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Gloria Mundi : une société émiettée…

cinéma

Mercredi 27 novembre 2019 / La rédaction

Le film de Robert Guédiguian fait un état des lieux d’une société sans utopies. Dans son film, les personnages ont abandonné la partie : la solidarité, le syndicalisme, les luttes ont disparu. Portrait d’une génération gangrénée par le capitalisme… Une chronique de Michèle Tatu et un entretien de Patrick Tardit avec le réalisateur et l’actrice Ariane Ascaride.

Mots-clés: cinéma
« Gloria Mundi », un film de Robert Guédiguian (sortie le 27 novembre).

C’est une naissance comme rarement le cinéma en a filmé. Une naissance dans la légèreté. Les courbes du corps de la mère sont juste esquissées et l’enfant se détend sous l’eau qui coule. La mère et l’eau. Le début du monde. Enfin, on le croirait presque. La musique quasi religieuse de Bach imprègne tout en douceur l’événement filmé au ralenti.

Un monde désenchanté

À la maternité la famille se rassemble. Tout va presque bien, mais qui est cet homme qui balance un bouquet de fleurs sur le lit de la jeune mère ? L’image de la gaieté se fissure. On s’aperçoit très vite que le père (Robinson Stevenin) au volant d’une grosse voiture noire bien brillante travaille pour la plateforme Uber, et la jeune mère (Anaïs Demoustier) vendeuse dans un magasin de vêtements est menacée par une période d’essai où elle sera remplacée par une femme sans plus de garantie d’embauche. « Ma patronne va me virer et à sa place je ferais pareil » dit-elle.

Ainsi vont le monde et le décor de « Gloria Mundi » de Guediguian. Le grand-père (Gérard Meylan) est en prison ; il apprend par une lettre la naissance de Gloria. Il renoue avec la famille après une si longue absence. La sœur de la jeune maman (Lola Naymark) et son beau-frère (Grégoire Leprince-Ringuet) sont dans les affaires. Leur magasin s’appelle « Tout Cash ». On paie en liquide les objets qui arrivent. On les répare dans une arrière-cour (histoire de cacher le travail au noir) et on les revend. Dans ce monde-là, il vaut mieux être patron, quelle que soit la manière cynique de faire de l’argent. Il n’y a plus de valeurs. Lors d’une séquence très poignante, une femme voilée se présente pour vendre un objet ménager ; sur injonction de la patronne, il faut qu’elle enlève son voile afin que son visage ressemble à la photo de sa carte d’identité.

Où sont passées les utopies ?

Ce monde-là va mal et le seul rescapé est ce grand-père passionné par le haïku ; il avance au fil des poèmes, sans argent, sans illusion avec la poésie comme simple bagage. Et pour lui c’est beaucoup. Et ce n’est pas rien non plus quand le monde continue de se détériorer. Car la solidarité n’existe plus ; il y a des lustres semble-t-il qu’on vit pour soi, sans se battre, sans autre promesse que de faire de l’argent, sans autre valeur que la réussite même si tôt ou tard, elle s’écroulera comme un château de cartes.

Travailler pour Uber n’offre aucune garantie et c’est la misère tout autour. Il n’y a pas de révolte. Pas de collectif et aucun discours sur la société. Simplement la solitude des êtres brimés par le travail ; Sylvie (Ariane Ascaride) et son aspirateur dans les grands espaces vitrés des tours modernes la nuit, et, son mari (Jean-Pierre Daroussin) au volant d’un bus de ville à la merci d’une erreur en voulant être généreux. Même la tendresse ne résiste pas à ce monde où filmer un jeu sexuel avec un I Phone devient le sommet de l’érotisme. Pas d’échappatoire possible. La famille et la société sont gangrénées par le capitalisme.

Allumer une petite chandelle

Où est le Guédiguian de « A la vie, à la mort » où quand il ne restait rien, on partageait encore un plat de spaghettis ? Entre amis. En pensant à demain. En rêvant d’un monde meilleur.

L’Estaque bien vivante des films de Guédiguian est remplacée par les tours ultramodernes, étincelantes et froides. On est plutôt du côté du Guédiguian de « La Ville est tranquille » où déjà il filmait la mutation de la ville de Marseille et la descente aux enfers d’une gamine.

Il reste la dernière image, le sacrifice d’un homme qui laisse le choix à la génération suivante de se poser des questions et de chercher comment vivre et non survivre ; il offre un futur comme une fragile chandelle. Est-ce que quelqu’un s’en servira ?

Michèle Tatu