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François Begaudeau le facétieux

cinéma

Mercredi 30 septembre 2020 / Michèle Tatu

Invité au festival Livres de la Boucle pour son dernier livre « Un enlèvement », François Begaudeau, documentariste, présentera « Autonomes » dans le cadre d’un partenariat entre Factuel Info et le Kursaal - Cinéma des deux scènes le samedi 3 octobre à 18h30. Rencontre et présentation.

Mots-clés: cinéma

Au fil du temps, Begaudeau a choisi la Mayenne comme terrain d’expérience de ses documentaires : « Ce département a un petit cachet. Je retrouve un peu ma Vendée natale. Un certain secret. Le bocage. A Mayenne, il n’y a pas de gares. Pas d’autoroute. C’est un département à dominante rurale. Il s’y passe beaucoup de choses en termes d’hypothèses alternatives. On rencontre des gens qui essaient d’échapper à la marchandise. Pour écrire, fabriquer des objets culturels, il faut circonscrire le périmètre. Découvrir un territoire, c’est découvrir comment les gens vivent, comment ils parlent. Le documentaire favorise des rencontres qui n’auraient pas lieu. L’exercice du documentaire, c’est créer un dispositif avec des gens avec lesquels vous n’auriez pas eu une conversation aussi dense. En installant un dispositif on intensifie la relation ».

Pas besoin d’aller chercher plus loin. D’ailleurs, Begaudeau n’est pas voyageur. En riant, il cite Becket : « On est con, mais pas au point de voyager… »

Le collectif Othon

L’attrait pour ce département signe aussi le choix de François Begaudeau de réaliser des films au sein du collectif Othon, une expérience de cinéma à l’écart des systèmes habituels de production. Dans ce collectif, les cinéastes réalisent des films dont l’enjeu est social et politique.

Prenant conscience de la difficulté d’obtenir des aides des différents guichets (CNC et télévisions) cinéastes et techniciens se sont associés : « Depuis dix ans, la situation s’est radicalisée. C’est de moins en moins possible de faire des films. Quand on passe quatre ou cinq ans de notre vie à écrire un scénario, à faire des dossiers de financement pour 200 000 spectateurs, face à l’hégémonie de certains films à 1000 copies, ça pose problème. Je ne suis pas contre les subventions. L’autonomie n’est pas l’autarcie, elle signifie l’indépendance ou plutôt le choix de ses dépendances. Il y a là un vrai enjeu : on pourrait inventer un cinéma qui ne passerait pas par les cases télé et le CNC en mutualisant le temps et les énergies ». 

Le cinéma alternatif documentaire

« Autonomes » pose donc par ricochet la question de l’autonomie possible du documentaire, dont le collectif Othon serait pionnier : « L’énergie du cinéma alternatif documentaire est associative et communaliste ».

Dans ce collectif, chacun trouve sa place : cinéastes et techniciens travaillent sur les films des autres, générant une économie de temps, de moyens et une complicité de travail : « Je ne suis pas très technique. Ce qui m’intéresse, c’est l’écriture, concevoir le cadre, poser la caméra. C’est de créer un dispositif de regard ».

« L’outil d’enregistrement du cinéma vous permet de concocter des plans où vous restituez une égalité démocratique : la chaise aura autant d’importance que le portrait de la grand-mère et l’homme devant la porte. Avec le documentaire vous restituez une immense démocratie égalitaire de la matière. Le cinéma de fiction crée de la hiérarchie en centrant sur un personnage. La fiction est une destruction de la démocratie du documentaire. ».

« Autonomes » : choisir sa vie…

Ici et là, en Mayenne, François Begaudeau cherchait des personnages ou des groupes ayant fait le choix de vivre en autonomie, hors des clous de la représentation et des sentiers battus. Seuls ou associés, ils cultivent des modes de vie, de production, de pensée, de croyance, de soin, en rupture avec les manières certifiées conformes.

Qui sont-ils vraiment ? Qui sont ces femmes et ces hommes, décidés à échapper à la marchandisation des vies en faisant du désir d’autonomie, un art de vivre en marge, à l’écart d’une société trop « normée » ?

Qui sont-ils ces hommes qui utilisent des techniques ancestrales pour soigner les corps en étendant les mains ou purifier leurs semblables dans une hutte de sudation ? Quel est le sens de leur démarche ?

