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« Il faut reprendre les revendications de base et les ronds-points ! »

reportage

Dimanche 27 octobre 2019 / Toufik-de-Planoise

Ce vendredi, la troisième nuit jaune bisontine entendait redonner toute sa place à l’occupation des ronds-points. Comme aux premières heures, il y’a bientôt un an. Un arrêté préfectoral interdisant la manifestation à Beurre, Chalezeule, Chateaufarine et Ecole-Valentin, les Gilets jaunes se sont reportés sur Micropolis-Planoise, où ils ont pu se retrouver sans être inquiétés et effectuer des barrages filtrants et des feux de joie. Le lendemain, l’acte 50 des Gilets jaunes a dénoncé le classement sans suite de la plainte déposée par Mathias, qui avait reçu un coup de matraque dans la tête.

Lors des réunions, sur les réseaux sociaux, ou entre deux verres, c’est une exigence qui se faisait de plus en plus pressante. Depuis des semaines, une part importante des « historiques » a fait entendre sa voix sur les perspectives du mouvement. Et pour la plupart si l’association avec syndicats et partis n’est pas en cause, beaucoup manifestaient des regrets. « Il faut reprendre les revendications de base et les ronds-points ! » demandaient certains.

 Le passage des giratoires aux cortèges, l’abandon progressif des actions de blocage, et la « marginalisation » de leitmotivs « originels » tels que le RIC ou le prix de l’essence faisaient plus d’un malheureux. À l’approche de la date anniversaire de ce fameux 17 novembre 2018, c’est donc un « retour aux sources » qui s’est amorcé. Avec, pour la première fois depuis longtemps, une satisfaction visiblement unanime de toutes les affinités et sensibilités.

C’est la zone de Beure-Mercureaux qui avait été initialement choisie, pour son importante circulation d’automobilistes et surtout de poids lourds. Un véritable petit « village » était alors en préparation, afin d’œuvrer comme souhaité et pouvoir garantir le couvert et le gîte. Mais le jour même, c’est la douche froide. La préfecture du Doubs a publié en début d’après-midi un arrêté d’interdiction de manifeatation portant sur quatre rond points (Beurre, Chateaufarine, Chalezeule et Ecole-Valentin), réprimant sévèrement toute tentative de le braver. Que faire alors ?

 Une fois l’information connue, plusieurs personnes préfèrent décliner, la réunion étant péniblement maintenue. Mais sur un parking commercial privé annexe, afin d’éviter toutes représailles. Le temps de faire le point, et formuler de nouvelles propositions si les forces le permettent. Une équipe de gendarmes débarque dès 20h00, cela afin de stipuler aux quelque cent convives que les autorités entendent bien faire respecter, si nécessaire, les mesures prises.

 « Il a voulu nous virer de Beure, nous voilà à Planoise »

 Micropolis et sa rocade deviennent le plan B. Un objectif ambitieux, étant l’une des artères les plus fréquentées de la Métropole, et risqué, la dernière manœuvre organisée sur place par des lycéens ayant abouti à une répression. Mais la décision est actée. Arrivée par convois épars à 21h00, la joyeuse troupe se retrouve bien sur la N57 en face de Micropolis et du grand quartier populaire de 20 000 habitants. Rapidement, les choses se structurent pour pouvoir rester.

 « On remercierait presque Joël Mathurin pour ce spot », ironise la figure Fred Vuillaume. « Il a voulu nous virer de Beure, nous voilà à Planoise. Et c’est même mieux que ce qui était prévu, en impact et convivialité. Un joli coup Monsieur le Préfet », poursuit-il avec l’approbation des proches présents. « Cette criminalisation est inadmissible, nous ne nous laisserons plus intimider » abonde un soutien du Haut-Doubs, qui précise être « un modéré intermittent de la rue. »

 « Si nous étions restés à cette périphérie, peut-être que l’ancrage aurait été plus durable, mais j’ai des doutes quant à l’efficacité. Le pouvoir n’a pas voulu nous laisser même dans ce petit coin, et bien tant mieux ! il n’avait pas compris que c’était pour revenir, cette fois en pleine lumière » lance Léa, encore mineure, mais présente depuis le début. Le blocage se met en place, et rapidement des dizaines de véhiculent s’amoncellent. À aucun moment, la soirée ne sera perturbée par la police.

Plusieurs palettes sont amenées des environs, afin d’établir deux feux de joie sur des espaces soigneusement balisés. Des viandes y sont grillées, d’autres proposent du comté, alors que les amuse-gueules et boissons sont distribués à la louche. Sur la centaine de protagonistes, on retrouve des anciens moins engagés en ce moment ou des disciples de Pontarlier et de Haute-Saône. Il y’a néanmoins peu de chasubles et beaucoup de keffiehs, vidéosurveillance oblige.

