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Covid-19 : les tribulations d'un gars du coin en Chine

témoignage

Jeudi 19 mars 2020 / Toufik-de-Planoise

Vivant à quelques centaines de kilomètres du foyer initial de la pandémie mondiale, un témoin originaire de la région explique, avec quelques semaines d'avance sur la France, le quotidien stressant et les mesures drastiques prises dans ce pays autoritaire. C'est l'occasion de mêmes constats : sous-évaluation des cas, contrôles et restrictions, crainte de la pénurie et rationnement, théories du complot, confinement qui vire au pétage de plomb, difficultés dans les hôpitaux, etc. Est ce notre avenir proche ? En France, la vague ne fait que commencer.

Mots-clés: coronavirus
Dans un supermarché en Chine le 6 février (Studio Incendo/Flickr)

Il est de la région. Récemment installé en Chine, à proximité du foyer de l’épidémie, il vit ce que nous vivons avec quelques semaines d’avance. Sous-évaluation des cas, contrôles et restrictions, peur de la pénurie et ruées en courses, théories du complot, confinement qui vire au pétage de plomb, difficultés dans les hôpitaux… Alors qu’un durcissement des règles est d’ores et déjà envisagé dans notre pays, son témoignage dessine d’éventuelles perspectives à venir. Car si l'Empire du Milieu semble enfin se diriger vers la rémission, en France la vague ne fait que venir.

Notre contact prévient d’emblée : les deux sociétés sont très différentes. Arrivé il y a quelques mois, il s’est retrouvé à quelques centaines de kilomètres de l’épicentre de « Hubei. » Le parti communiste est omniprésent et dirige d’une main de fer, y compris dans le quotidien des gens, ce pays de 1,4 milliard d’habitants. Il souligne d’abord la grande discipline – volontaire ou non – de la population. « Une semaine avant que ne tombe la mesure de confinement, tout était normal. Une fois officiellement prononcée, je n’ai pas noté de scènes de panique ou de pénuries. Il y’avait uniquement des manques au niveau des masques et des solutions hydroalcooliques au bout du troisième jour. »

Sur place, cette protection était devenue obligatoire pour chaque citoyen lors de ses sorties. À Besançon, et dans bien d’autres villes, ces équipements manquent déjà cruellement pour les professionnels de santé. Que ce soit l’appel des infirmiers libéraux, celui des pompes funèbres, dernièrement de la clinique Saint-Vincent de Besançon ou le message surprenant du CHU de Grenoble qui invite ses salariés à confectionner ses supports, la situation apparaît tendue à la veille d’un pic pourtant programmé. Si certains passants arborent le précieux élément, une distribution massive semble exclue. Et ce, en contradiction avec les propos tenus fin janvier de la ministre de la Santé d'alors Agnès Buzyn, qui parlait de « dizaine de millions de masques en stock [prêts à la distribution]. »

Dans l’empire du Milieu, quotidien et crises sont sous surveillance

En Chine, surtout dans les centres urbains, les secteurs sont habituellement divisés en « communauté ». Toutes forment des sortes de résidences dont les accès sont étroitement surveillés par un personnel dédié. Les mesures de confinement se sont naturellement axées sur ce dispositif préexistant, appuyées par une armada de « volontaires » qui ont grandement facilité le contrôle des autorités. En France aucun maillage de ce type n’existe, surtout à cet échelon. Le seul parallèle timide étant l’instauration de contrôles sur les axes routiers essentiels et secondaires, avec le concours d’environ quatre-cents uniformes pour le département du Doubs par exemple.

Dans les zones en quarantaine en Chine, des agents en combinaison se sont présentés au bout d’une semaine pour établir un recensement et une liste des voyageurs dans le Hubei. Notre témoin décrit des rues désertes, désinfectées à la javel, et des contrôles de « propreté » à domicile. Deux badges étaient distribués par foyer, avec « sorties et entrées illimitées pour ses seuls détenteurs. Dans les faits, une régulation peu sérieuse au début ». Les règles sont vite devenues drastiques, le titre devant comporter le numéro d’appartement, adjoint d’un pointage individuel obligatoire par QR code et d’une fiche remplie à tout départ du domicile. Les allers-retours ont ensuite été limités à deux par jour, avant qu’une seule personne ne soit autorisée à sortir pour un unique déplacement quotidien, et finalement uniquement dans son quartier, complètement verrouillé.

Ici encore, les choses sont — à ce stade — bien différentes. Dans l’Hexagone, une autocertification suffit pour circuler quasi librement afin de faire ses courses, aller à la pharmacie, prendre son poste de travail, ou aider un proche dans le besoin. D’après de nombreux observateurs, les Français rechignent encore à appliquer les consignes, sans doute peu aidés par le déni initial, de la sortie du couple Macron, aux recommandations locales de l’ARS et du Rectorat, en passant par le dépouillement sans grande précaution des municipales salle Proudhon. A Montain, comme dans d'autres communes du Jura, les assesseurs officiaient avec des gants. Si 4.000 contraventions ont bien été dressées et risquent de se multiplier, elles sont à notre connaissance rares ou inexistantes dans la région. En Chine, à chaque coin de rue ou presque une justification était exigée et un relevé de température corporelle effectué.

Pénuries, arrêts de travail, propagande… Quels parallèles ?

