Abonnez-vous maintenant

Pour lire tous les articles du Journal et créer votre blog à partir de 7€/mois

Une erreur de diagnostic peut conduire au pire

chronique

Mercredi 4 mars 2020 / Danièle Secrétant

" Cinq ans après les attentats qui ont ensanglanté la France - de la tuerie de Charlie Hebdo au massacre du Bataclan -, ce livre est le premier récit de l'intérieur du processus qui a vu croître le jihadisme français." Extrait de la quatrième de couverture de l'essai d'Hugo Micheron: LE JIHADISME FRANÇAIS, Quartiers, Syrie, Prisons.

Mots-clés: jihadisme

Une investigation de cinq années

"Le livre d’Hugo Micheron, basé sur une investigation de cinq années dans les quartiers populaires, en Syrie et au Levant, ainsi, et surtout, qu’en prison, au contact de quatre -vingt jihadistes incarcérés avec lesquels il a eu des entretiens fouillés, offre une analyse inédite de la nature du jihadisme français. Il permet de l’appréhender pour la première fois de l’intérieur, en pénétrant au plus profond sa logique politique et religieuse, mais aussi ses déterminations culturelles et sociales. […] cet ouvrage propose une étude des mentalités d’autant plus précieuse qu’elle permet d’anticiper les prochains développements du terrorisme jihadiste tels que les envisagent les premiers concernés.

[…]

En dépit de la gravité des faits ici traités, l’ouvrage d’Hugo Micheron est aussi porteur d’un immense espoir. En permettant de comprendre la logique à l’œuvre dans la suite des drames qui ont marqué l’histoire récente de la France, il nous donne les moyens de prévenir nombre de ceux qui pourraient leur succéder. À condition que soient tirées les conclusions de la leçon magistrale qu’il propose." Extraits de la préface de Gilles Kepel.

L’esprit est toujours en retard sur le monde

« L’esprit est toujours en retard sur le monde », écrivait Albert Camus, dans Ni victimes, ni bourreaux. » Telle est la citation qui termine l’ouvrage d’Hugo Micheron, ouvrage dans lequel il montre comment, jusqu’alors, dans les démocraties et en France en particulier, les jihadistes ont un temps d’avance, voire plusieurs, sur les gouvernements, sur les partis politiques... Le diagnostic du mal ayant été mal posé, les remèdes appliqués n’ont pas été les bons.

Hugo Micheron fait un sort à certaines analyses " issues du sens commun […] qui réduisent le jihadisme à la marginalisation socio-économique et culturelle des périphéries urbaines et occultent les logiques religieuses et politiques à l’œuvre dans ces différents espaces."

Il fait un sort à l’idée que les islamistes seraient les nouveaux damnés de la terre, les victimes d’états qui les oppriment, telle la France avec sa loi de 1905, sur la laïcité, par exemple.

Il montre comment les prisons, loin d’être coupées du monde extérieur et des quartiers, deviennent des lieux de renforcement et de propagation de la doctrine et que, les activistes incarcérés suscitent une sorte de fascination sur les membres de la mouvance à l’extérieur," ce qui en souligne la centralité – et non la marginalité – de cet espace dans la géographie mentale du jihadisme français."

[…]

"Un séjour en maison d’arrêt traduit une supériorité morale analogue au passage sur le front en Syrie et en Irak, comme Rédoine y fait référence :

« J’ai vu un pote au placard [en prison] la dernière fois, il m’a dit : “ C’est toi Rédoine ? La star ?” Je suis parti là-bas [en Syrie] ! J’ai fait mes preuves, j’ai montré que je suis un bonhomme. »

Dans sa conclusion, Hugo Micheron indique que ce travail a identifié " le rôle cardinal d’une institution reléguée : la prison. À l’encontre d’une opinion commune dominante nourrie par la lecture réductrice des travaux de Michel Foucault, celle-ci constitue un espace semi-ouvert, qui intègre les dynamiques extérieures et les retraduit en son sein. En l’espèce, le jihadisme s’avère un analyseur particulièrement précieux des limites inhérentes aux débats mal pensés sur la « radicalisation » en détention.

