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L'art malgré tout : quand Survivre ne suffit pas

impressions

Vendredi 19 avril 2019 / Caroline Jeanmougin

L'art contemporain, pour quoi faire ? N'est-ce pas un peu ridicule ? D'ailleurs, l'art, la culture, tout ça : à quoi ça sert ? En cette période d'inquiétudes politiques, économiques, écologiques et de difficultés vitales, ces questions peuvent se poser. C'est l'argument d'une exposition se tenant au FRAC où s'entrecroisent la déshumanisation par le travail ou la technologie, l’importance donnée à l'argent, le rôle de la culture, la vie, la beauté, l'espoir.

L'idée que « survivre ne suffit  pas » pose deux questions. La survie d'abord : face à quels maux, quelles fins du monde ? Et puis : qu'est-ce qui peut transformer la survie en vie ?

Plusieurs thèmes s'entrecroisent : la déshumanisation par le travail ou la technologie, les aberrations de la société, l’importance donnée à l'argent, l'intérêt (ou pas) de l'art, le rôle de la culture, la vie, la beauté, l'espoir.

A l'étage se dévoilent les œuvres de la première tonalité (voir ci-contre), le côté plus « politique » et « social ».

Ici résonne l'écho au monde du travail. En vidéo, un homme en costume derrière un bureau, dont le visage n'est pas montré. De l'anonyme, ses mains attirent l’œil, parfois posées sur le bureau, d'autres fois gesticulants pour illustrer une phrase. Sur la bande sonore, des phrases sont répétées, les mots et les intonations sont appuyées. Une chorale chante « again – again - again » (encore encore encore). Les mains font comme une chorégraphie…

Les machines, l'argent, l'aliénation :
une fin consentante de l'humain

Des voix résonnent à l'autre bout de la salle. Autre œuvre, autre « symphonie » de répétitions et phrases codifiées. Sont ainsi mis en scène les côtés répétitifs, mécaniques voire aliénants du travail, le conditionnement, les gestes stéréotypés.

En parlant d'aliénation au travail, l'image des Temps Modernes de Chaplin vient aisément, où un ouvrier est dépassé par la cadence de sa chaîne. Une des œuvres n'y manque pas, proposant une brochure à feuilleter photographiant des chaînes de production.

Cette salle interroge aussi la technologie. Après tout, des œuvres de science-fiction ont vu la fin de l'Homme par la machine. Au mur, une photo du dispositif utilisé pour créer la brochure : des imprimantes anciennes à très récentes disposées sur des tréteaux font glisser les feuilles, comme en cascade, d'une machine à l'autre. Les imprimantes forment aussi une chaîne de production à travers le temps. L'artiste, Xavier Antin, veut ramener de l'humain , casser la dépendance aux machines, les « bricole », précisent les médiateurs du FRAC.

L'argent ne joue pas sur l'art, c'est l'art qui joue sur l'argent

Si vous ne croyez pas en l'art contemporain, peut-être trouverez-vous sympathique une autre pièce de l'exposition qui se joue du design, avec une certaine chaise. Les artistes à l'origine de cette dernière interviennent aussi dans les Balades sonores de Besançon, où ils s’amusent régulièrement des éléments du quotidien.

Autre désastre annoncé, vécu dans le quotidien : l'économie, la dette. Deux œuvres de l'artiste Matthieu Saladin y font référence, permettent une interaction au public qui peut repartir avec un souvenir ! Sur trois supports, de grosses agrafeuses permettent de « gaufrer » (sur des billets par exemple) une phrase, en allemand, grec, ou français : « La dette n'est qu'une promesse »… L'argent ne joue pas sur l'art, c'est l'art qui joue sur l'argent…

Au milieu de la pièce, au sol, quelque chose qui pourrait être pris pour un oubli lors du montage de l'expo. Des feuilles taille affiche empilées, sur lesquelles sont inscrites des paragraphes où il est question de dette, d'annulation de celle-ci. Les premières remontent à la Mésopotamie antique. La dernière date de 2015 (l’œuvre ayant été réalisée en 2016). Le visiteur est invité à prendre une affiche, effaçant métaphoriquement la dette, effeuillant l’œuvre « comme les pétales d'une fleur ». Plus étonnant : ce ne sont pas des copies, aussi lorsque toute les affiches auront été prises, l’œuvre sera elle-même effacée, illustration de la dimension irréelle de l'argent ou de spéculations.

Concerto pour un hall d'entrée

La visite se poursuit par une salle « de transition » entre politique et poétique.

