Abonnez-vous maintenant

Pour lire tous les articles du Journal et créer votre blog à partir de 7€/mois

J’aimerai André Breton ou le fantôme d’une anachorète

chronique

Lundi 27 août 2018 / Danièle Secrétant

Après avoir romancé la vie du philosophe et prêtre hérétique Giordano Bruno, (L’homme incendié), celle de Charles II d’Anjou (Le Roi de Sicile), évoqué la vie de saint Paul dans un roman entre foi et sexualité (Un amour de Paul), restitué les quelques heures de la vie de Rimbaud qui ont précédé à la prise d’une photo mythique (Rimbaldo), Serge Filippini s’attaque à André Breton.

« Il faut lire Serge Filippini, le méditer et mettre à son actif une assez étourdissante faculté à refuser les choses simples » disait le critique littéraire Alain Bosquet.

En effet !

Après avoir romancé, entre autres romans, la vie du philosophe et prêtre hérétique Giordano Bruno, (L’homme incendié. Éditions Phébus. 1990), celle de Charles II d’Anjou (Le Roi de Sicile. Édition Grasset. 1998), après avoir évoqué la vie de saint Paul dans un roman entre foi et sexualité (Un amour de Paul. Éditions Grasset. 2000), après avoir restitué quelques heures de la vie de Rimbaud dans un récit couvrant les moments qui ont précédé à la prise d’une photo, devenue mythique dans le monde Rimbaldien, (Rimbaldo. Éditions La Table Ronde. 2014) Serge Filippini s’attaque à André Breton.

Son dernier roman J’aimerai André Breton, aux éditions Phébus, est peut-être le plus abouti de ce qu’il a écrit jusqu’alors.

Fascination pour l’univers de la sexualité, dans son côté trouble et troublant, attirance pour les mystères de l’amour physique (Haut-Mal. Éditions Phébus.1993) et interrogations autour de la question de Dieu, du sentiment religieux, de la foi… sont des préoccupations récurrentes dans l’œuvre du romancier.

Dans Comœdia (Éditions Phébus. 1992), Gobbio a renoncé à l’amour de Sosie par conviction. Il livre une dernière pensée, alors qu’il est proche de sa mort :

[…]

En vérité je ne plaide pour aucune cause. Je me fie à votre discernement, à votre bonté. Que la sagesse guide vos délibérations, puissiez-vous ne point ajouter d’erreur ni d’injustice à celles qui déjà encombrent l’univers. Après quoi, dans votre arche errante et immobile, dans ce trompe-l’œil dont Dieu à fait le paysage de Son âme, vous poursuivrez votre vie, si elle n’est pas elle-même, qui sait, une illusion…

Dans Deux testaments (Éditions Phébus. 2008), Sacha Rozner, un petit Juif parisien, jette au fourneau son livre de prières, sans savoir que même pour celui qui se veut « incroyant », la vie et l’histoire s’écrivent sur cette page blanche, fragile, qui sépare l’Ancien et le Nouveau Testament.

[]

Mais en dépit de ses efforts pour atteindre la paix de l’âme, le sentiment mystérieux et persistant du religieux ne cessera de le poursuivre, dans un siècle pourtant attaché à tuer la religion. (extraits de la quatrième de couverture)

Dans J’aimerai André Breton, le curé de Saint-Cirq, le père Barbera s’inquiète et s’indigne.

Vous croyez que l’Église est en ruine ? lui demande Chance.
Il est resté un instant surpris, puis s’est exclamé :
« Je crois entendre André Breton !
Vous le connaissez ?
Tout le monde le connait, ici. Le génie du mal ! Oh ! Je dois bien manquer de charité pour m’exprimer ainsi. Mais c’en est un. Un démon de l’insolence. Il aime trop provoquer, comme souvent cette génération d’avant-guerre. Il était au restaurant Julia, l’autre semaine. Avec ses amis surréalistes. Ces snobs ! Vous ne croirez jamais ce qu’il a osé me dire. Que les Français allaient bientôt cesser d’être chrétiens, et que ça l’emplissait d’aise !

Sexe et religion...

Qui suis-je ? Appel du sexe entravé par le sentiment de l’urgence d’un retour au religieux, ou aspiration vers le religieux bousculée par les appétits débridés de la sexualité… On retrouve ces tiraillements entre l’esprit et la chair traités avec force dans ce dernier roman, le presque frère jumeau de Nadja. Avec aussi, les interrogations autour des mystères de la filiation et de l’importance des héritages.

