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La députée Fannette Charvier privée de ses vœux

reportage

Samedi 18 janvier 2020 / Toufik-de-Planoise

Fannette Charvier, députée LREM du Doubs, devait présenter ses vœux ce samedi matin à l’école des beaux-arts de Besançon. Mais attendue de pied ferme par une centaine de manifestants qui bloquaient le site, la cérémonie a dû être annulée. Ce qui n’a pas empêché l’élue de venir au contact des « perturbateurs », instaurant tant bien que mal le dialogue.

La députée Fannette Charvier face aux manifestants alors qu'elle aurait dû présenter ses voeux à l'école des beaux arts de Besançon le 18 janvier.

Parlementaire LREM de la première circonscription du Doubs depuis les législatives de 2017, Fannette Charvier ne s’attendait peut-être pas à autant de colère. Déjà présente pour les vœux, très perturbés eux aussi, de Jean-Louis Fousseret, elle fait donc à nouveau les frais du contexte explosif de l’opposition à la réforme des retraites et de un an de Gilets jaunes. La date, un samedi, mais aussi le lieu choisi, n’ont pas manqué de faire réagir. D’autant que la raison pour laquelle la salle avait été louée n’avait pas été dévoilée au départ.

 

10h15 à l’Institut supérieur des beaux-arts (ISBA) de Besançon, il y a déjà foule. C’est l’heure à laquelle l’intersyndicale de lutte a programmé son piquet, précédant de trente minutes le lancement officiel de la rencontre. Mais des étudiants de l’école d’art s’étaient déjà affairés bien plus tôt le matin, barricadant à l’aide de palettes les entrées du parking et du bâtiment de l’auditorium. Surtout, plusieurs centaines d’affiches ont été collées de l’intérieur des locaux jusqu’aux abords externes du site, dénonçant les dérives sécuritaires observées ou reprenant de célèbres formules comme « travail, consomme, et ferme ta gueule. »

 

Trois grosses banderoles donnaient également le ton : « l’Art en grève », « les étudiants crèvent la dalle, la police crève les yeux », ainsi qu’un bandeau avec le portrait des blessés et mutilés des dernières années. Les drapeaux et bannières CGT, FO, SNUipp/FSU, et SUD-Solidaires, ainsi que la fameuse chasuble jaune, étaient aussi clairement portés. Au total, ils sont plus d’une centaine, décidés et prêts à tenir le siège. Attendue, la députée n’a pu que constater la situation à son arrivée. Peu avant 10h30, la jeune femme se porte au-devant des manifestants pour tenter d’amorcer le dialogue.

« Votre gouvernement va devoir assumer une fracture définitive, il fera revenir le fascisme au pouvoir »

Un flot de paroles se met en branle, en premier lieu avec la question du maintien de l’ordre. « Cédric, Zineb, Steeve, les 25 éborgnés Gilets jaunes, même Macron tangue, quel est votre sentiment ? » jette un participant. Il est rejoint par Frédéric Vuillaume, qui dessine des « opposants traqués comme des bêtes, traités en terroristes. » L’armement des agents municipaux et l’interdiction des LBD sont évoqués. C’est ensuite au tour du projet de loi sur les retraites. « Êtes-vous pour ou contre, allez-vous voter dans le sens d’un système à l’allemande avec 500 euros mensuels ? » abonde une autre.

« Votre gouvernement va devoir assumer une fracture définitive, il fera revenir le fascisme au pouvoir. Au second tour, ça en sera désormais terminé du chantage habituel » s’époumone un autre. Rapidement, le sujet de la répartition des richesses est mis sur la table. « En France il y a 57 milliards de dividendes annuels et un CAC 40 qui explose le compteur des bénéfices, et ça ce sont les travailleurs qui en sont à l’origine. L’argent il est là, on sait où le prendre, il faut taxer les profits ! » déclarent plusieurs intervenants, dont Pascal, encarté CGT.

