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Le Cri du Moustique veut « casser le quatrième mur »

entretien

Lundi 3 avril 2017 / Etudiant

Ce nom qui interpelle a piqué la curiosité de deux étudiantes bisontines. Elles ont fait parler Eve Arbez, cofondatrice avec Laurent Giroud en 2012, du « Cri du Moustique », une compagnie de théâtre bisontine tournée vers le spectacle vivant. De la création aux productions sur commande, elle interroge la distance scène-public, le fameux quatrième mur...

Parlez-nous un peu de votre compagnie… Qu’est ce que le spectacle vivant pour vous ?

Notre compagnie veut faire principalement du spectacle vivant auprès des publics qui ne vont pas au théâtre. C’est différent du théâtre institutionnel comme les 2 Scènes qui a un public qui vient au théâtre. Nous touchons ce public, mais pas que, nous essayons de faire du théâtre dans des lieux où les gens ne s’y attendent pas et auprès des personnes qui ne sont pas habituées à voir ce type de spectacle.

Comment allez-vous chercher ces personnes là ?

Nous sommes une compagnie qui propose un spectacle jeune public “On conte sur toi!”, acheté par des organisations variées. Nous avons un autre projet en préparation pour 2018 qui sera lui tout public.
A côté de celui-ci, nous répondons à des commandes de structures diverses. La dernière était à la médiathèque de Saint-Claude dans le Haut-Jura, pour fêter l’inauguration du bâtiment. Une fois, c’était une communauté de communes qui voulait organiser une randonnée-spectacle dans la forêt. D’autres fois, ce sont des structures plus institutionnelles, dans le monde de l’industrie par exemple, qui demandent de créer un spectacle pour une occasion particulière, des one shoots.
Ainsi la compagnie crée un spectacle adapté avec les personnes de la structure pour répondre à leur demande: de quoi parler ? Sur quels points appuyer ? C’est souvent des demandes plutôt simples.
Avec ses informations, nous adaptons notre écriture en conservant l’esprit humoristique, un certain décalage tout en restant pertinent. Notre problématique est la suivante: comment convertir les idées au théâtre pour faire réagir et ressortir les choses que la structure désire mettre en avant?

En général qui ciblez-vous sur ce type de commande ?

Dans ce type de commande, nous visons le “tout public”. Par exemple pour l’inauguration de la médiathèque, nous ciblions les personnes fréquentant ce lieu, et parmi celles-ci, certaines ne voyaient jamais de théâtre.
Pour la randonnée-spectacle dans la forêt, nous avons travaillé pendant une semaine dans un village en Haute-Saône, Neurey-en-Vaux. Le fait de travailler sur place permet d’être au contact des gens qui y vivent, et qui vont rarement au théâtre. Ils nous ont vu préparer le spectacle et cela a permis d’instaurer un esprit de curiosité, voire même de les faire venir pour aider. Ainsi est né du projet, une énergie, et les gens assistent à notre spectacle auquel ils ne seraient jamais venus en temps normal.

Nous travaillons vraiment avec des publics très différents, c’est une volonté de notre part. Cela se joue dans l’écriture avec une façon d’écrire adaptée au grand public. Par exemple, dans les pièces de théâtre institutionnelles, le public est conquis d’avance, il a des références et connait les codes du théâtre.
Nous essayons de casser tous les codes, avec une base de théâtre de rue, en étant en interaction avec les spectateurs. Nous sommes en lien direct avec eux. Nous souhaitons casser le quatrième mur, qui correspond à la distance instaurée entre le public et la scène.

Comment arrivez vous à briser ce « mur » invisible ?

Casser le quatrième mur, c’est par exemple quand un comédien parle directement au public. Et c’est ce que nous faisons dans 95% des cas. Pour notre spectacle tournant, on accueille les gens, et petit à petit, cela s’intègre à l’histoire.
Cela permet de mettre le public dans une plus grande empathie, surtout s’il n’est pas habitué à aller au théâtre. La convivialité et le partage sont des valeurs que nous revendiquons. Le public ne doit pas forcément être plus petit ! Par exemple il y avait plus de 400 personnes à la médiathèque. Mais l’écriture doit s’adapter au nombre.

Vous apparteniez à une compagnie de théâtre avant le Cri du Moustique ?