Qui suis-je ? demande André Breton dans Nadja. Et il continue : Si par exception je m’en reportais à un adage : en effet pourquoi ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ?

Qui suis-je ? La question la plus bruyante du monde, écrit Serge Filippini dans J’aimerai André Breton.

Cette interrogation figure dans Motifs, (éditions du Mauconduit. 2012. Un écrit en forme d’autoportrait, dans lequel il dévoile comment il est devenu écrivain. Il y traite déjà de la question de la filiation. Celle de l’héritage également.

Dans Motifs, une Bible en héritage spirituel. Chance ne trouvera pas la Bible espérée dans le tiroir du bureau la chambre de l’Hôtel des Grands Hommes occupée par Breton alors qu’il avait vingt ans, mais elle y trouvera un revolver. Celui avec lequel elle tire sur Virgile, après lui avoir dit que la mort existe.

Dans J’aimerai André Breton, un livre en héritage, Nadja, que Chance gardera longtemps parce qu’il représente pour elle un talisman, qu’elle lui accorde les vertus guérisseuses d’un gri-gri.

Les livres, les mots, seraient-ils le seul héritage qui importe ?

Les mots que nous prononçons résonnent-ils infiniment dans l’espace ? Et les espoirs que nous mettons en l’autre, que deviennent-ils ? Et nos sentiments ? Qu’est-ce au fond qu’une particule d’existence ?

Chance est arrivée dans notre village le samedi 24 septembre, amenée à cette destination par le hasard puisqu’elle l’avait choisie en plantant la pointe d’un compas dans une carte. Son voyage était la conséquence d’un dépit humiliant : Virgile, l’homme dont elle partageait la vie à Paris, un peintre minimaliste, l’avait violée la nuit du 23.

Sortir de la domination masculine...

Le village, c’est Saint-Cirq-Lapopie, dans le Quercy, où André Breton possède une résidence d’été. Nous sommes en 1966.

Le dernier roman de Serge Filippini, un roman que l’on peut dire féministe tant il sait rendre avec délicatesse les embûches dressées dans la vie sociale et spirituelle des femmes, de leurs difficultés à « sortir de la domination masculine » vibre de l’histoire de Chance. Un prénom peu prédestiné, au regard des tourments de sa vie. Il vibre également au rythme de la recherche de sa fille Gabrielle, peinant à s’inscrire dans une lignée, déterminée à consolider ses racines et pacifier sa vie en résolvant un mystère : qui est son père ?

Quelques jours avant la mort de ce dernier, voilà l’étrange décision que prend Chance. Elle a déjà croisé le pape du surréalisme, accompagné de Man Ray, à Paris, place Saint-Sulpice, alors qu’elle sortait de l’église.

Elle donne réalité à cette décision, après avoir lu Nadja, serré entre les cuisses, comme si elle avait attribué à ce livre un pouvoir magique, celui de la guérir de son viol. Mais le petit volume à présent lui comprimait le ventre.

Elle l’avait toujours à la main quand elle s’est levée pour aller aux toilettes. Elle a pris au passage, sur la table, un Bic noir appartenant à l’auberge. Dans le cabinet, elle a ouvert Nadja sur ses genoux à la page de titre et écrit méticuleusement J’aimerai au-dessus du nom de l’auteur, en script du même corps. Elle a tracé avec art toutes les lettres afin que la mention nouvellement composée

J’aimerai
André Breton
soit bien unifiée, et que ses propres caractères paraissent eux-mêmes sortir de l’imprimerie.

Breton se souvient de l’avoir croisée, à Paris, alors qu’elle sortait de l’église Saint-Sulpice dans laquelle elle était entrée pour : Non pas se confesser. Ni admirer la Vierge de Pigalle. Mais contempler le tremblement des cierges et la chapelle du Purgatoire en essayant de se délivrer d’elle-même, de se décréer comme se décréaient les mystiques hommes et femmes dont elle avait lu les biographies dans ses livres achetés sur les quais.

« Savez-vous ce que j’ai dit à Man Ray après que nous vous avions admirée sur la place ? Je lui ai dit : “ Elle ne cherche pas à être vue, mais à aimer.»

