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Gilets jaunes : des embryons de convergences à Besançon

reportage

Lundi 28 janvier 2019 / Daniel Bordür

Plus de 1500 personnes ont participé à un acte 11 d'un mouvement vers qui syndicats et partis de gauche penchent de plus en plus, sans toutefois y avoir de prise. Les secouristes ont effectué quelques interventions et une ébauche de service d'ordre a fait tampon avec la police.

Mots-clés: gilets jaunes
Les Gilets jaunes avenue Gaulard, peu avant d'emprunter le tunnel sous la Citadelle (Photos Daniel Bordur)

Les Foulards rouges qui ont défilé dimanche à Paris en criant notamment « le fascisme ne passera pas » à l'intention des Gilets jaunes ont-ils bien vu ou entendu ce qui se passe dans les manifestations qui se suivent de samedi en samedi ? Ou ont-ils pris pour argent comptant les coups de projecteurs sur les dérapages de quelques uns, les généralisant à l'ensemble du mouvement ? Ce que nous avons pu en observer à Besançon ou dans le Jura est à l'opposé de cette accusation qui relève du fantasme sinon de l'aveuglement.

Ceux qui participent aux différents « actes » arborent suffisamment de messages explicites. Brandis sur des calicots ou écrits au dos de leurs gilets, ils disent sur tous les tons leur refus de l'inégalité et leur désir d'un monde plus juste. Homophobes ? Racistes ? Factieux ? Allons donc ! Ce carton vu dans la manifestation bisontine du 26 janvier l'affirme : « Gilet jaune pas facho lutte contre les injustices sociales, fiscales, climatiques ».

Cette jeune femme arpente sans soucis la manif avec dans le dos une pancarte arc en ciel affirmant « LGBT solidarité ». On est à mille lieux de la Manif pour tous dont beaucoup d'observateurs dirent en son temps qu'elle servit de creuset au renouveau militant de la droite réactionnaire.

Des messages de gauche !

Des Audincourtois sont venus avec une large banderole résumant tout un florilège de positions et de critiques qui fleurent bon la lutte des classes. Signée avec ironie des « gueux, incultes, idiots des ronds-points, ignorants, moins que rien, fainéants, sans dents... », elle s'en prend à la « dictature des financiers », dit « non à la pauvreté, oui à l'ISF », place en bonne position un slogan de manifs syndicales : « tous ensemble » !

Durant ces deux derniers mois, nous avons entendu à deux reprises des Gilets jaunes tenir des propos peu amènes à l'égard des migrants. A chaque fois, ils ont été recadrés par leurs camarades sur le mode : ce n'est pas un sujet. On a aussi vu des pancartes affirmer que le problème « n'est pas l'immigré mais le banquier ».   

Et que dire de cette revendication « anti capitaliste » du refus du « remboursement de la dette » ? Elle émane d'une gilet jaune pour qui « libéralisme = esclavagisme ». Si ce n'est pas une approche alter-mondialiste et radicalement émancipatrice, qu'est-ce alors ?

« On veut nous imposer les thèmes, on va nous enfumer... »

Sans doute, le mouvement vit un tournant, sinon une étape. Divisé auparavant, le syndicalisme l'est toujours à son égard. On a ainsi croisé, une fois de plus, un responsable CFDT en observateur distant, comptant les manifestants de l'acte 11 bisontin. Des militants CGT ou FO ne se cachent pas, arborant parfois discrètement le sigle de leur organisation. On a vu quelques gilets rouges CGT dépassant sous le gilet jaune. On a revu ce retraité, ancien délégué CFTC : croisé en décembre, il est toujours là. « Le gouvernement n'a pas bougé, on continue », dit-il en soulignant sa méfiance vis-à-vis du grand débat : « On veut nous imposer les thèmes, on va nous enfumer... »

On a croisé pas mal de militants de Solidaires, plutôt à l'aise, parmi les premiers à rejoindre le mouvement. « Ça ne désemplit pas », constate ainsi Julien Juif, « les gens ont compris qu'il faut être dans l'action pour être entendu. Maintenant, il faudrait une convergence avec les syndicats traditionnels... » Pas encore gagné, d'autant que localement, pour la journée nationale de mardi 5 février, la CGT appelle, seule pour l'instant, à un rassemblement devant le siège du MEDEF.

