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Festival de Vesoul : Liberté, égalité, créativité

cinéma

Mercredi 4 mars 2020 / Michèle Tatu

Au Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul, la rétrospective « Liberté, égalité créativité », a permis au public de rencontrer des œuvres où l’art questionne le monde et la liberté de l’artiste…

Mots-clés: cinémaVesoul
“Dunia”, seule fiction de Jocelyne Saab, valut à la réalisatrice de lourdes menaces des fondamentalistes égyptiens. Le film censuré en Égypte a obtenu un succès international.

On peut évoquer ici, une citation de l’immense cinéaste Rithy Panh auteur de films et de livres sur le Génocide du Cambodge : « Le travail de l’art, c’est la lutte contre l’anéantissement ».

Par ailleurs, lors des conflits, il n’est pas rare que l’on s’attaque d’abord à la culture. À titre d’exemple, les premières attaques de Daesch étaient la destruction du patrimoine artistique.

Dans les films cités dans cet article, l’Art devient parole déliée au-dessus du mutisme, geste pictural contre la misère, chant contre la tristesse du quotidien, danse contre l’humiliation des corps et détournement de la censure….

Pirosmani

Tout d’abord le très beau « Pirosmani, » film géorgien revient sur l’histoire d’un peintre naïf du XIX ème siècle. Conscient de la pauvreté dans son pays, il distribue ses biens aux misérables et vend ses peintures dans les tavernes pour le prix d’un repas : « toute notre vie est bariolée et ivre » dit-il. Quand on lui propose du travail il répond « je n’aurai pas de patron, je dessinerai ». Humilié dans la presse, rejeté par le monde de l’art à l’exception de deux peintres de passage, il finira sa vie dans la plus grande misère.

Pour réaliser ce film, Gueorgui Chenguelaia, reproduit cinématographiquement de véritables tableaux naïfs sur la vie dans les villages, les tavernes, les champs si bien que l’onirisme du film gagne le spectateur avec la puissance d’un rêve éveillé.

L’Attente

Né en 1962 dans un camp de réfugiés à Gaza, Rachid Masharawi est le premier réalisateur à avoir filmé dans les camps.

En 2005 il réalise « Attente ». Avant de quitter la Palestine pour s’installer à l’étranger, Ahmad accepte une dernière mission confiée par son ami directeur du futur Théâtre National Palestinien : partir à la recherche des talents de la diaspora palestinienne dans les camps de réfugiés en Syrie, Jordanie et Liban. Afin de le convaincre à accepter cette mission son ami lui dit « Comment peut-on avoir un État sans Théâtre ? Ce à quoi il répond “Comment peut-on avoir un Théâtre sans État ?”

Dans les différents camps, chaque personne a ses raisons d’être sélectionnée pour être acteur au Théâtre National : se rapprocher de sa famille à Gaza, revoir un père, ou profiter de la caméra pour laisser un message… “Quatre millions de réfugiés, c’est quatre millions de problèmes” dit en soupirant Ahmad.

Au final, il décide de ne plus utiliser la parole et de demander à chacun d’interpréter l’attente. Cela donne lieu à des portraits magnifiques de femmes et d’hommes réfugiés où la tristesse, la douleur, la gestuelle évoque la vie quotidienne des réfugiés. “Nous les Palestiniens avons le sentiment de ne pas contrôler notre destinée. L’espoir d’une éventuelle solution surgi régulièrement, s’évanouit, et nous recommençons à attendre” expliquait le réalisateur.

Le Faisan d’or de Marat Sarulu

Le cinéma Kirghiz est extrêmement poétique. Les films d’Aktan Abdykalykov (appelé Aktan Arym Kubat depuis 2003) “Le fils adoptif” (1998) et “Le voleur de lumière” ont été présentés au festival de Vesoul il y a quelques années. En 2003 Le Faisan d’or de Marat Sarulu (qui fut co-scénariste d’Aktan Abdykalykov) a reçu le Cyclo d’or à Vesoul et le présenter dans le cadre de “Liberté, égalité, créativité” lui redonne une seconde vie. Sur l’ancien tracé de la route de la soie, une voie de chemin de fer traverse la steppe kirghize. Quatre enfants ont quitté leur village de montagne pour emprunter la voie ferrée et partir loin. Ils découvrent le monde en buvant les gouttelettes d’eau, petites perles accrochées aux branches. Leur aspiration a la liberté fait penser aux gamins des “400 coups” de Truffaut.