Nous faisions partie du Pudding Théâtre, une compagnie de théâtre de rue, et qui ne joue donc jamais en salle. C’est une structure importante puisqu’elle est reconnue nationalement et existe depuis 1999. Laurent et moi y avons travaillé pendant longtemps et nous le faisons encore, et par ailleurs nous avons créé notre compagnie dans la lignée du Pudding Théâtre.

Mais pourquoi vouloir créer votre propre compagnie ?

Nous voulions tous deux écrire un spectacle jeune public en salle, mais la charte du Pudding nous empêchait d’organiser quelque chose hors rue et sans auteurs déjà attitrés à ce rôle. Le Cri du Moustique nous a permis de montrer nos propres projets en parallèle de notre travail au Pudding.
Laurent et moi avons créé la compagnie, mais suivant les besoins de chaque spectacle, nous embauchons des comédiens, des techniciens… Mais les rôles sont exclusivement distribués selon notre réseau, car il est déjà très dense. Durant nos séances d’écriture, on a déjà souvent en tête la personne que l’on va être amenés à embaucher.

Cela est-il facile de vivre de son art en tant qu’artiste ?

Le statut d’intermittent du spectacle est précaire car le travail arrive par période, mais nous avons la chance avec Laurent de pouvoir vivre de notre métier. Ayant fait cela depuis toujours, je me suis rendue compte que ces dernières années étaient plus compliquées.
La différence entre nous et les autres comédiens, c’est que l’on gère ensemble la compagnie. On crée nous-même notre boulot, on n’est pas obligés d’attendre que l’on nous propose quelque chose. Mais on doit gérer les choses de la création du spectacle jusqu’au démarchage, et aussi l’organisation des dates. En parallèle, nous faisons également de l’intervention auprès des scolaires.
Notre emploi du temps est plutôt chargé, puisqu’on doit gérer la création, les répétitions et toute l’administration de la compagnie, comme les mails, les contrats, le démarchage…Cela prend énormément de temps, mais la taille de la compagnie ne nous permet pas d’avoir les moyens d’embaucher pour faire ça. On doit aussi gérer notre communication, même si parfois on fait appel à des personnes externes. Par exemple, on a embauché une graphiste pour les visuels d’un spectacle précédent. Nous avons un facebook et un site Internet mais on n’a pas le temps pour les gérer, comme pour tout ce qui est communiqué ou dossier de presse.

En 2015 vous avez gagné le prix du Grand Bornand. Cela a-t-il eu un grand impact sur votre programmation ?

Malheureusement cela n’a pas eu énormément de retombées, même si nous en aurions espéré plus. Souvent si un spectacle tourne bien, ce n’est pas toujours pour sa qualité, mais par rapport au bruit qu’il fait, par la communication, les contacts… On a reçu un très bon accueil au festival et gagné le prix, mais au final cela ne nous a donné qu’une quinzaine de dates supplémentaires. Si les gens commandent le spectacle, c’est souvent parce qu’ils l’ont vu avant, mais pas spécialement par rapport au prix.

Vous prévoyez d’autres festivals à l’avenir ?

Pour le moment non, mais il le faudrait, bien que cela prenne beaucoup de temps. Les commandes se font souvent parce qu’on nous a vu jouer avant. Mais comme on joue peu, cela s’estompe peu à peu.
Aller dans les stations de sports d’hiver serait aussi intéressant, mais encore une fois on manque de temps. En plus de ça, de nombreuses compagnies s’intéressent à ce type de lieu, et les places sont donc compliquées à obtenir.

Et qu’en est-il de la concurrence ?

Elle est toujours présente, mais au final elle n’a pas vraiment d’effet, parce que chacun a ses thèmes, ses scénarios… En ce moment, on cherche à vendre aux comités d’entreprises qui font souvent des spectacles pour les fêtes de fin d’année. Mais à chaque fois le prix revient comme un frein, alors qu’il n’est pas élevé pour un spectacle de ce type, qui plaît et apporterait un vrai message aux enfants. Les comités d’entreprise, c’est donc un chemin différent de celui traditionnel du théâtre, mais on aime aussi l’explorer.”

 

Propos recueillis par Tanita Beccu et Laurie Rolla
2è année IUT information et communication