[…]

Après l’échec d’al-Qaida puis de Daech, elles forment les lieux où sont réinterprétés les modes d’action des organisations moyen-orientales à l’aune de la réalité carcérale française."

[…]

La fatalité de peut pas être de mise

" À défaut d’avoir construit un « califat » au levant, ils redirigent les actions des militants vers le renforcement des dynamiques de sécession socio-religieuse d’avec la société.

[…]

La fatalité ne peut être de mise. Il convient de ne pas oublier que l’objet qui nous a occupés au fil de ces pages ne constitue qu’un phénomène minoritaire. Les musulmans en sont les premières proies et font face à un défi majeur. L’erreur reviendrait à confondre l’idéologie salafiste avec l’islam, piège que tendent ces militants depuis deux décennies.

[…]

Seul un retour à une connaissance du terrain rigoureuse permettra de fournir les éléments nécessaires pour faire sens, collectivement, d’une calamité et d’en dissiper la résurgence."

Hugo Micheron montre que derrière les actions de terroristes que l’on a présentés, que l’on présente, comme des loups solitaires, ou des psychopathes, ou des délinquants… un projet politico-religieux est à l’œuvre, projet qui n’est pas mort avec la fin du califat, en Syrie, avec la chute de sa capitale, Raqqa. Des « expérimentations » du projet d’installation d’une société conforme aux principes de l’islam existent dans nos villes et parfois dans nos campagnes, expérimentations qui ne demandent qu’à essaimer, en se servant parfois des possibilités offertes par la République. Associations loi 1901, écoles hors contrats, élections… Une forme d’entrisme est pensée, en contrepoint des attentats. Dans sa conclusion, il indique que les islamistes " Á défaut d'avoir construit un califat au Levant, ils redirigent les actions des militants vers le renforcement des dynamiques de sécession socio-religieuse d'avec la société. Ils souhaitent intégrer leur programme dans un récit islamiste rétrocolonial à la portée mobilisatrice potentiellement puissante. L'indépendance algérienne, repeinte en premier jihad, serait un « précédent »à rejouer cette fois-ci directement dans l'Hexagone, en s'appuyant sur des zones à majorité musulmane dûment « salafisée».

Quant au sort réservé aux femmes, le projet jihadiste a emprunté au nazisme l’idée des Lebensborn. Nous y reviendrons plus loin dans cette chronique.

Une véritable stratégie de prise du pouvoir est à l’œuvre, sous les yeux aveugles, ou complices, ou clientélistes… de nombre de partis politiques, de droite comme de gauche et d’extrême gauche. Circulez ! Il n’y a rien à voir que de l’islamophobie ! Or, qu’est-ce qu’une phobie ? " C’est une peur démesurée et dépendant d'un ressenti plutôt que de causes rationnelles, d'un objet ou d'une situation précise." (Wikipedia). On peut être arachnophobe, agoraphobe… Islamophobe ? Des causes rationnelles pour, au minimum, s’inquiéter de cette idéologie rampante, mais aussi agissante, il y en a en nombre ! Le travail de recherche, complet et bien documenté d’Hugo Micheron en donne la preuve.

Et en ce qui concerne la cécité, la naïveté ou l’innocence coupable dont ont fait preuve les instances politiques, Hugo Micheron raconte, entre autres, le fait suivant. Dans le processus de déradicalisation des jihadistes coupables des pires exactions, il a été expérimenté une sorte de câlinothérapie." Les jihadistes incriminés se voyaient confier, le temps d’une séance avec un psychologue, un furet apprivoisé à caresser en vue de renouer « physiquement » avec l’altérité." On ne sait s’il faut en rire ? En pleurer ? N’est-ce pas consternant ?