Dire que le film de François Begaudeau est un retour aux sources n’est pas un vain mot. Dès les premiers plans, l’eau est évoquée à la fois comme ressource aujourd’hui polluée par l’épandage, ou comme un moyen d’accéder à l’autonomie dans une ferme où un sourcier expérimenté cherche une source souterraine pour alimenter jardins et bâtiments agricoles.

Un archipel d’expériences

Le film se construit ensuite sous forme d’un archipel regroupant des îles autonomes. Chaque expérience est une île. Chaque île entre en complicité avec une autre île, de façon invisible, comme un motif secrètement tissé pour éclairer le récit.

Pas de prises de parole croisées entre les différentes expériences, procédé souvent utilisé dans les documentaires pour accélérer le rythme et appuyer le propos. Cela réduirait le film à une simple évocation et nuirait à la narration.

Chaque île a sa propre autonomie. Chaque île raconte sa propre histoire et  le spectateur trouve des liens au croisement des différents récits. « Quand je désherbe, c’est comme méditer », dit un paysan. Un peu plus tard sa femme reprend « Filer la laine c’est presque méditatif ». Plus tard, une moniale explique qu’accomplir leur travail, c’est prier. La matière, le matériel n’existent que pour atteindre, semble-t-il, un certain sens du sacré.

Tous vivent à l’écart de la représentation majoritaire. Le couple de paysans parle de « niche écologique », de sortir du « comment on doit faire les choses ».  Ils évoquent ce qui est possible : utiliser l’huile de friture pour la voiture. Éduquer ses propres enfants. Choisir des panneaux solaires pour ne pas cautionner l’énergie nucléaire…

Un agriculteur explique : « Moins j’aurai de besoins, plus je serai avec mes enfants. »

François Begaudeau est un cinéaste du geste. Cela fait partie de son approche. La matérialité de la vie est présente à chaque plan. Une ferme, ou un monastère, sont d’abord de petites entreprises. On y travaille beaucoup afin de vivre de manière autonome. Chaque rencontre se fait dans une ferme, un pré, un atelier de cierges, un jardin… Chaque personne est filmée dans son contexte de travail.

La présence du magnétiseur, du sourcier, du chaman, intrigue. Quel sens donnent-ils au mot autonomie ?

Qu’est-ce qui intéresse le cinéaste ? L’ensemble de leurs pratiques ancestrales, à rebours de notre modernité ? L’autonomie inhérente à la fonction de soin du magnétiseur ?  Celle du chaman, guérisseur de l’esprit, dans sa hutte de sudation ? Les activités de ces personnages atypiques, témoignages d’un autre temps, d’un autre mode de vie à l’écart des normes en cours, s’intègrent parfaitement dans le film.

En filigrane

Le facétieux François Begaudeau s’offre joyeusement la possibilité d’inviter un personnage de fiction. Incarné par l’acteur Alexandre Constant, Camille, véritable homme des bois, apparaît tout d’abord entre des séquences : il vit de braconnages et de petits larcins. Après le vol d’une poule, il lâche quelques jeux de mots savoureux : « Quand la loi est illégitime, la contourner devient légitime » ou encore « Si la propriété c’est le vol, voler le propriétaire c’est l’antivol ».

Il représente la figure radicale de l’autonomie, version  survivaliste. François Bégaudeau en fait une figure fictionnelle, en plein centre du film.

L’homme des bois nous fait découvrir la grotte où il vit de presque rien : il se nourrit de cuisses de grenouilles, passe son temps à chercher de la nourriture, fait du troc avec les uns et les autres. « Dans la vie, on s’habitue à tout et c’est rapide » dit-il. Un seul « livre pourtant et pas n’importe lequel, De l’angoisse à l’extase, texte de Madeleine Lebouc alias Pauline Lair Lamotte, sur le détachement et le mysticisme.

La question de la décroissance apparaît en filigrane à chaque rencontre. C’est le lien commun entre ces expériences : vivre pour couvrir seulement ses besoins plutôt que de choisir la prospérité. Travailler pour être autonome plutôt que de dépendre de la surenchère d’investissement. Être soi-même plutôt qu’un individu « configuré » par le Capital.

Alors François Begaudeau, quelle serait votre définition de l’autonomie ?

« Faire sécession, ce n’est pas passer d’un régime de contraintes à un régime de liberté. C’est passer d’un régime de contraintes à un autre régime de contraintes, la différence étant que le premier régime de contraintes on le subit et que le deuxième est choisi collectivement ou individuellement ».