Deux barrières sont réquisitionnées pour contrôler le trafic, alors qu’en amont des volontaires s’activent afin de ralentir les flux et apaiser les routards. Les slogans fusent, dont « anti, anti, anti-capitalistes », « on en a marre de ces guignols, qui ferment nos usines et nos écoles » ou encore « Planoise, debout, soulève-toi ! » Pour ce dernier c’est un écho à l’acte 14 du samedi 16 février, des « gamins » riverains assistant à la scène avec distance.

Les transporteurs en ligne de mire

Alors qu’une file plus fluide est réservée aux simples gens de passage, une autre bien plus verrouillée est dédiée aux camionneurs. Lesquels sont priés d’observer une patience exemplaire, l’opération ayant pour but de « perturber les flux économiques. » Mais pas que. Une sélection s’opère entre les différents transporteurs, suivant leur origine. Mais « le Viking », professionnel dans ce milieu depuis quinze ans, tient tout de suite à clarifier les choses à ce sujet.

 « Il n’est pas question de discrimination. Le problème, c’est que des entreprises françaises prolifiques créent des filiales surtout dans les pays de l’Est. Leur personnel évolue dans l’Hexagone, mais les paies, cotisations, et bien souvent conditions, sont indexées par exemple sur les barèmes de la Bulgarie. Du coup, ici, la branche est anéantie. Ces salariés ne relèvent plus du Code du travail, plutôt de l’esclavage. Ils ne sont en rien visés, c’est un message à leurs patrons. »

Un avis auquel se range Bruno, jeune agriculteur. « C’est d’un système qu’on crève. La chaîne de distribution, c’est là où on peut encore agir et je mets ma pierre à l’édifice. Dans le temps, on arrêtait les camions et on dégageait la marchandise espagnole. Lorsque des tomates sont produites dans des conditions scandaleuses créant une concurrence viciée alors que nos exploitants se suicident, notre devoir est d’arrêter cela. Revenir aux circuits courts et locaux, voilà le remède. »

 « Comme un deuxième 17 novembre »

Les conducteurs de camions sont bien sûr plus fébriles, malgré les petits gâteaux proposés. Parmi eux, beaucoup sont en effet étrangers. Eric, la trentaine, est pourtant comtois. Attendu par un collègue et rejoignant ensuite sa famille, ce contre-temps l’indispose. Mais il se dit « compréhensif. » « Personnellement, je n’ai pas de problèmes d’argent. Mais bien sûr, pour ceux qui ont des fins de mois compliquées, je ne peux que me montrer indulgent. C’est juste la forme qui me dérange. »

Corine, la soixantaine, suit le mouvement depuis longtemps. Elle affiche un large sourire, pour ce qu’elle qualifie de « retrouvailles avec nous-mêmes. » Elle développe : « Il y’avait bien longtemps qu’on n’avait pas repris le bitume de cette façon, c’est une joie de participer comme à un deuxième 17 novembre (2018). Malgré la détermination, mais le nombre en moins malheureusement. » C’est donc aussi, avec d’autres, l’heure des premiers bilans sur l’année écoulée.

« Quoi qu’il advienne ensuite, il y’a un avant et un après dans le paysage politique et social » explique David, fidèle de la première heure. « Une famille s’est constituée. Parfois elle s’éloigne, se déchire, vit des grands moments… » résume Damien, lui aussi du cercle d’origine. « Des ruraux, des militants, des autonomes, des banlieusards, des mères de famille seules, tous se sont retrouvés pour exprimer leur colère, c’est cela que je retiens » conclut Maéva, ancienne syndiquée.

Pour cette soirée, c’est bien le mot émotion qui domine. À tel point que le traditionnel défilé du lendemain samedi s’en est trouvé impacté dans l’état d’esprit. Ils étaient environ 80 à 100, revenus dans le vieux centre historique pour cet acte 50. Au programme un détour par le palais de Justice, afin de dénoncer les suites judiciaires (3) concernant l’affaire Mathias. Le jeune homme de 22 ans, frappé par un policier lors de l’acte 20 le samedi 30 mars dernier, a vu ses poursuites classées par le procureur. Ensuite, direction la préfecture et Chamars, avec l’improvisation de sit-in qui ont fait perdre patience à certains automobilistes, dont un a manqué de renverser plusieurs gilets jaunes. Une seconde date qui se conclura certes plus sobrement que « l’aventure » de la veille, mais la prolonge.