Pendant ce temps, les idéologues du jihad préparent l’après-Daech, y compris en prison. Ils conçoivent " l’extension des cercles sympathisants au sein de la société française comme un préalable indispensable à tout passage à l’acte dans l’avenir, précise Youssef, l’un des 80 prisonniers interviewés. […] À la fin de la décennie 2010, période à laquelle ont été conduits les entretiens, les doctrinaires considèrent être dans la phase « mecquoise » de leur activisme, celle dédiée au rassemblement des forces. Ils envisagent donc leur combat sur le long terme. […] La priorité que les doctrinaires donnent à l’éducation, et qui s’observe depuis la fin des années 2000 dans les territoires au sein desquels les salafo-jihadistes s’affairent, s’est accélérée depuis le milieu des années 2010 et le déclin de Daech au levant. Dans le cadre d’un entretien tenu le 10 mai 2017, un conseiller de de la rectrice de la deuxième plus grande académie de France, située en région parisienne, notait l’essor des écoles privées hors contrat musulmanes et de l’enseignement par correspondance à domicile. Entre 2015 et 2017, le nombre d’élèves concernés aurait doublé, passant de trois mille à six mille enfants, la dynamique étant particulièrement saillante selon ce haut responsable en Seine-Saint-Denis où l’offre religieuse est la plus importante.

[…]

Les établissements en question, de taille modeste, se limitent parfois à des appartements mis à disposition par un parent d’élève qui y enseigne. À l’image de l’école toulousaine où la famille Clain scolarisait ses enfants, les cursus pédagogiques font la part belle aux visions du monde salafo-fréristes – davantage qu’à la doxa jihadiste pure et dure."

[…]

Le premier front du combat culturel

" Salafiser l’islam, jihadiser le salafisme

Fort de la leçon tirée des bévues de Daech, Hicham identifie le premier front du combat culturel :

« Il y a une guerre contre l’Occident, c’est clair, mais aussi à l’intérieur de l’islam.

Le diagnostic général n’a pas été posé, affirme Hugo Micheron dans son introduction.

"Les attentats parisiens contre la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo et les clients du magasin Hyper Cacher les 7 et 9 janvier 2015 ont brutalement révélé au grand jour la nature du jihadisme français. Pendant les cinq années écoulées après ce drame, dont les deux premières ont été marquées par une succession de tueries spectaculaires, le diagnostic général permettant d’en faire sens n’a pas été posé."

Des chiffres

" Entre 2012 et 2018, pas moins de deux mille français ont été impliqués dans les organisations jihadistes en Syrie, multipliant par cent le nombre de ressortissants de l’Hexagone impliqués dans des groupes islamistes combattant en Afghanistan ou en Bosnie une génération auparavant."

On peut lire, ou relire, le roman noir de Frédéric Paulin, Prémices de la chute, chroniqué dans Factuel.

Deux approches, qui se sont affrontées et qui tentent d’expliquer le phénomène

" La majeure partie des interprétations a privilégié une approche sous l’angle de la « radicalisation ». Cette notion étant communément définie comme « le ou les processus à travers lesquels des individus ou des groupes en viennent à approuver l’usage de la violence à des fins politiques.

[…]

Au même moment, une formule de l’anthropologue Alain Bertho reprise par Olivier Roy et attribuée à ce dernier rencontra un écho puissant au point de devenir la boussole interprétative du phénomène pour les commentateurs désorientés : le jihadisme répondrait de « l’islamisation de la radicalité, plutôt que l’inverse ». 

[…]

Selon cette vision des choses, la participation de milliers de ressortissants français au « combat sacré » en Syrie s’apparenterait à une forme de nihilisme dont l’essence serait la « radicalisation ». "

[…]

Une idéologie propre, porteuse de sens

" Ce type d’énonciation est à l’origine d’une controverse intellectuelle après que Gilles Kepel et Bernard Rougier l’eurent dénoncée comme faisant écran à l’intelligibilité du phénomène. Pour les deux chercheurs et arabisants, le jihadisme répond d’une idéologie propre, porteuse de sens et devant être interprétée en contexte. " 

Expression d’une forme de revanche sociale ? Réaction à la laïcité française ? Rien de tout cela ne suffit à expliquer les départs, ni les engagements pour le jihad.