Plusieurs voix signalent enfin le cas des migrants, la « casse » du service public, la diminution du nombre d’inspecteurs du travail et d’agents de la sécurité sociale, l’évasion fiscale, la légitimité de la démocratie représentative, ou encore des griefs locaux, comme la suppression de la prime d’intéressement à l’usine Bourgeois de Besançon. La tension n’est pas redescendue, mais Fannette Charvier tient à répondre sans jamais se départir de son calme. Mais d’emblée, elle précise qu’elle ne pourra porter l’exercice sur l’ensemble des sujets évoqués, tant en effet ils sont parfois variés et complexes.

Malgré les échanges, la décision d’annuler

La députée signale que l’événement, ouvert à tous, est aussi l’occasion de débattre. Puis elle développe le thème de départ, la répression policière, tout en marchant sur des œufs : « il y a pu avoir des actes condamnables de la part des forces de l’ordre, et d’ailleurs la plupart ont été sanctionnés. » Beaucoup réagissent entre rires et sifflets, interrompant un moment le débat. La parlementaire reprend, à propos des retraites. « Le vrai problème, c’est de ne rien faire et ainsi de mettre en danger notre système actuel. Il faut agir maintenant pour préserver ce modèle » rétorque-t-elle.

Elle poursuit : « il y a aujourd’hui un actif pour quatre pensions, ça n’est pas viable dans le temps. Le texte définitif n’est certes pas encore connu dans le détail, mais dans les principes fixés, il s’agit bien d’aboutir à une couverture universelle à points. Tout en tenant compte d’un certain nombre d’éléments, comme la pénibilité. » Et achève : « tous les patrons ne sont pas côtés en bourse, et il existe des mesures d’incitation afin de mieux redistribuer les bénéfices. » Après vingt minutes d’échanges, les slogans reprennent, précipitant la rupture de cette entrevue.

Les vœux sont dès lors purement et simplement annulés. Les « insurgés » assument. Pour l’un d’eux, s’il trouve « honorable que madame Charvier soit venue controverser », les objections « ne pouvaient pas être à la hauteur du mécontentement. » Un autre poursuit en ce sens : « du moment qu’on ne taxe pas le capital, les dividendes, les avancées type robotique, ou les GAFAM, c’est bien sûr le salarié qui trinque. » Pour Renaud, de la FSU, « il fallait montrer qu’on est encore là et qu’on ne lâchera pas, concernant les retraites en particulier et pour la jeunesse qui se sent aussi concernée. »

« Nous attendions une centaine de convives pour que l’ensemble des points de vue puissent se confronter dans un cadre démocratique et convivial. C’est dommage »

 

Également sollicitée, Fannette Charvier dit comprendre les préoccupations. « Cette explosion, c’est l’expression d’une souffrance. Mais je regrette les difficultés de communication, et plus globalement l’absence de partenaires sociaux importants dans la phase de négociation... alors même que des concessions ont été faites, à l’image du retrait de l’âge pivot. Nous attendions une centaine de convives pour que l’ensemble des points de vue puissent se confronter dans un cadre démocratique et convivial. C’est dommage. »

Mais pour Lila et quatre de ses amies de première et troisième années, une telle réception n’aurait jamais dû se produire ici. « Si nous sommes là, c’est d’abord par tradition contestataire, surtout à Besançon. LREM c’est aussi une coupe dans les budgets éducatifs, avec des conséquences concrètes pour nous et bien d’autres. L’art, c’est également la liberté et l’expression à leur paroxysme, tout le contraire de ce qui se produit depuis deux ans. Mais ce qui est le plus choquant, c’est qu’une école publique puisse servir à un discours politique, toutes formations confondues. »

Une position que confirment plusieurs professeurs et membres du personnel : « la location de cette salle s’est faite sur un malentendu. Si la nature de cette réservation avait été clarifiée dès la demande, nul doute qu’elle aurait été refusée. C’est après la signature de la convention que nous avons découvert à quoi cette date était destinée. De ce fait, au-delà de notre satisfaction concernant la mobilisation sociale, à laquelle nous adhérons, ou notre joie de retrouver la fougue créative de Mai 68 dans les visuels, nous sommes fiers de nos étudiants et solidaires de cette action. »