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Je me souviens de Pierre Blondeau…

hommage

Vendredi 23 octobre 2020 / Michèle Tatu

Brouhaha dans le hall de l’Olympia. Des jeunes gens vêtus de couleurs chatoyantes se bousculent. Ils rient, gesticulent et parlent à voix haute. Début de la projection de « La Salamandre ». Chacun retient son souffle. Générique de fin. Applaudissements. La lumière s’allume. Tel un Falstaff contemporain, Pierre Blondeau, fondateur du ciné-Club Jacques Becker de Pontarlier, apparaît. Il plisse les paupières, passe sa main dans sa barbe en friche, rit et entame avec Alain Tanner un débat des plus animés.

Mots-clés: cinémaPontarlier
Photo Gaby Chagrot.

Un jour, en automne 77, je suis allée à Pontarlier pour acheter un pot de peinture. Sur les murs de la ville, des affiches alléchantes : Alain Tanner présentait des films. Par curiosité, je suis entrée à l’Olympia situé dans une petite ruelle du centre-ville. J’ai pris ma place et les yeux grands ouverts, j’ai écouté Alain Tanner parler de ses films en lien avec le foisonnement des années 70.

Dans « Charles mort ou vif » un brillant homme d’affaires suisse (François Simon) pousse sa voiture dans un ravin pour se débarrasser de l’empire de la consommation et changer de vie. La Rosemonde de « La Salamandre » (Bulle Ogier) en minijupe et grand manteau incarne la figure de proue de la liberté. Elle se fout de tout, elle quitte son travail et avance dans les rues à la façon d’un oiseau prenant son envol.

Tanner parlait de ses films avec enthousiasme, Pierre Blondeau jubilait à ses côtés. J’ai écrit mes premiers articles sur l’œuvre de Tanner ; il a été un des premiers cinéastes à m’avoir fait découvrir et surtout aimer le cinéma. Par la suite, qu’il vente ou qu’il neige, je suis allée très souvent aux Rencontres chaque automne.

Les yeux de Simone

C’est en 1961 que Pierre et Simone Blondeau fondent le Ciné-Club de Pontarlier. Progressivement, vers la fin des années 70, Pierre Blondeau, atteint d’une maladie de la rétine, perdit la vue. Il s’asseyait à tâtons, au bord de la salle, à quelques mètres de l’écran. En quelques rares mots, son épouse Simone (décédée en 2015) lui racontait chaque séquence. Ils avaient établi entre eux une complicité particulière, des codes de lecture des films, et Pierre animait le débat avec la vision et le récit de Simone.

Je les vois encore dans l’obscurité, chuchotant à voix basse, plongés dans un monde d’images dont Pierre ne percevait que les sons. Face au public Pierre disait alors : « Le film que nous avons vu… ». Le producteur Jean-Louis Porchet leur a consacré un court métrage, « Les yeux de Simone ». Avec une bande d’amis, nous avons fait de la figuration dans un rôle qui nous allait bien, celui de spectateurs de cinéma. De passage à Locarno en 2009, nous avons assisté à la première du film sur la Piazza Grande. À la fin du film, les Blondeau s’éloignaient sous la pluie, à l’abri d’un parapluie rouge : « Au revoir nous étions bien ensemble. Au revoir, ces liens qui nous assemblent. Ne pourront se défaire, ce soir. Dans cette gare », chantait Barbara. Image étrangement cinématographique de la fuite du temps et de la disparition.

J’ai vécu des moments inoubliables. Je me souviens d’une soirée où Reggiani chantait a capella la chanson de « Casque d’or ». Et d’un public en larmes lors de la présentation de l’œuvre du cinéaste grec Théo Angelopoulos. Il me revient aussi un souvenir précieux. Pierre Blondeau m’avait demandé d’animer une rencontre avec Nicolas Philibert lors de la présentation de son film « Le Pays des sourds » devant un parterre de sourds-muets : Pierre levait la tête. Le doigt en avant, dans son obscurité, il essayait de percevoir une question traduite par une spécialiste de la langue des signes. Quelques échanges dans un bruissement de doigts. Le temps suspendu entre Pierre et le public. L’attente. Et cette première question comme un cadeau. De grands moments cinématographiques et humains.

L’écran noir de nos nuits blanches

Nous étions parfois une dizaine d’amoureux du cinéma à dormir dans des chalets du Haut-Doubs. Il m’est aussi arrivé de dormir dans ma 2 cv camionnette aménagée à quelques encablures du Théâtre Bernard Blier.

La nuit on refaisait le monde à partir du Cinéma. Nous reprenions à notre compte la phrase de Bazin « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs ». Nous tissions des fils entre ce que nous avions vu, ce dont nous avions rêvé et ce dont nous rêvions encore. Les années 70, l’explosion des idées, le foisonnement des utopies politiques et personnelles dessinaient un chemin entre ce que le cinéma nous proposait et nos vies plutôt joyeuses.