Chance de Salvage, (elle supprimera la particule) une enfant élevée de loin par une tante peu présente, confiée à des pensionnats, est une femme née d’êtres sans physionomie. … Alors qu’elle médite, à Saint-Cirq, elle croyait les voir exister encore sous une forme non humaine dans ces paysages éternels, dans ce ciel solide, dans la rivière profonde et dans la craie des falaises aux surplombs écrasants.

[…]

Retournée plus tard à l’hôtel, elle s’est abandonnée à des rêveries maussades, à de brèves mais effrayantes visions, à ces hallucinations dont elle avait parlé sous la glycine et qui remontaient à l’enfance, quand on la trimballait d’une pension à l’autre avec moins de considération que si elle fût une pierre – une pierre que nul magicien ne ramasserait jamais pour la rendre précieuse. Elle voyait des formes sans forme, des objets sans contour, des êtres sans nom. Des vies sans vie. Sans amour donc.

Le miracle n’aura pas lieu

Magnifique portait que dresse là Serge Filippini. Celui d’une femme qui lit, qui aspire à se décréer, à être déviolée, mais aussi à être désavortée d’elle-même. Qui croit qu’André Breton pourra la sauver d’elle-même, parce qu’elle se sent, même alors que Breton est mort, habitée à son tour par le seul esprit salvateur du poète.

Nadja n’a pas été sauvée par Breton, Chance ne le sera pas non plus, pas plus qu’elle ne guérira Breton de sa maladie. Le miracle n’aura pas lieu.

c’est moi qui vais te guérir. On va s’aimer et j’accomplirai un miracle…

A Saint-Cirq, Chance, dans sa chambre d’auberge, a rêvé aussi ce jour là qu’elle courait les rues en cherchant désespérément un médecin capable de la désavorter d’elle-même.

[…]

Alors elle a songé brusquement que Nadja avait fini ses jours à l’asile d’aliénés, et cette vérité a fait naître dans sa gorge un cri de terreur aussitôt étranglé. Non seulement une force cherchait à la tuer, mais cette force voulait tuer sa mort aussi.

Chance est bien la fille, ou la sœur de Nadja, dont elle fait la connaissance grâce au livre que lui donne le poète Ivsic Radovan, un indisciple de Breton, le jour où elle arrive à Saint-Cirq.

C’était un exemplaire de Nadja dans l’édition du Livre de poche sortie des presses cette même année 1966, avec en couverture un collage en forme de tryptique : une main, un visage, un cœur.

D’autres questions que celle du qui suis-je ? du qui je hante ? structurent le roman.

Qu’est-ce qui sauvera une vie ? Qu’est-ce qui lui donnera du sens ?

Écrire ? Aimer ?

Faire la révolution ? Nous sommes en 1968. Chance s’était aperçue en retrouvant le quartier que des phrases d’André transformées en slogans, certaines recopiées dans Nadja, s’inscrivaient à la peinture sur les murs et les palissades des chantiers : « Le monde extérieur, cette histoire à dormir debout ! » « Faisons de magnifiques pillages ! » « L’ordre, c’est le désordre ! » « L’amour et la révolution sont la négation de tout le reste. »

[…]

En voyant de sa fenêtre des drapeaux rouges et noirs déployés par milliers dans le ciel bas, elle s’est remémoré le testament lu naguère sous la tonnelle de glycine : entrer par la violence une violence d’accouchement dans un monde enfin immature où les poètes auront officiellement disparu, mais où la poésie sera au pouvoir en tant que magie, en tant que désir de déchirer l’inconnu pour lever des outrages comme on lève des pavés sur les barricades…

Elle pensait que l’amour terrestre était une idiotie romantique

Se laisser emparer par la folie ? Mais la folie n’est-elle pas un salut ? S’il existe une fusion incandescente des contraires, comme l’affirment les philosophes et les poètes, la déraison n’est-elle pas le choix suprêmement raisonnable.

Céder à la tentation du suicide ? Chance a commencé d’enjamber la barrière. La force, cette fois, ne lui ferait pas défaut. Un vertige a saisi la jeune femme qui a eu une vision anticipée de son corps tombant dans l’inconnu, puis une autre figurant les limites d’une vie : deux éternités obscures sans durée ni horizon.

[…]

Chance a fermé les paupières en se remémorant la question désespérante formulée par André dans son livre : « Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie ?

Se tourner vers Dieu ?...

Elle pensait que l’amour terrestre était une idiotie romantique et que l’amour, le vrai, se destinait à Dieu, et à Dieu seul, le seul être, raillait-elle, capable de vous promettre l’extase sans vous obliger à chercher ensuite une pharmacie.