Qu’est-ce que l’islamisme ? Soumettre l’espace social à un régime spécifique de règles religieuses

Dans son chapitre AVERTISSEMENT, Hugo Micheron écrit :

" Le débat autour des définitions de l’islamisme est ancien. Nous avons privilégié dans les pages qui suivent les définitions établies par le professeur Bernard Rougier. Elles présentent l’intérêt majeur de correspondre aux catégories qu’utilisent les militants eux-mêmes et d’épouser la dynamique générale du terrain que nous étudions. Quatre formes d’islamisme sont ainsi identifiées : les Frères musulmans, l’organisation du Tabligh, le salafisme et le jihadisme. Ces mouvements se caractérisent par le refus assumé de scinder l’islam en religion, culture ou idéologie. Ainsi, lorsque l’expression « islamisme » sera employée, elle renverra à ces groupes et à leur souci commun de soumettre l’espace social à un régime spécifique de règles religieuses. "

Un des moyens au service de l’islamisation de la société, les phalanstères

Les jihadistes interrogés, les observations faites sur le terrain, montrent qu’il y a une véritable stratégie mise en place afin de grignoter l’espace républicain et laïque. Des écosystèmes, des enclaves dans les quartiers, des phalanstères, se créent dans les villes, mais aussi dans les campagnes, comme à Artigat. Il s’agit d’installer des mini-califats, régis par la loi islamique. Des terrains d’expérimentation et de propagation gagnent du terrain, se multiplient, en vue de propager la « vraie religion » et d’installer « l’ordre coranique ».

" Au cours des trente dernières années, cette idéologie s’est enracinée sur le Vieux continent à travers la création d’écosystèmes militants interagissant au rythme de leur expansion régulière. Partout où les adeptes s’implantent, ils investissent des environnements urbains qu’ils transforment de l’intérieur sur le mode d’une enclave salafiste, ou bien ils fondent des communautés fermées, de type « phalanstère », tournant le dos à la « mécréance » alentour. "

L’ouvrage d’Hugo Micheron s’attache à tracer une géographie spécifique que les adeptes faisaient émerger à mesure qu’ils rejoignaient le Levant. Il trace des itinéraires géographiques et humains, qui forment un dessin et un dessein compréhensibles, cohérents, alarmants.

En fin de son ouvrage, Le jihadisme français, Quartiers, Syrie, Prisons, outre une importante bibliographie, une chronologie des faits. Cette chronologie permet de visualiser l’ampleur du problème, de constater comment le jihadisme s’est patiemment structuré. Naissance de certains accords, guerres d’indépendance, livres, naissance et suivi d’hommes qui joueront et jouent encore un rôle important, longue liste des attentats… Cette chronologie vient appuyer tout le déroulement de l’essai, magistralement mené. Quant aux dates significatives, nous en ferons un choix forcément sélectif, puisqu’il y en a huit pages. Aux lecteur-trices d’acheter le livre s’ils veulent en savoir plus.

Des dates

1916 (16 mai) : Signature des accords Sykes-Picot entre la France et le Royaume-Uni.

D’après Wikipédia, «  Les accords Sykes-Picot sont des accords secrets signés le 16 mai 19161, après négociations entre novembre 1915 et mars 19162, entre la France et le Royaume-Uni3 (avec l'aval de l'Empire russe et du royaume d'Italie), prévoyant le partage du Proche-Orient à la fin de la guerre (espace compris entre la mer Noire, la mer Méditerranée, la mer Rouge, l'océan Indien et la mer Caspienne) en plusieurs zones d'influence au profit de ces puissances, ce qui revenait à dépecer l'Empire ottoman. Ces accords secrets n'ont été finalement révélés au grand public que le 23 novembre 1917 dans un article des Izvestia et de la Pravda et le 26 novembre 1917 puis repris dans un article du Manchester Guardian4,5.

Les accords Sykes-Picot ont pris de l'importance sous la forme d'une légende noire attribuant certains événements supposés aux Alliés pendant la Première Guerre mondiale, nourrissant plus tard les prétentions nationalistes arabes et islamistes6. »

1946, Syrie : Naissance à Homs d’Abdullilah al-Dandachi, alias Olivier Corel, l’ « émir blanc » d’Artigat. Nous retrouverons Olivier Corel tout au long de l’essai. Et les sinistres frères Clain.

1954-1962 : Guerre d’Algérie. C’est avec le support de plusieurs romans noirs, que Factuel rend compte d’un certain nombre d’événements.