Un hall de contre commercial, et surtout une jeune fille à l'intérieur qui chante une partition lyrique. Des gens traversent sans s'arrêter, jetant parfois un coup d’œil à la curieuse chanteuse, un air confus à la caméra. La musique d'ambiance sert d’orchestre à l’artiste, qui a composé sur cette originale bande sonore. Ce « Concerto pour un hall d'entrée » pose la question de l'art hors contexte officiel, de la place de la culture dans le quotidien.

La seconde partie de l'exposition est voulue plus poétique, art plus quotidien et moins conceptuel, invite davantage à la contemplation. Deux sculptures évoquent l'influence du temps, météorologique et chronologique. Peut-être plus contemporaine, la performance, dont les résultats sont exposés ici. Et, au passage, le visiteur pourra redécouvrir la beauté de la nature et des petits riens. Des œuvres croisent aussi les arts.

Autre aspect des possibles fins du monde, tangible à l'heure des grèves pour le climat : l'écologie. Si certaines œuvres démontrent l'esthétique que peut avoir la nature, d'autres la confrontent à l'Homme. Des photographies notamment. Et là encore, jeu d'ironie et d'art ne se prenant pas forcément au sérieux, une forme qui pourrait être un cercle de culture (ces formes dans les champs attribuées parfois à des extraterrestres) a été crée par une envie beaucoup plus courante et naturelle...

Au mur, une affiche joue à la fois sur le contenu écrit et sa mise en forme. Le texte recense des faits, comme prophétiques  : sont-ils vrais ou faux ? Il est question de l'apocalypse Maya, la fameuse qui était prévue en 2012.  L'oeuvre évoque également des migrants noyés en mer en 2015. Autres théories à piocher au hasard d'un regard :

« Le 20 janvier 2021 aura lieu l'investiture du nouveau président des Etats-Unis, une femme. »

« En 2029, (…) l'astéroïde « 99942 Apophis » passera à proximité de la Terre » : aurait lieu cette année ou la suivante une catastrophe, un « vendredi 13 avril ».

En 2042, selon le Bureau de recensement des Etats-Unis, les non-blancs seront plus nombreux que ceux identifiés blancs non-hispaniques.

Les fins du monde. Par Dora García.

Face à la fin du monde pourtant, l'espoir reste permis. Les visiteurs habitués retrouveront comme en mai dernier les Petites Fleurs de l'Apocalypse. Le plus intéressant est que ces fleurs poussent malgré tout, un peu partout au musée et ailleurs dans Besançon. Discrètes, elles se retrouvent au niveau du sol çà et là : ouvrez l’œil. Elles rappellent qu'une autre interprétation du mot apocalypse, c'est le renouveau.

Au centre de la pièce est installé comme un territoire de petits personnages. Des figures en bois, taille lego, disséminées çà et là sur le support, debout et droites. Une impression de sérénité. Au milieu, une petite fleur blanche pleine de pétales, semblable à une rose – une renoncule en fait.

Cette œuvre prend toute sa signification sachant qu'elle un est un hommage à Hiroshima, Nagasaki ou Fukushima. Si l'installation conjure le recueillement et la mémoire, la fleur épanouie et les figures humaines se tenant debout évoquent aussi, sublimement, la vie. « Survivre ne suffit pas », c'est aussi cela.

L'exposition se termine sur une note positive, et sur la musicalité.

Vous pourrez par exemple avoir un « moment privilégié » pour un duo avec un.e médiateur.trice. Le dimanche, des chanteurs étudiants du Conservatoire viennent aussi chanter avec le public.

Enfin un dispositif d'amplis et de musiciens sur écran donne un petit concert expérimental, des boîtes de conserves sur lesquelles tombe la pluie, faisant office de percussions.

L'art malgré la pluie

Quand la vie vous donne un citron, faites-en une citronnade dit l'adage. Eh bien s'il y a de la pluie, faites-en de l'art. C'est ce que fait le FRAC, qui ne se prend pas trop au sérieux et, selon l'équipe de médiation, n'est pas là dans la position de « celui qui sait » mais plutôt dans un dialogue avec le public, laissant la place à la vision de chacun. En effet, puisque le bâtiment connaît des fuites d'eau, le collectif Etadam a installé En attendant la pluie, visible dans le hall d'entrée, qui se joue des intempéries. Même si ce dispositif ne fait pas partie de l'exposition à l'étage, la démarche peut faire écho aux thèmes de Survivre ne suffit pas.

Pendant que vous jetterez un œil à cette idée amusante, profitez du coin lecture qui propose une sélection d'ouvrages en lien avec les artistes ou le thème de l'expo. Parmi ceux-ci Station Eleven d'Emily St John Mandel, qui lui a donné son titre…

  • Survivre ne suffit pas est visible jusqu'au 28 avril au FRAC de Besançon, 2 passage des arts. Toutes les précisions ici.