Chance, devenue la Salvaga, pour les habitants de la région de Saint-Cirq-Lapopie, trouvera sa réponse. Elle lui appartient.

Sous la fluidité calme, ample et souvent poétique de l’écriture de Serge Filippini, gronde la violence.

Celle de la vie de Chance Salvage, violée par son compagnon, une mère à qui l’on arrache son enfant, une fille, parce qu’elle est en prison pour deux ans après avoir tenté de tuer Virgile…

Celle d’André Breton, théoricien du surréalisme.

Chance a refermé ses bras sur lui en songeant que son destin l’avait envoyée jusqu’à ce village, jusqu’à cette maison, jusqu’à cette chambre pour y être déviolée.

Or elle ne l’a pas été. C’est férocement – avec la férocité du désespoir, disons – qu’André a pénétré les chairs endolories après avoir débouclé la ceinture formidable ; et c’est en cédant à sa seule fièvre, à sa seule peur de mourir, qu’il a entrainé Chance dans le puits de sa pulsion.

Après l’acte sacré, il a murmuré qu’il voulait être seul, qu’il avait besoin de se reposer. Chance voulait-elle être gentille de s’en aller, maintenant ? Quand elle a rouvert les yeux, il insistait d’un ton autoritaire sur ce mot : maintenant, tout en reboutonnant sa braguette et en gigotant pour rajuster son grand corps dans les jambes du pantalon.

[…]

Celle d’Elisa, la femme de Breton.

En bas, Elisa se balançait dans un rocking-chair, près de la cheminée sans feu. Son visage crispé entrait et sortait de la pénombre au rythme du mouvement. Voyant Chance se matérialiser au pied de l’escalier, elle a dit à voix basse que Radovan était rentré à l’hôtel.

« Je vais rentrer aussi.
Vous ne vous sentez pas bien
Non. »

Elisa a repris avec un sourire vaguement ironique :
« Espérons au moins que vous lui inspirerez un livre. »

Lors de l’enterrement de Breton, violence de la vieille garde surréaliste en manteau et couvre-chef d’avant-guerre, [] Presque tous les comptes rendus citent le nom des célébrités présentes : Philippe Soupault, Marcel Duchamp, Jacques Prévert, Jean-Louis Barrault, Luis Buñuel qui a salué le passage du cercueil en soulevant délicatement son feutre.

[…]

Ils avaient même entendu André appeler son prénom. Ils l’avaient vu prendre la main de Chance et s’y cramponner comme à la planche du vrai salut. Mais tout le monde a ignoré cette jeune femme. Radovan Ivsic comme les autres. Entrée six jours plus tôt dans la galaxie Breton, elle en était chassée par un accord universel qui perdure encore aujourd’hui.

Violence de son ancien compagnon, Virgile. Elle l’a fui pour Saint-Cirq. Il la retrouve à Paris, alors qu’elle s’est réfugiée à L’Hôtel des Grands-Hommes, dans la chambre qu’occupait Breton alors âgé de vingt ans, là où il avait reçu ses amis, inventé avec eux des écritures automatiques et des cadavres exquis, une langue irrationnelle faite pour épouser le monde, non pour le dominer.

Chance vient de tenter de se suicider en se jetant par la fenêtre.

Quand tu es arrivé, j’allais sauter dans le vide.
Il la dévisageait en mâchant son pain.

« Saute, si ça te chante. Vas-y. Saute du cinquième. Tu es libre. On est tous libres. »

Violence de la vie d’Adrienne, la fille de Chance, un autre personnage de femme magnifique, contrainte de partir à la recherche de la vérité au sujet de son père. Qui est-il ? Breton, dont l’acte d’amour a ressemblé à un viol ? Virgile ?

Adrienne Bataille, qui ressemblait à sa mère biologique comme deux gouttes d’eau, avait quinze ans quand elle a fait connaissance avec Chance. Ses parents adoptifs exerçaient la médecine à Versailles, elle à l’hôpital et lui en cabinet privé.

[…]

Certes, à l’âge de dix ans, elle avait disparu de la maison pendant quarante-huit heures, mais c’était la seule difficulté remarquable à leurs yeux. Rentrée au bercail, elle avait prétendu être partie pour essayer de retrouver quelque chose qu’elle avait perdu, mais sans dire de quoi il s’agissait, ni si l’objet en question avait été retrouvé finalement, ni même d’ailleurs si c’était un objet.