[…]

1969, Belgique : Création du Centre islamique et culturel de Belgique (CICB) au sein de la grande mosquée de Bruxelles, dans le cadre d’un accord avec l’Arabie saoudite.

Au cours de cet essai, nous voyons comment la Belgique a été et est encore un foyer actif de la radicalisation. De Toulouse à Molenbeck, écrit Hugo Micheron…

1975 : Parution du livre de Michel Foucault, Surveiller et punir, naissance de la prison.

Des prisons, il en sera beaucoup question dans cette étude, parce que les enquêteurs-chercheurs s’y sont immergés pendant près de deux ans. Ils ont interrogé 80 terroristes, revenus de Syrie ou d’autres terrains de combat. " Loin d’être coupée du reste de la société, la prison est en interaction constante avec les quartiers. " (Quatrième de couverture)

[…]

1983 : Abdullilah al-Dandachi est naturalisé français et christianise son nom en Olivier Corel.

1985 : Olivier Corel s’installe à Artigat.

Une des stratégies mise en place par les adeptes du jihad, est celle de la création de sorte de phalanstères dans lesquels se constituent des micro-sociétés qui vivent selon les dogmes les plus intransigeants de l’islam.

" Havre de pureté et de foi au cœur de la mécréance, le hameau d’Artigat rayonne au-delà des frontières de l’Ariège et de la Haute-Garonne. Des Albigeois à l’image de Thomas Barnouin, des Tarnais mais aussi des parisiens et des Bruxellois s’y rendent pour rencontre l’émir blanc et vivre quelques temps selon les bonnes mœurs « islamiques » ; Grâce aux Toulousains, le phalanstère est devenu la pépinière de l’univers jihadiste français. Ses jeunes pousses seront transplantées et greffées dans le reste de l’Europe puis au Moyen-Orient.

[…]

Bon nombre de jihadistes toulousains en herbe qui fréquentent Corel partent apprendre l’arabe et s’endoctriner, outre au royaume des Saoud, dans des institutions ad hoc du Moyen- Orient. Entre 2003 et 2006, Mathieu et Jordan, les deux très jeunes convertis bayonnais qui s’imposeront dix ans plus tard comme des officiers de premier plan de Daech, vont à plusieurs reprises en Syrie. Ils étudient l’islam et l’arabe à l’institut Abou Nour, la madrassa d’un cheikh salafiste réputé à Damas. En 2005, Jean-Michel Clain et son beau-frère Mohamed Megherbi, accompagnés de leurs épouses, sont parmi les premiers francophones à faire le choix de vivre dans les enclaves du Caire. "

1991-1997, Algérie : guerre civile. Entre cent mille et cent cinquante mille personnes sont tuées au cours de la « décennie noire ».

On peut lire, ou relire La guerre est une ruse, (chroniqué dans Factuel) de Frédéric Paulin, qui évoque cette période.

[…]

2012 (11 mars) : Mohamed Merah assassine à Toulouse sa première victime, l’adjudant Imad Ibn Ziaten.

2012 (15 mars) : Mohamed Merah tire sur trois parachutistes à Montauban : deux d’entre eux décèdent, le troisième reste tétraplégique.

2012 (19 mars) : Mohamed Merah attaque l’école confessionnelle juive Ozar Hatorah, causant quatre morts dont trois enfants, et un blessé.

" À l’heure de la rentrée des classes, il s’arrête devant la grille de l’établissement et prend pour cibles un père et ses deux enfants. Jonathan Sandler, trente ans, professeur de religion hébraïque, et son fils Arieh, s’écroulent. Son deuxième fils, Gabriel, trois ans, est blessé, Merah achève l’enfant à bout portant alors qu’il rampait vers le corps inanimé de son père. Il entre ensuite dans la cour et tire à courte distance sur une fillette à terre, Myriam Monsonégo, huit ans, qui tentait de récupérer ses affaires de danse dans son cartable rose avant de se mettre à l’abri. Elle ne se relèvera pas. Un adolescent de quinze ans coupe la trajectoire des balles pour tenter de la protéger du tueur, il est grièvement blessé."

