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« Il faut arrêter le délire et rouvrir des lits », alarmait Éric Loupiac, médecin militant mort du Coronavirus

hommage

Vendredi 24 avril 2020 / Guillaume Clerc

Éric Loupiac, médecin urgentiste à Lons-le-Saunier, a toujours tenu à informer les gens de la situation dégradée à l’hôpital. Il cherchait à en améliorer les conditions au travers son engagement syndical à l’AMUF. Nous avons appris son décès le 23 avril alors qu’il était en réanimation, malade du Covid-19. Voici un entretien que nous avions eu avec lui en septembre dernier, quand la grève aux urgences de Lons-le-Saunier durait déjà depuis 9 mois, et que beaucoup d’autres services en France avaient eux aussi rejoint le combat. Son combat.

Photo tirée du profil Facebook d'Eric Loupiac.

Suite à des problèmes d’effectifs en ambulanciers, on n'a que deux lignes de jour et une seule la nuit pour le SMUR de Lons-le-Saunier. Ce sont des histoires de départ à la retraite qui n’ont pas été anticipés. Est-ce que c’est politique ? On va dire joker sur ce plan-là pour l’instant. Et parallèlement à ça, il y a une tension palpable. La direction embête les agents sur leurs tenues de grève, les autocollants, des t-shirts « Urgences Lons en grève » faits par le collectif Inter-Urgences. C’est pas malin, parce que c’est l’expression d’une colère. On est en grève depuis plus de 9 mois (Ndlr : les grèves ont commencé à Lons-le-Saunier en janvier 2019) sans de grosses avancées ni ouverture de négociations.

 Ce que j’ai déjà remarqué en 2008, quand il y avait déjà des grèves aux urgences, c’est que toutes nos grèves brassards ne gênent personne puisqu’on fait notre travail, on est assigné. On les regarde et on ne fait rien. Tout le monde dit, au Japon, quand il y a des grèves les gens portent des brassards. Bah oui, mais en attendant, le patron japonais, quand il y a trop de monde en grève, qu’il est un peu trop mis en cause, il démissionne, ou sa direction le fera devant son échec. Chez nous, c’est tout juste si on ne s’en glorifie pas. Je veux bien qu’on fasse comme au Japon, mais on va jusqu’au bout. Nous, on était 100 % de grévistes à un moment donné en grève brassard, il y a du monde qui aurait dû démissionner. Au minimum, notre directeur d’établissement aurait dû dire je démissionne puisque tout mon projet est remis en cause par une majorité. Ça n’a pas été le cas, le minimum aurait été une mutation.

Là on est dans un autre monde, on se trouve à 9 mois de grève et ailleurs dans les urgences c’est pareil. Il n’y a pas d’ouverture de vraies négociations de la direction avec les syndicats. Il y a de temps en temps des rencontres, puis un beau jour la ministre qui arrive et qui dit j’ai décidé de faire comme ça. Et après elle est étonnée qu’on lui réponde que ça ne va pas se faire comme ça. S’il y avait eu de vraies négociations, il y aurait eu un accord de sortie de grève trouvé. Mais il n’y a rien, une grève et pas de négociations…

"On vient d’apprendre que l’on a un médecin dont le contrat n’est pas renouvelé"

Les urgences sont très mal, on a des personnels qui partent, des médecins qui quittent. Et on vient d’apprendre que l’on a un médecin dont le contrat n’est pas renouvelé. Les motifs sont encore sombres. Comme il était gréviste, on est en train de voir s’il ne s’agit pas d’une forme déguisée de non-renouvellement de contrat parce qu’il est gréviste. Auquel cas, cela tomberait sous le coup de la loi parce que le licenciement pour grève est quand même plus qu’illégal… Si tel est le cas, on préviendra la presse si c’est avéré, et on portera l’affaire devant les tribunaux. Normalement, il y a quand même une justification à donner, parce que l’on est en déficit en personnel. Une jurisprudence a forcé un établissement de l’État à réengager la personne. Si vous ne renouvelez pas et que vous êtes en déficit, l’établissement a obligation de prouver qu’il y a eu une faute. À ma connaissance il n’y en a pas eu, je ne vois pas pourquoi son contrat n’a pas été renouvelé. J’attends d’avoir des explications. Pour le moment, on est dans le soft et une forme de médiation. Mais si elle n’aboutit pas, cela pourrait très vite se transformer en colère.

Contrairement à ce que dit la direction, il n’y a pas d’assentiment des médecins ni des paramédicaux pour le nouveau projet de réorganisation du SMUR et des urgences. Il n’y a pas d’accord. Mais au vu des circonstances, est-ce que les contractuels peuvent dire qu’ils ne sont pas d’accord ? Vu le climat, ils préfèrent se taire. Quant aux praticiens hospitaliers, nous avons tous dit que nous n’étions pas d’accord.