En héritage de sa mère, le roman Nadja, entre les pages duquel Chance a glissé des objets. Une enveloppe avec du sperme et des poils pubiens de Breton, un crabe serti dans une capsule de verre, l’horoscope de Chance établi par Breton et cette supplique écrite de la main du poète/écrivain : J’ai besoin de toi

Il y a aussi, de sa main, un de ses propres poèmes : « Ombre, ma chérie. Tu vois. Il n’y a plus de soleil. Il n’y a plus qu’un tropique sur deux. Il n’y a plus qu’un homme sur mille. Il n’y a plus qu’une femme sur l’absence de pensée qui caractérise en noir pur cette époque maudite. » Il a signé ce texte des initiales AB calligraphiées de telle sorte qu’elles se métamorphosent en nombre : 1713.

En prison Chance y a tracé d’une écriture malade, en regard de l’incipit, ces vers dont on ne sait (le savait-elle elle-même ?) à quelle personne ils se réfèrent :

Mise au monde
Par le monde
Pour rien

Avec le livre et son contenu de mots et d’objets, une croix en or dont héritera Adrienne. L’espoir, grâce à l’ADN des poils pubiens et du sperme séché, de savoir enfin si Breton est, ou n’est pas son père. Pour le savoir, Adrienne doit partir aux États-Unis. De là, et après l’effondrement des tours du World Trade Center, et l’effondrement de ses espoirs, elle envoie une lettre à l’un des témoins de son histoire, de celle de Chance Salvage, sa mère, de celle de la fin de vie de Breton.

Adrienne a jeté Nadja dans l’Hudson.

Je me sens enfin purgée faut-il dire purifiée ? Je n’ai plus besoin de tes fétiches. Ni d’André Breton. Je n’ai plus besoin de mes malheurs. Apprends que je ne remettrai plus les pieds en France. Ni même en Europe. L’Europe va mourir. Elle va tomber comme les tours sont tombées. Comme le Colisée tombera ! [] Mais quand on a vu les tours tomber, on ne pense plus qu’au présent. Et c’est ce que je fais. Tu peux dire à sainte Salvaga que je suis tirée d’affaire et que je ne pense jamais à elle, sauf pour lui souhaiter quelquefois d’atteindre à son divin martyre. Comme tu le sais, je suis une âme mauvaise. Et Ben Laden m’a délivrée du Bien…

Après ses années de prison, Chance est revenue à Saint-Cirq-Lapopie. Elle n’y est pas la bienvenue. Son étrangeté et son choix de vie inquiètent, même s’ils fascinent les habitants. Ils lui prêtent des pouvoirs de guérison et la surnomment en occitan, la Salvaga.

Cette hostilité ne devait jamais s’apaiser complètement mais elle y attachait peu d’importance car la vie sociale appartenait désormais pour elle au domaine du mal – il était naturel, selon ses vues, qu’on la prenne en grippe puisqu’elle voulait n’aimer que Dieu.

[…]

Mais elle ne cherchait pas à guérir. Son idée était que chacun devait essayer de se guérir soi-même – comme le Christ s’était guéri de Son humanité, comme elle s’était guérie elle-même de sa détresse, de sa folie et d’André Breton en venant à Montfort-Désert capturer la lumière et les force du monde. Elle préférait vouer ses journées à la méditation, aux mortifications, à la prière au pied de la croix bien sûr, un peu à l’écriture aussi, dans des cahiers fournis par le prêtre et qu’elle appelait ses registres.

Nul doute qu’après avoir lu J’aimerai André Breton, les lecteurs et les lectrices liront ou reliront Nadja, le roman autobiographique du théoricien du surréalisme. La filiation, (puisque cette dimension est bien présente dans l’ouvrage) entre les deux romans est troublante, même si un avertissement indique que Chance est un personnage inventé. S’il s’inspire de l’œuvre et de la vie d’André Breton, ce récit est une œuvre de fiction.

Œuvre de fiction ? Il n’empêche ! La dernière page tournée, on a envie de se rendre à Saint-Cirq-Lapopie, d’y retrouver la maison d’André Breton, et surtout, de faire un pèlerinage à Montfort-Désert, dans l’espoir de rencontrer le fantôme d’une anachorète, et peut-être même, l’anachorète en chair et en os…