À l’époque, on a parlé d’un fou, ou d’un loup solitaire. Il n’en était rien, et ces drames donnent la preuve de la cécité qui régnait alors, qui règne encore, sur la nature et les dangers du salafisme. Merah devient un modèle pour nombre de jihadistes français.

[…]

2014 (13 janvier) Syrie : Raqqa, siège d’une préfecture sur l’Euphrate, est prise à l’ASL par Daech.

[…]

2014 (10 juin), Irak : Mossoul tombe sans combat aux mains de l’État islamique.

[…]

2014 (20 décembre) : Attaque terroriste contre le commissariat de Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire). Trois policiers sont blessés.

Suivent les dates de tous les attentats en France, en 2015. Charlie Hebdo, le meurtre d’une policière à Montrouge, l’attentat contre l’Hyper Cacher, le Bataclan, les restaurants parisiens... En 2016, l’assassinat d’un policier et de son épouse. Attentat à Nice, le 14 juillet, à l’aide d’un camion qui fonce dans la foule. Assassinat du père Jacques Hamel, dans son église. Attentat jihadiste à l’unité dédiée de la maison d’arrêt d’Osny par un détenu radicalisé, blessant deux surveillants. " Tentative d’attentat par le premier commando féminin jihadiste qui cherche sans succès à faire exploser une voiture à proximité de la cathédrale Notre-Dame de Paris."

Cette tentative provoque des débats houleux entre différentes factions de la mouvance islamiste, à propos de la place et du rôle des femmes. Reproductrices ? Guerrières ?

2018 (11 décembre) : Attentat sur le marché de Noël de Strasbourg par Chérif Chekatt.

[…]

Dans ce calendrier macabre, la mort d’Arnaud Beltram, le 24 mars 2018 n’est pas mentionnée.

2019 (3 octobre) : Mickaël Harpon, atteint de surdité partielle, converti à l’islam depuis 2008 […] assassine quatre fonctionnaires de police au sein de la Direction générale du renseignement de la Préfecture de police de Paris où il travaillait, avant d’être abattu.

La place des femmes dans le projet islamiste

Le projet islamiste n’oublie pas de définir quelle est la place des femmes, dans l’idéal de société qu’il entend concrétiser.

" Pour Kevin, l’islam est à la dérive et il n’existe « plus aucun pays qui soit encore musulman », pas même l’Arabie saoudite. Rien d’autre que la lecture salafo-jihadiste du dogme ne mérite d’être appelé « islam ». Elle divise le monde entre « fidèles » et « mécréants » ; une représentation binaire de l’univers qui s’applique également aux membres de sa nouvelle communauté.

[…]

Il en vient à formuler une conclusion sans appel : il ne peut vivre pleinement sa religion à Menton. Il se plaint de ne pas réussir à détourner les yeux de toutes les personnes du sexe opposé qu’il croise […] Après tout, il « reste un humain », il est « tenté » par les femmes », et ici, note-t-il, elles sont très rapidement dévêtues, ce qui est haram (illicite).

[…]

Après tout, la France est belle, et Kevin pourrait en faire son pays de cocagne. Avec le concours de quelques camarades, il se voit établir une communauté fermée : « Une ferme à la campagne, où y a vraiment personne, genre en Auvergne. L’avantage est tout trouvé : « tu n’ennuies personne, car tu es au milieu de nulle part, et tu peux vivre religieusement comme tu l’entends, les femmes pourront porter le niqab [voile intégral], elles ne dérangeront personne. »

[…]

Dans la communauté d’Artigat sur laquelle règne Corel, les militants islamistes expérimentent à petite échelle, ce qu’ils envisagent de mettre en place à grande échelle

" La collectivité de « revenants » reproduit en Ariège l’entre-soi expérimenté en Afghanistan. La vie quotidienne est scandée par les obligations religieuses. Les femmes ne se montrent à l’extérieur qu’entièrement dissimulées sous d’épais niqabs noirs et s’assurent de ne jamais croiser d’impies ».

[…]

La famille Clain va jouer un rôle important dans la politique d’islamisation des quartiers

" La famille Clain choisit de déménager à Toulouse où résident des proches. Ils élisent domicile au Grand-Mirail. Ils ont identifié le quartier de Bellefontaine comme propice à une existence en conformité avec leur interprétation rigoriste de la religion.

