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La conjuration des jardins

Jeudi 28 mai 2020 / Michèle Tatu

A Besançon mardi soir on a pu assister à une performance poétique organisée dans le plus grand secret par les artistes locaux. 18h. Place de la Révolution. Des porteurs apportent un cercueil. Ils le posent sur des tréteaux. Quelqu’un installe du rubalise : symbole de l’ère du Covid-19 ou mise à distance de la mort de l’art ? Ou les deux ? Peut-être.

Mots-clés: théâtreart
« Enterrer les morts », dit l’un. « Réveiller les vivants », répond l’autre. Anton Tchekhov n’est pas loin…

La musique de Dixit Dominus de Haendel envahit la Place. Des femmes des hommes vêtus de noir s’approchent. Soudain leurs corps se pétrifient. Le temps s’immobilise. Chaque personne trace un cercle en poudre blanche autour de lui. Ce pourrait être la chaux blanche utilisée pour conjurer la peste.

Ils sont nombreux, lèvent les bras, S’aspergent de poudre blanche. Secouent leur corps comme on secouerait la neige. Ils tournoient dans un brouillard blanc. Des hommes traversent la place de part en part avec des panneaux « Enterrer les morts » dit l’un « Réveiller les vivants » répond l’autre. Anton Tchekhov n’est pas loin.

Des flocons virevoltent autour de leur corps. Beauté éphémère d’une fête des yeux et du corps. On enlève les masques. La vie, ses rides, son rire, sa mélancolie, sa joie à visage découvert. Une voix féminine entame un chant funèbre polonais.

Médusés, les passants regardent.

L’Art ne mourra pas : il se fera neige, il se fera geste, il se fera musique, il se fera chant et sera là.

Ici dans la rue. Là dans un jardin, une cour.

Là-bas, sur le bitume ou les pavés.

Ailleurs sous les arbres et au bord des rivières. Il sera là, réinventé.

En attendant, le retour du spectacle en salle, il se fera ailleurs.

Il se fera.

Il transgressera les barrières du temps et du langage.

Il fera tomber les freins de nos peurs de la peste.

Il s’imposera comme un doux besoin d’indocilité.

Sous nos regards ébahis.