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« Jusqu’alors, je ne savais pas qui habitait en face... »

impressions

Vendredi 8 mai 2020 / Michèle Tatu

Confiner au centre ville de Besançon aura été une drôle d'expérience. Quartier habituellement très vivant, le secteur de la fac de lettres est devenu méconnaissable. La place du Jura s'était transformée en lieu de rencontres grâce à un petit marché bio et un festival d'arts de la rue... Aujourd'hui, les chamois et les canards sont presque chez eux... Mais on découvre aussi ses voisins !

Confiner au centre ville de Besançon : mon quartier...

Le quartier de la fac au centre ville est un lieu très vivant du matin jusqu’à très tard dans la nuit. La proximité du légendaire Bar de l’U en est la cause depuis des décennies. Et pas seulement, car ce quartier bénéficie d’une situation centrale à proximité des trois lieux de culture, Le Théâtre Ledoux, le Kursaal et le Scénacle. Les parkings y sont pris d’assaut en journée et le soir à l’heure des spectacles.

C’est aussi dans ce quartier qu’en 1908 les opérateurs Lumière ont tourné les premières saynètes du Cinématographe : Rue du Cingle, au pied de la Citadelle, Faubourg Tarragnoz et Mazagran.

C’est un quartier où il y a peu de jeunes enfants. Relativement éloigné des stations de tram, il bénéficie de rues très peuplées et jouit en même temps d’une certaine quiétude.

Pendant le confinement, il est devenu méconnaissable. La fac désertée a imposé une sorte de silence accentué par l’absence de passage des voitures. Les cafés et les restaurants très animés s’inquiètent pour leur avenir.
Dès le début du confinement un épicier m’a dit qu’il pleurait tous les soirs en rentrant du travail. Le confinement avait épaissi sa solitude.

Les lieux de convivialité

Depuis quelques années, mon quartier a évolué avec l’installation de « La Citronnade » un café cantine/Espace des cultures, lieu de grande convivialité où l’on partage des mets bio et des animations. Devant la porte, une caisse solidaire où l’on dépose « ce qu’on a en trop » et où l’on récupère « ce dont on a besoin ». Ce lieu alternatif a développé un certain sens de la vie en groupe et de la solidarité au sein du centre ville.

Un peu plus loin, direction Tarragnoz, depuis 2013 un marché bio s’est installé sur la Place de Lattre de Tassigny communément appelée Place du Jura et m’étant investie à sa création, je me souviens d’une levée de boucliers des commerçants du coin défendant becs et ongles le parking contre la présence du marché (de 16h30 à 19h). Courriers. Altercations etc…

Au fil du temps, la petite Place du Jura est devenue un lieu de rencontres les soirs de marché. Le changement de propriétaire des principaux bistrots et de l’épicerie a permis une cohabitation apaisée.

Cette année pour des raisons de confinement, le marché a lieu chaque mardi matin sur l’Esplanade des Droits de l’Homme à la mairie de Besançon. Grâce à l’intervention du préfet et de la municipalité, il a pu ouvrir avant les autres marchés (à l’exception du légendaire marché de Palente) avec des légumes, des plants, de la bière, de la viande de porc et du pain. Il fut une véritable attraction lors de son ouverture et a perdu beaucoup de fréquentation les mardis suivants. Malgré cela, ce fut un plaisir de revoir tous ceux que nous connaissons depuis six ans et pour lesquels le marché est un lieu de rendez-vous. On a même vu une bande de copines sortir un thermos et des tasses sur un muret, tout en respectant la distanciation sociale ! Espérons qu’en rejoignant la Place du Jura il trouvera une nouvelle énergie et surtout de nouveaux producteurs.

Un peu plus loin, ce qu’on appelait autrefois « Le Faubourg Tarragnoz », a aussi son histoire : il y a cinquante ans encore, il lorgnait du côté des films de Tati et des enfances turbulentes. Depuis, il s’est un peu assagi. Et le soir, le long du Doubs, le soleil s’enroule voluptueusement dans les nuages. Une promenade possible pendant le confinement.

Le Festival interrompu

Avec le temps, la Place du Jura est devenue très vivante grâce au marché et au festival Du Bitume et des Plumes, à l’initiative d’une poignée de colocataires. Ce festival a « décloisonné » le quartier dans le sens où son idée reposait sur des spectacles dans les cours. Il a fallu aux organisateurs une approche longue de la population dans le but de réussir à enlever les voitures dans les cours afin de pouvoir organiser des concerts, des spectacles, du cirque et des performances.

Trop peu soutenu par les collectivités, ce festival s’est interrompu l’an dernier et la joyeuse équipe avait décidé de le relancer cette année à l’automne, si toutefois à ce moment là, il sera possible d’organiser une manifestation.

De fait, côté de la route du Jura, mon quartier a une allure de petit village au pied de la Citadelle. Dans la rue, on se croise, on se salue, on se parle toutes générations confondues et plus encore depuis le confinement. On se connaît mieux maintenant. Jusqu’alors, je ne savais pas qui habitait dans l’immeuble en face de chez moi. Le besoin d’air et de lumière, l’absence de pollution a permis à tous de découvrir ses voisins d’en face et de pouvoir se parler, ce qui n’est pas possible quand le flot sonore des voitures coupe la rue en deux. Mettre des visages sur des fenêtres. Apprendre à regarder ceux que l’on croise sans se connaître fut l’aspect positif du confinement.

Mon quartier a changé pendant le confinement. Un certain silence s’est installé. Les oiseaux s’y trouvent à l’aise. Aujourd’hui les hirondelles ont repris leur ronde au-dessus des toits. Des canards se dandinent place Grandvelle. La rue se tait et l’air semble plus pur. Et depuis quelque temps, on aperçoit des chamois au pied de la Citadelle à quelques encablures de la Place du Jura. De temps en temps un skate-board nous rappelle l’évidence du souffle de la jeunesse. Il semble déjà loin le temps où les jeunes assis sur le trottoir ou debout, refaisaient le monde devant une bière au bar de l’U. Et c’est là aussi que chaque génération a déposé sa propre histoire transformée par la suite en douce nostalgie.