Exception faite de la ville de Wuhan, notre contact ne décrit « aucune pénurie, et pas un seul mouvement de foule ». Comme en France, l’activité des administrations, écoles, magasins, a été réduite ou suspendue, et seule la distribution alimentaire et médicamenteuse a été formellement maintenue. Un couvre-feu a été instauré entre 22 h et 6 h, et il semble que les files d’attente et les rayons vides constatés en France, y compris dans la capitale comtoise, ne semblent pas s’être répétés. Alors qu'en Chine, « un formulaire d’identité devait être réalisé pour ses achats en supermarché et à la pharmacie, mais il n’y avait pas de rationnement. À part le rayon légumes qui tirait la gueule à un moment, on n’a manqué de rien. Les transports en commun ont continué de fonctionner bien que diminués, sans fuite ou exode. »

Jusque-là, bien des similitudes se poursuivent aussi sur le plan économique. Pour le tertiaire, comme les équipiers en restauration, des congés « obligatoires » ou des mesures de chômage partiel ont commencé en France dimanche 15 mars. Mais dans le pays, comme parfois en Italie, certaines « boîtes » ne se sont pas mises à l’arrêt. Travailleurs, syndicalistes et observateurs s’indignent d’un tel traitement . Au point que le Medef tire la sonnette d’alarme : « de nombreux salariés ont demandé à ce que leurs employeurs prennent des mesures d’activité partielle, sans quoi ils exerceraient un droit de retrait ». Localement, cette disposition a été brandie dans certaines boutiques, à la firme Safran située sur la zone d'activité La Fayette de Besançon, dans plusieurs secteurs de la Poste, ou encore par quelques routiers. Des dizaines d’autres établissements, surtout industriels, poursuivent pour l’instant presque comme si de rien n’était.

Assigné entre quatre murs, notre contact en Chine met en garde contre « le pétage de plombs » ; il raconte avoir fait difficilement face à ces trois semaines, par le sport et le zen. D’après lui, les informations livrées — par la télévision — étaient grotesques. « Ils alternaient entre chiffres faussement rassurants, messages de soutien, et complotisme accusant les États-Unis d’être derrière l’incident. » Une réalité qu’il juge analogue à la France, côté popularité de ces théories, mais pas que. « Lorsque je le lis qu’il y aurait 15 cas pour 100.000 comtois, je n’y crois pas. C’est du vécu : la communication n’est jamais fidèle au terrain, autant par difficulté que par choix. Surtout que les mesures prises sont très loin d’être aussi efficaces et écoutées. » Une faiblesse dénoncée par le professeur Laurent Thines. 

Nous avons pu en effet constater que début mars, plusieurs personnes avaient été mises au confinement sans avoir été testées ni comptabilisées. Autre exemple, criant : dans un EHPAD de Thise onze décès se trouvent en-dehors des statistiques et ne sont donc pas pris en compte dans le chiffrage quotidien de l’ARS. Combien sont dans ce cas ? Impossible à vérifier. En Chine, on ne s’embarrasse pas de débats en usant de la censure : « mon compte, sur un célèbre réseau, qui permet de payer, prouver son identité et communiquer, a été mis hors service, peu de temps après avoir critiqué un gradé. J’ai ensuite été suivi et pris en photo par des flics ». Dans nos échanges, nous avons pu relever que des mails entiers avaient été bloqués par la présence de certains mots.

« La vague est (encore) devant nous »

Pour ce qui est du sort précis des malades, notre interlocuteur peut difficilement répondre. Ce qu’il sait, c’est que les centres médicaux étaient saturés à l’extrême. Mais rien ne filtre réellement, les lanceurs d’alerte qui s’y sont risqués ayant depuis « disparu ». Ce qu’il prédit, pourtant, fait froid dans le dos : « dans les jours à venir, il va vraiment falloir éviter de se péter une jambe ou de se renverser accidentellement dessus de l’huile bouillante en faisant la cuisine. Je pense, et j’espère, qu’en France on ne le laissera personne sur le carreau. Mais comme partout, les blouses blanches ne peuvent pas faire de miracles. » Qu’est-ce que cela signifie ? « Qu’il faudra faire des choix. Si l’évolution reste la même, Minjoz ça sera Mad Max dans moins de deux semaines. »

Le CHU de Besançon, qui dispose habituellement d’une quarantaine de lits en réanimation, s’est réorganisé afin de parer à l’afflux et augmenter ses capacités. Mais la crise n’est pas irréversible. Le confinement, élargi en Chine à 59 millions de personnes le 25 janvier, a été partiellement levé à partir du 15 mars. Seules les dernières poches inquiétantes restant fermement encadrées. Le travail ouvrier et commercial reprend, les grands centres commerciaux rouvrent leurs portes , avec d’infinies précautions, comme le maintien des laissez-passer et des contrôles. Les équipements de protection individuelle sont toujours de rigueur, « les passants n’hésitant pas à te lyncher eux-mêmes en cas de manquement »…

D’où les préconisations de notre contact, quel que soit l’âge et la condition physique : « sortir au minimum, rester le plus loin possible des gens, essayer de porter en permanence un masque ou un substitut en extérieur, et globalement suivre les directives de l’État et ses services. » Si les manifestations festives s’enchaînent aux fenêtres comme hier soir à Planoise, d’autres polémiques enflent à l’instar des déclarations explosives d’Agnès Buzyn. Cette « vague » qui était « devant nous » au 30 janvier, reste malheureusement plus que jamais d’actualité. Les espoirs sont bien sûr permis par la recherche et l’annonce de traitements en cours, mais les conséquences humaines, économiques, et sociales, vont quoiqu’il arrive persister dans les semaines à venir.