[…]

Certains voisins les désignent comme le « gang des Belphégors » en référence à l’austère drap noir qui couvre les épouses de la tête aux pieds.

[…]

Un autre jihadiste interviewé en prison, Alex, désigne les mariages comme objet d’une bataille « culturelle » entre combattants indigènes et volontaires.

[…]

À travers les épousailles s’exprime l’enjeu de l’accès aux femmes pour des jeunes mâles enrégimentés. Le Lunellois fait part de sa désillusion en la matière. Lui qui s’imaginait évoluer au Levant dans la peau d’un libérateur à qui tout serait accordé se retrouve maltraité par des supérieurs syriens qui le méprisent et le confinent à un environnement entièrement masculin.

[…]

Le viol institutionnalisé

" La nuptialité représente une aspiration récurrente dans les motivations des candidats au jihad. […] À partir de l’été 2014, la réduction en esclavage sexuel des femmes yézidies servira de palliatif partiel à ce problème. Le problème étant « l’accès » impossible aux femmes syriennes."

Encore plus loin dans l’essai, il est constaté que " la venue des femmes constitue l’adjuvant nécessaire à la massification du jihadisme enclenché par Daech. Leur installation est indispensable, car elle prépare l’autosuffisance en combattants futurs, denrée essentielle à l’expansion du groupe.

[…]

En tant que génitrices, elles doivent enfanter un maximum de « lionceaux » (achbal), futurs soldats à élever dans l’amour du jihad et la haine du mécréant. Toutefois, l’insuffisance persistante du nombre de reproductrices a été palliée en 2014 par l’approvisionnement en esclaves sexuelles, lors de la razzia sur les Yézidis des monts Sinjar : les captives aussi doivent faire naître des combattants.

[…]

Leur présence dans les cercles combattants ferait d’elles les égales de ceux-ci, ce qui transgresse les canons du salafisme tels que les perçoit naïvement Djibril. Parmi les militantes rencontrées en détention, Jennifer, vingt et un an, revient sur les leçons que lui assénait son ancien mari, un « revenant » condamné en Belgique :

« Mon ex, il me parlait de cette Belge-là [Muriel Degauque, seule Européenne à avoir commis un attentat suicide à Bagdad le 9 novembre 2005], il disait qu’il fallait pas faire ça, que si les femmes commençaient à faire ce genre de trucs, y aurait plus d’hommes dans le jihad.

[…]

La doctrine salafiste, socle juridique du « califat » de Daech, offre une deuxième série d’arguments pour enfermer les femmes : elles n’ont pas d’existence légale propre et doivent disposer d’un tuteur (mahram – le mari, frère ou père) responsable de chaque aspect de leur vie et de la pureté de leur comportement.

[…]

De la sorte, Daech organise son pouvoir autour du contrôle de la « chair ». Selon une distribution mortifère et genrée des rôles, les hommes servent de chair à canon au front, et les femmes à la jouissance charnelle de ceux-ci. "

 

Une perception approximative du phénomène jihadiste par les pouvoirs publics

"Au terme de ce travail," écrit Hugo Micheron," nos observations sur le terrain nous convainquent tout d’abord que le « jihad global », comme tel, n’existe pas. Son mode opératoire le plus efficient reste celui des petits nombres. Et ses contradictions internes s’amplifient à mesure que le mouvement se développe. Ce constat permet de comprendre comment l’Europe s’est sortie en 2017 d’une période marquée par la multiplication des attentats presque aussi soudainement qu’elle y était entrée en en 2015. Mais la situation de calme relatif depuis lors tient davantage aux erreurs commises par les zélotes qu’à la réponse apportée par les pouvoirs publics. Ceux-ci continuent d’évoluer dans une perception approximative d’un phénomène qui n’est pas abordé dans sa pleine dimension sociétale. À cet égard, l’attaque de Mickaël Harpon le 3 octobre 2019 à l’encontre des cinq fonctionnaires de police au cœur de la préfecture de police de Paris où il travaillait depuis seize ans vient sceller une série d'erreurs d’appréciations dont l’affaire Mehra était déjà entachée."