « c’est toute un chaine qui permet aux trains de rouler ». Ils sont souvent cheminots de père et en fils. Dans la transmission, la passation d’un savoir faire et d’un savoir être.

On ne sait pas ce qu’on va faire demain

La menace pèse et le deuxième chapitre, intitulé On ne sait pas ce qu’on va faire demain, est consacré au fret. La libéralisation du service ferroviaire est là. Les trains du privé arrivent : ils ne sont pas annoncés. Ce sont des trains fantômes, explique un aiguilleur de Miramas. L’homme en prise avec les manettes relève les failles du système en place : Nous devenons des presse-boutons. Le conducteur de la motrice Véolia sur une autre voie ne répond pas aux appels radio.

Le travail est divisé et la communauté des cheminots sous la menace de l’arrivée de la privatisation. L’œuvre commune acquise par les luttes et les solidarités est en voie de disparition. « Perte de fraternité ajoute un autre cheminot ».

Même si le film de Luc Joulé et de Sébastien Jousse date de 2010, il n’en est pas moins d’une actualité brûlante et la grande idée de cinéma à l’œuvre est la juxtaposition de témoignages de cheminots filmés en gros plan, dans l’exercice de leur travail. Des mots et des gestes. De la violence et des silences. La brève incursion des cinéastes dans une station de montagne montre clairement les failles : ce jour-là, leur hiérarchie ne les a pas autorisés à s’exprimer, dira la voix off.

Dans le même ordre d’idées, lors de la séquence de remise de médailles, la caméra glisse d’un visage à l’autre et laisse apparaître l’angoisse et les moues dubitatives à l’annonce des changements : nous ne sommes plus les seuls à fournir du fret ferroviaire explique un cadre qui finit par conclure : nous allons être leader du fret à l’échelle de la planète. Autre image encore, un autre guichet : à un client qui demande l’annulation d’une réservation, un employé répond : vous n’êtes plus à la SNCF ? Vous êtes à ID TGV… Le regard triste, le jeune homme manipule nerveusement des boules anti-stress.

On ne résiste pas réellement tout seul

Au cours de leur travail, les deux cinéastes projettent des extraits de films sur les murs d’une gare comme cette séquence de La Bataille du rail où les mécanos font dérailler un train allemand en rase campagne. Cet extrait mythique illustre la force de la résistance ferroviaire. Mémoire des hommes et de l’Histoire. Les deux réalisateurs, pour qui la culture est toujours associée à la question du travail (la musique dans C’est quoi ce travail, le cinéma dans Cheminots), invitent les cheminots à une projection de The Navigators, de Ken Loach.

L’extrait choisit montre la scène où des cheminots, qui travaillent en dehors du respect des consignes de sécurité, perdent un des leurs. En contrechamp on voit les regards terrifiés des cheminots-spectateurs. Lors d’un entretien filmé, Ken Loach explique : En Angleterre, c’est une vraie pagaille. La privatisation des chemins de fer a coûté beaucoup plus cher aux contribuables. Les compagnies qui géraient les trains ont perdu tellement d’argent qu’elles ont été re-nationalisées. Le film de Ken Loach, réalisé en 2002, induisait de manière presque prémonitoire la situation actuelle. Et Ken Loach conclut « si les syndicalistes résistent ils pourront gagner ».

Plus tard Raymond Aubrac rencontre à son tour les cheminots. Durant la résistance, la SNCF fut les artères et les veines de ce pays, explique-t-il. Et d’ajouter plus tard : Les gens qui faisaient de la résistance étaient des optimistes. On ne résiste pas tout seul. Quand une femme apporte de la nourriture dans le maquis, dit encore le grand résistant, elle prend la décision seule, mais son geste rejoint le collectif.

A la façon dont on met en sillon un train (lui attribuer un créneau), le film met en mouvement la société et pose clairement la question de l’avenir avec en toile de fond les mots transport en commun ouverts sur la possibilité d’un avenir éclairé par les mots de Ken Loach et de Raymond Aubrac.

  • Voir la bande annonce ici.