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L’amour connecté

cinéma

Mercredi 7 octobre 2020 / Michèle Tatu

Deux films à l’affiche, À cœur battant de Keren Ben Rafaël traite de la communication virtuelle dans un couple et Sing me a song de l’irruption de la société digitale au Bouthan considéré jusqu’alors comme le pays du bonheur…

Mots-clés: cinéma
© TBC Productions / Zero One Film GmbH / Close Up Films / Participant Medi

À cœur battant de Keren Ben Rafaël

Curieusement, À cœur battant de la réalisatrice israélienne Keren Ben Rafaël n’échappe pas à ce que nous avons vécu lors du confinement : communiquer avec les autres grâce à Skype et autres caméras dans notre quotidien. On a vu naître les apéros virtuels où le verre à la main, il était possible de deviser avec nos amis, seul, affalé dans un canapé.

Keren Ben Rafaël n’a pas attendu le confinement pour se poser la question de l’amour via l’omniprésence des caméras intrusives. Julie (Judith Chemla) vit à Paris avec son enfant Lenny alors que Yuval (Arieh Worhalter), l’homme qu’elle aime, séjourne dans sa famille en Israël pour une semaine ou deux en attendant son visa. Tous les deux communiquent grâce à leurs webcams respectives.

Dès les premières images, c’est à une scène virtuelle torride que nous convie la réalisatrice. Yuval et Julie simulent une relation sexuelle par écrans interposés.

Le dispositif est en place. Nous sommes dans un film où tout se passe sur les écrans de deux webcams.

D’un côté Julie élève son enfant seule et travaille dur pour y parvenir : elle est filmée uniquement dans son appartement. De l’autre Yuval vit en famille, une vie rythmée par des repas collectifs et des sorties : lui, il filme parfois avec son téléphone.

Comment filmer l’intime ? La réalisatrice a choisi de faire le film en plans fixes avec une caméra de cinéma. Julie et Yuval sont séparés uniquement par le champ/contrechamp. On retrouve par instant le tremblé de l’image vidéo et du déplacement de la webcam. L’ordinateur bouge. L’image bascule, se décadre, cherche à se stabiliser ; elle reproduit le réel de l’enregistrement amateur à l’affût de l’intime.

– Qu’est-ce que tu fais demande Yuval ? (Il ne voit plus Julie)

– Je te porte, elle répond.

Et l’image s’immobilise.

À certains moments, à la vue de sa belle, la caméra instille du doute, de la jalousie. Yuval est surpris quand il découvre un baby-sitter chez lui. Où est Julie ? Est-ce que Lenny va bien ?

Un malaise se glisse dans le rouage bien huilé du virtuel. À de rares moments, la caméra s’éteint, l’image disparaît et l’écran est envahi par le gris quelques secondes.

Le film nous met dans une situation de voyeur : nous assistons en direct à l’épreuve de la détérioration d’une histoire d’amour. Au désenchantement. Quelque chose de sombre menace leur projet de retrouvailles. La tension monte. Sollicité à nouveau, le baby-sitter à l’air angélique dit :

– Vous me surveillez encore ?

À la fin du film, les spectateurs oppressés découvrent enfin en flashback la naissance de leur histoire d’amour filmée en cadrage cinéma. Plans larges et espace. Et là, enfin, les deux personnages sont ensemble dans le même plan.

 Sing me a song de Thomas Balmès

Depuis l’âge de 23 ans, Thomas Balmès s’engage dans le documentaire, parcourt le monde avec sa caméra abordant le thème de la suprématie occidentale : en 2013, Happiness (Prix Europa à Berlin et Prix de la meilleure cinématographie à Sundance) suivait les derniers jours d’un village du Bhoutan avant l’arrivée de la télévision ; en 2014, Une entreprise comme il faut dénonçait les pratiques et les droits de l’homme bafoués chez des fournisseurs de Nokia en Chine.

Dans Sing me a Song son dernier film, Thomas Balmès poursuit ses investigations ethnographiques sur les changements sociétaux opérés lors de la mise en place de nouvelles technologies : en quelques années le Bhoutan est passé de l’absence totale de contact avec le monde extérieur à l’irruption brutale de la société digitale.

Le jeune Peyangki vit et étudie dans un monastère traditionnel à Laya, village rural et pieux, juché sur des sommets bhoutanais. Au début du film, quelques plans d’une rare beauté soulignent l’aspect préservé de ce pays. Et le regard aiguisé du réalisateur glisse vers l’arrivée brutale d’internet entrainant de grands bouleversements dans la vie des moines. Addict à son smartphone, le jeune moine se passionne pour les chansons d’amour et tombe amoureux sur WeChat d’une jeune chanteuse. Au fil des images, le spectateur s’interroge sur l’opposition entre la quête intérieure du jeune moine et sa vie transformée par les réseaux sociaux. Le film tient à la fois du documentaire (ce qui advient dans la société) et de la fiction puisque le jeune Peyangki était déjà la figure centrale de Happiness, il y a dix ans, autre film entre traditions et modernité.