Enseignante retraitée du primaire, militante FSU, Nadine Castioni a pour sa part « encore du mal à analyser ce mouvement indépendant qui vit sa vie, comparable à rien ». En deux mois, elle a appris quelque chose : « J'ai découvert qu'il y a des gens qui ne savent pas ce qu'il ne passe dans leur pays, ni par qui ils sont gouvernés, ni ce qu'on leur fait subir... Ils ont fait une découverte importante : que tout le monde ne dit pas la vérité. Jusque là, ils pensaient que les discours officiels étaient vrais... »

Mixité générationnelle

Côté politique, des militants de gauche ont répondu à l'appel de neuf organisations. Ils ne font certes pas les fiers, mais les quelques uns qui sont venus sentent bien que leur place est là, dans cette foule où se côtoient prolétaires, précaires et membres de la petite classe moyenne où les auto-entrepreneurs et les artisans paraissent moins nombreux qu'au début. « L'appel des neuf organisations était plutôt platonique », ironise un vieux trotskyste en réalisant que les militants politiques sont peu nombreux. Il préfère cependant positiver : « tout est possible et des liaisons commencent à se faire avec certaines parties de la société en souffrance ».

On croise quelques enseignants. On est frappé de la mixité générationnelle, qu'on retrouve également dans les mobilisations pour l'environnement. D'ailleurs, à Besançon, Alternatiba qui anime la Marche pour le climat, avait seulement appelé à un rendez-vous au même lieu de rassemblement que les Gilets jaune, une demi-heure avant, avant de proposer une convergence.

Convergence il y a également eu avec les personnels hospitaliers du collectif Blues blanches. En tête de cortège, ils n'étaient cependant pas très nombreux. Convergence régionale aussi puisqu'une cinquantaine de Lédoniens et des Hauts-Saônois, notamment de Lure, ont défilé à Besançon.

Embryon de service d'ordre

Le mouvement apprend vite. Aux cortèges parfois désordonnés de décembre, a succédé un début d'organisation. La manifestation du 26 janvier n'a pas été déclarée, comme la précédente, mais un embryon de service d'ordre s'est par moment interposé entre les manifestants les plus virulents et les forces de l'ordre. On n'a pas bien fait la distinction entre ce SO et les street-médics de l'équipe de secouristes, vêtus de blancs et identifiables, qui a effectué quelques interventions sans gravité.

Ces présences ont clairement contribué à la sérénité de l'acte 11 bisontin. Elles ont fait tampon entre les cordons de policiers équipés barrant les accès au commissariat, avenue de la Gare d'eau. Elles n'ont pu empêcher les réactions d'hostilité à l'égard d'une équipe de la BAC1 dont le placement, devant l'ancien hôpital Saint-Jacques, a été interprété comme une provocation. Visés par quelques gros pétards et deux ou trois bouteilles vides, ils se sont repliés, protégés par quelques Gilets jaunes, avenue du 8 Mai.

Une trentaine de CRS positionnés rue Charles-Nodier se sont alors avancés d'une cinquantaine de mètres, ont lancé quelques grenades lacrymogènes afin de protéger le retour dans les rangs de leurs collègues qui se sont fait remonter les bretelles pour s'être mis une nouvelle fois en position scabreuse. Décidément, le maintien de l'ordre, ça n'a pas grand chose à voir avec le saute-dessus... 

« On n'est pas fatigués ! »

Après quoi, un bon tiers des quelque 1500 manifestants (selon notre décompte - 1400 à 2000 selon des manifestants - 1250 selon la police) ont emprunté le pont Canot peu après 17 heures et continué vers la gare Viotte. Les grilles de celle-ci ont vite été baissées tandis que des policiers bloquaient tout accès côté sud. Des voyageurs se sont ainsi retrouvés empêchés d'entrer ou de sortir pendant environ une demi-heure. Après un moment de flottement, renonçant à repartir par les Chaprais ou la rocade de Battant, les manifestants sont retournés dans la Boucle en passant par la place Leclerc.

Ils ont effectué plusieurs tours à quelques centaines, faisant un vacarme d'enfer en tambourinant sur les tôles de protection du chantier de l'hôtel de ville, scandant comme à la fin d'une randonnée harassante « On n'est pas fatigués ! » Des groupes ont encore arpenté le centre-ville jusque tard dans la soirée...

 

  • 1. brigade anti-criminalité, spécialisée dans le traitement de la délinquance