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Culture, les raisons de la colère

cinéma

Mercredi 16 décembre 2020 / Michèle Tatu

Suite aux annonces faites successivement par le gouvernement, les acteurs culturels s’inquiètent à juste titre : pourquoi la fréquentation des cinémas et des théâtres est-elle plus dangereuse qu’une assemblée dans une église ? En quoi une galerie d’art est-elle moins dangereuse qu’un musée ou un centre d’art ?

Mots-clés: culturecinéma
Dessin de Bwaaaarg

Alors que les transports en commun et les grandes surfaces sont bondés à l’approche de Noël, les salles de cinéma les théâtres, les musées sont des lieux en mesure de faire respecter consignes et gestes barrières : jauge réduite, port de masques, distance de sécurité, pas ou presque pas d’échanges entre les spectateurs. Du 22 juin au 28 octobre, 22 millions de spectateurs sont retournés dans les salles de cinéma. Jusqu’à présent aucune salle de spectacle n’a été identifiée comme lieu de contamination. Alors, où sont les risques ?

La culture essentielle 

Le report de l’ouverture des salles de spectacles pèse fort sur le secteur culturel considéré avec mépris comme non essentiel. On se souvient de la prise de parole d’Emmanuel Macron où l’absence du mot culture avait particulièrement choqué.

Il faut sauver l’église, le travail et la consommation, nous dit-on à travers ces mesures. Pourquoi pas la culture ? Qui ose décider qu’elle n’est pas essentielle ?

Prenons l’exemple du cinéma : si un cinéma ferme c’est toute une chaîne de fabrication qui s’arrête depuis les producteurs, les auteurs, les cinéastes, les techniciens, distributeurs, jusqu’aux médias. Des salles de cinéma risquent de disparaître emportant avec elles tous les trésors possibles du cinéma à venir ; cela aura aussi pour conséquence la diminution des tournages, le chômage pour des milliers de personnes et ce qui n’est pas quantifiable qu’on pourrait appeler la perte du droit au rêve, de la découverte du monde, de l’émotion et de la pensée.

A cela s’ajoute, on ne le dira jamais assez, le goût du collectif : être ensemble devant le même spectacle ; sentir le frémissement dans la salle ; rire et pleurer en même temps.

Outre son aspect coercitif, cette mesure vise à légitimer Netflix et Amazon unis désormais symboliquement dans la diffusion en streaming. Vu l’embouteillage créé par les programmations basées à la fois sur les reprises de films en salles avant le confinement (Adieu les cons, Drunk etc.), les films non sortis et ceux dont la sortie est imminente (Mandibules de Quentin Dupieux, Wonder Women de Patty Genkis), les exploitants se trouvent en face de vraies difficultés pour la diffusion. Cela risque de se faire au détriment de certains films fragiles. Certains distributeurs ne passeront pas par la case cinéma et sortiront les œuvres directement en streaming, à l’instar de Pinocchio de Mattéo Garone sorti sur Amazon : cette société est exonérée d’impôts alors que l’exploitant de salle est assujetti à des taxes réinvesties dans le cinéma. Il s’agit bien d’une concurrence déloyale qui risque de pénaliser les salles affaiblies par les confinements.

Des salles résistent

Outre les raisons sanitaires bien réelles, on peut légitimement se demander si en méprisant la culture, le pouvoir ne cherche pas à nous asservir. N’est-ce pas la place de l’art de questionner le monde, les politiques mises en place, l’humanité et l’inhumanité ? L’Art au cinéma, au théâtre et dans les musées dénonce, s’oppose, porte en lui révolte et ironie. Et surtout rejette l’abomination. L’art pourrait bien être le vilain petit canard, celui qui désigne les rouages inhumains, qui regarde la police tabasser, qui raconte les tenants et aboutissants de la société. Celui qui dérange parce qu’il donne accès aux idées comme tous les autres secteurs culturels. 

Que serions-nous sans le cirque Plume et son bel envol poétique ? Que serions-nous sans les Kapouchnicks de Montbéliard où il fallait réserver pour parler d’actualités dans la turbulence joyeuse du Théâtre de l’Unité ? Que serions-nous sans ces documentaristes qui prennent le risque en ce moment de montrer les violences policières afin que nul n’oublie ? Que serions-nous enfin sans ces cinéastes, ces techniciens et leur appel d’air, leur manière de traiter tous ces sujets dont nous avons besoin pour rêver, penser et s’émouvoir ?

Certaines organisations (dont le CDN de Besançon) s’apprêtent à déposer un référé auprès du Conseil d’Etat pour faire valoir le droit d’ouvrir pour tous les lieux de diffusion.

L’Association des cinémas indépendants de Franche-Comté nous informe que certains exploitants de la Région ont décidé d’organiser des projections symboliques sur les murs : Jean-Christophe Pape du cinéma Arletty projettera trois films des frères Lumières à l’évêché d’Autun le 18 décembre. William Robin et Régis Faure du Majestic à Digoin projetteront des films sur la façade du cinéma et contre le mur du centre des impôts (projections annoncées ou pas). D’autres salles s’organisent et nous aurons plus d’informations dans les jours qui viennent.

Filmer sur les murs comme au début du cinéma, à l’époque du cinéma forain, c’est afficher le désir de recommencer, de redonner vie au grand écran et déclarer à haute voix que l’art, le cinéma sont essentiels.