Le train roule dans la plaine, et, à l’intérieur des wagons, le cinéaste met en scène toute une galerie de personnages ; l’hôtesse du wagon, une femme et son ex-mari alcoolique, une prostituée. Au-delà de ce monde désenchanté, un jeune peintre brosse le portrait des voyageurs. À un jeune couple d’amoureux à qui il offre le portrait d’un couple volant, le peintre dit : “C’est l’amour qui les fait voler. Seuls les amoureux volent. Les autres rampent”. Roué de coups par des voyous, le peintre atterrit dans les fourrés. Un dessin de Chagall tombe de son maigre bagage en bordure de la voie ferrée. L’ainé des enfants s’interroge sur la beauté et demande au peintre de l’emmener avec lui. Ils s’en vont vers la voie de la liberté.

Taxi Téhéran de Jafar Panahi

Taxi Téhéran de Jafar Panahi, est une des figures emblématiques du détournement de la censure en Iran. En 2010 il est condamné à 6 ans de prison ; il lui est interdit de réaliser des films et de quitter le pays pendant vingt ans.

Malgré cela il continue de faire des films et notamment “Taxi Téhéran” où le cinéaste se met en scène comme chauffeur de taxi, casquette vissée sur la tête : le taxi accueille des personnalités et des anonymes de Téhéran. Placée sur le tableau de bord, la caméra filme le quotidien de la vie à Téhéran, comédie et tragédie.

Quoiqu’il arrive, le cinéaste parvient toujours à détourner la censure, à continuer de faire du cinéma, et à montrer à travers ses œuvres l’esprit de la société iranienne. Le détournement (filmer malgré les interdictions ou faire circuler les DVD de ses films) devient le moyen concret de survivre dans une société muselée par la censure.

Dunia de Jocelyne Saab (Liban)

Reporter de guerre, photographe, écrivaine, cinéaste, Jocelyne Saab s’est souvent mise en danger pour créer. Très tôt, elle a fait le choix de la Résistance Culturelle ; elle fut pionnière du Cultural Resistance International Film Festival, une manifestation chargée de diffuser des films politiques et subversifs.

Par ailleurs, “Dunia”, seule fiction de Jocelyne Saab, valut à la réalisatrice de lourdes menaces des fondamentalistes égyptiens. Le film censuré en Égypte a obtenu un succès international.

Dunia jeune femme amoureuse de littérature, prépare une thèse sur le plaisir dans la poésie soufie, et cherche par la danse, à retrouver l’harmonie de son corps amputé par l’excision. Elle décide de devenir danseuse professionnelle. Lors d’une répétition, elle rencontre le docteur Béchir, homme de lettres au discours révolutionnaire. Exégète des “Mille et une nuits” il se fait agresser dans la rue et perd la vue. C’est la rencontre entre une femme qui doit apprivoiser son corps et un homme aveugle à la recherche des mots pour se réapproprier le monde. La forme du film bouscule les conventions en mélangeant des mélodies orientales, de la pop arabe et des influences occidentales ; le chorégraphe mêle le ballet moderne (il fut élève de Béjart), la danse du ventre et la technique de la danse soufie.

Le film réhabilite “les Milles et une nuits” texte considéré comme “immoral et anti-islamiste” par le tribunal des affaires de mœurs en 1987 (3500 exemplaires ont été saisis) ; il dénonce l’excision interdite dans les hôpitaux en 1997 encore perpétrée en cachette par des sages-femmes professionnelles ; il réhabilite la poésie soufie soupçonnée d’obscénité.

“Dunia” est un film sur le désir, celui des femmes arabes souvent mis au ban de la société. A la fin du film “Dunia” danse en liberté avec en contreplongée la ville de Beyrouth, une image symbolique de la liberté reconquise.