Mme Buzyn a fait le constat, M Pribille, directeur de l’ARS de Bourgogne–Franche-Comté, a fait le même : il manque des médecins. Moi j’ai rajouté qu’il y avait des générations entières de médecins urgentistes qui, devant la dégradation, ont jeté l’éponge et sont partis faire autre chose, de la médecine générale ou autre. Quand on parle avec les médecins intérim, on se rend compte que beaucoup ont quitté l’hôpital devant l’évolution de la politique hospitalière. Ils ne pouvaient plus s’investir dans un hôpital qui tombe comme ça, avec sa financiarisation. Ils ne veulent plus faire de temps additionnel et se crever à la tâche.

"Il faut arrêter ce surcroit de travail, ce travail à la chaine"

Moi, ma position et ma priorité numéro 1 c’est de stabiliser l’équipe, voire de faire revenir des gens à l’hôpital. Il faut arrêter ce surcroit de travail, ce travail à la chaine qui entraine une stakhanovisation du travail à l’hôpital en général, et aux urgences en particulier. Quand vous faites la tarification à l’acte (T2A), que vous faites des séjours de plus en plus courts avec de plus en plus d’actes, et que vous n’êtes pas plus nombreux, vous avez une densification du travail. Et à un moment donné, ce n’est plus acceptable. Et on en est arrivé là.

Là-dessus, je vais rajouter que même avec des brancards dans les couloirs, les urgences n’arrivent plus à absorber tout ce qui arrive. On met des lits supplémentaires dans les services, il y avait des gens dans un bureau, une salle de bain. Ce ne sont pas des lits acceptables, il n’y a pas de prises d’oxygène, pas de sonnettes… Ce sont des conditions d’hospitalisation anormales. Mais anormales ou pas, l’hôpital est payé pour ça. C’est la Sécurité sociale qui paie. Les patients brancards dans les couloirs de l’hôpital ne coûtent rien parce que c’est le même personnel qui est là, pour d'autres tâches, mais qui fait ça en plus. Par contre l’hôpital se fait payer, en nuit, au tarif UHCD (Unité hospitalisation courte durée), c’est le tarif le plus élevé dans un hôpital.

Il faudrait qu’il y ait zéro patient brancard, mais le corollaire ce n’est pas de les mettre dans des lits n’importe où. Il faut arrêter le délire et rouvrir des lits et des services. Ce sont des décisions qui n’incombent pas qu’au directeur de l’hôpital, mais il faudra en arriver là. Parce qu’il faut que ce soit vivable pour le personnel de tout l’hôpital. En fait, la crise des urgences c’est la crise de l’hôpital qui déborde aux urgences et qui s’exprime aux urgences. Quand l’hôpital ne peut plus admettre de malades, on les stocke aux urgences. On demande aux personnels de travailler dans des conditions inacceptables, ce qu’il ne veulent plus faire et on les comprend. Parce que quand on travaille mal, c’est au détriment du malade, il ne faut pas l’oublier.

Nous avons doublé nos activités aux urgences de Lons en 10 ans

Nous avons doublé nos activités aux urgences de Lons-le-Saunier en 10 ans, comme beaucoup de services. Pourquoi en 10 ans alors qu’on dit en 20 ans au niveau national ? Parce que parallèlement à ce doublement de passage au niveau national, il y a eu des fermetures, ou des pseudo fermetures. À Champagnole ou à Morez, il n’y a plus de services d’urgence, mais des consultations non programmées et des activités de médecine générale. Elles sont faites par le médecin du SMUR lorsqu’il n’est pas en sortie SMUR. Comme ils n’hospitalisent plus sur place, ils hospitalisent à Pontarlier, à Besançon et Lons-le-Saunier. Ce sont aussi des plus grands déplacements, cela veut dire qu’une intervention SMUR qui durait 1 h, 1 h 30, dure maintenant 2 h, 3 h et diminue forcément le temps de disponibilité. Donc l’activité des urgences à Lons-le-Saunier a été enrichie de Morez, de Champagnole et maintenant d’une partie de Saint-Claude parce qu’on y a fermé la maternité, tout comme une grosse partie de l’activité chirurgicale. Tout ce transfert d’activité entraine un doublement de l’activité à Lons, puisqu’elle diminue ailleurs.

Pour attirer le personnel supplémentaire nécessaire, il n’aura plus qu’une seule solution : mettre la main à la poche, dire qu’il y aura des conditions plus pénibles, mais je vous paie plus cher. On demande au nom de l’AMUF 300 € d’augmentation de salaire pour les paramédicaux. Pour les médecins, nous demandons l’alignement de l’indemnité de garde des médecins sur celles des universitaires. Quand vous êtes universitaire de garde à Besançon, vous êtes payés plus cher que les praticiens hospitaliers à Besançon ou à Pontarlier. Mais c’est le même travail partout. La deuxième chose que l’on veut c’est que l’on applique la prime multisite à tous les médecins urgentistes qui prennent des gardes, ce qui permettrait de donner une bouffée d’oxygène et de faire venir plus de médecins.

On ne veut pas voir dépérir nos urgences, et il ne faut pas oublier qu’il y a aura des nuits encore où au lieu d’avoir trois médecins de garde aux urgences, il n’y en aura que deux à Lons-le-Saunier. Il y a déjà eu un interne de moins. Et avec l’augmentation du travail, ça devient intolérable et je ne sais pas comment ça va finir cette affaire. Mais je ne sens pas quelque chose de positif.