Rien n’arrêtait notre curiosité de cinéphile. À la suite des projections nous nous retrouvions à la Brasserie de la Poste devant un demi, plus rarement, devant une camomille ! Heureux temps ! Temps heureux !

Il en fut d’autres, où ayant des disponibilités, je venais donner des coups de main chez les Blondeau. Je dormais dans leur maison. J’ai découvert une véritable ruche : entre deux plats mitonnés avec amour, Simone rédigeait les catalogues des Rencontres. Pierre, énervé à l’idée de ne rien voir, piaffait d’impatience, se fâchait… D’une voix tonitruante, il faisait parfois trembler les murs de la maison.

Ses colères mémorables faisaient aussi sa réputation : il en jouait souvent, critiquant à voix haute les journalistes tout en les sachant dans la salle. Sa cécité lui permettait d’être audacieux et d’en abuser si cela lui semblait bon.

La maison et le monde

Un jour en accompagnant à pieds Michel Bouquet venu à Besançon pour l’inauguration du Centre Auguste et Louis Lumière, à quelques centaines de mètres de la maison, nous entendîmes un vrai hurlement de Pierre Blondeau : quelqu’un, ou lui-même, avait oublié de convier à la soirée une connaissance du Ciné-Club.

Là-haut sur le flanc de la colline où était juchée la maison, siège du ciné-club, le dernier soir de la Rencontre, il y avait les soirées fondue. On devisait jusqu’au petit matin, parlant sans fin de cinéma. On le sait bien, quand on parle de cet art, on parle aussi de soi. La vie intime des cinéastes croisait celle des passeurs d’images rivés à leur approche militante du cinéma.

Ce qui motivait Pierre Blondeau, ancien professeur de lettres, c’était son engagement politique. Il a été membre du Parti communiste de 1947 à 1973. Il a également été conseiller municipal communiste de 1953 à 1971, à Pontarlier, puis adjoint au maire de 1953 à 1971.

Grâce au dynamisme de Pierre Blondeau, grâce à sa ténacité, quelques-uns des plus grands cinéastes du monde sont venus parler de leurs films, à Pontarlier : Elia Kazan, Joseph Losey, Samuel Fuller, figures de proue d’un certain cinéma américain… tant d’autres encore…

Durant toutes ces années, le Ciné-Club a fait la part belle au cinéma français : Claude Sautet, Claude Farraldo, Paul Vecchiali, Maurice Dugowson, Alain Robbe-Grillet, Gérard Blain, Jacques Perrin, Robert Guédiguian, René Allio, Michel Deville, Dominique Cabrera, Nicolas Philibert, Pascale Ferrand, François Royet… Pierre Blondeau avait l’art et la manière d’appréhender l’intransigeance des cinéastes dans l’art narratif et la réalisation.

Sans oublier la grande époque du cinéma italien : Dino Risi,  Gianfranco Rosi, Giuseppe de Santis, Luigi Comencini, Paolo Taviani… sont venus à Pontarlier ! Ettore Scola en compagnie de Marcello Mastroianni, acteur-séducteur d’une immense simplicité.

Enfin le Ciné-Club, toujours sous l’égide de Pierre Blondeau a donné toute sa place aux cinémas européens avec les œuvres de Krzysztof Zanussi, (Pologne) Volker Schlöndorff, Werner Herzog (Allemagne) en la présence de ces derniers.

La règle du jeu

Au Ciné-Club de Pontarlier, c’est simple. On voit le film. La lumière s’allume, le débat commence. C’est « La règle du jeu » pour citer Jean Renoir qui a donné son nom à la salle. C’est ainsi depuis 1961. La tradition se perpétue. Aujourd’hui, le ciné-club Jacques Becker créé par Pierre Blondeau est un des derniers du genre. C’est aussi un des derniers à perpétuer les rituels conviviaux du cinéma et de la table. Vêtue d’un grand tablier à carreaux Simone Blondeau tranchait le jambon et démontait la pièce montée penchée comme la tour de Pise lors d’une Rencontre avec un cinéaste italien. Saucisses et jambon firent aussi les jours heureux d’une cinéphilie gourmande et joyeuse.

Grâce à Pierre Blondeau, le cinéma s’est incarné dans notre vie en aiguisant notre regard sur l’art cinématographique aussi immense que complexe. La cécité de l’animateur du ciné-club devint elle-même paradoxalement une invitation à regarder mieux, à dépasser les apparences et pourquoi ne pas le dire, à des générations entières de cinéphiles, de recouvrer la vue.

Le seul moyen de rendre hommage à Pierre Blondeau est de continuer à fréquenter le Ciné-Club qui fêtera ses 60 ans l’an prochain. La prochaine Rencontre commence le 26 octobre.

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