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L’enfant rêvé de Raphaël Jacoulot

cinéma

Mercredi 23 septembre 2020 / Michèle Tatu

Jeudi 24 septembre à 20 h au Cinéma Mégarama Beaux-Arts de Besançon, Raphaël Jacoulot présentera L’enfant rêvé en partenariat avec Factuel.info, un film entièrement tourné en Franche-Comté. Une histoire tragique où le destin fragile des hommes s’incarne dans des paysages grandioses.

Mots-clés: cinéma
Jalil Lespert et Louise Bourgoin sont à l'affiche de ce film réalisé par Raphaël Jacoulot.

 La vie réelle

Vue aérienne. Un camion de grumes avance sur une route sinueuse sertie de fiers sapins. Il s’approche d’une scierie. Nous sommes dans un village frontalier, entre deux mondes, d’un côté ceux qui travaillent au pays, et de l’autre, ceux qui se rapprochent de la Suisse pour bien gagner leur vie.

Dans cet entre-deux situé pas très loin de la frontière, François Receveur (Jalil Lespert) et Amélie (Mélanie Doutey) sont propriétaires d’une scierie, un héritage familial. Ici on vit pour laisser quelque chose aux enfants. Le mieux serait d’avoir un fils ; ainsi la scierie changerait de main de père en fils. Le décor est planté : un village jurassien à l’apparence tranquille où les traditions se maintiennent au fil du temps.

Pourtant cette image se fissure très vite : le couple est en plein désarroi. Malgré les différents traitements, il ne parvient pas à avoir un enfant. Amélie, terrienne, décide d’envisager l’adoption. François, lui, a une longueur de retard. Il veut un enfant de sa propre chair. Un enfant avec lequel il irait dans les grandes forêts de sapins irisées par les rayons du soleil. Un enfant avec lequel il ferait des constructions dans les bois. Un enfant qui, plus tard, reprendrait la scierie et mènerait la même vie que lui, à peu de choses près.

La vie rêvée

Dès les premiers plans du film, une femme très lumineuse, vêtue d’une robe rose, apparaît en plein soleil entre deux rangées de planches. Qui est-elle ?

Patricia (Louise Bourgoin) et Philippe (Nathan Willcoks) viennent de s’installer au village. Philippe travaille en Suisse. Le couple achète des planches en bois pour aménager la terrasse de leur maison juchée au-dessus de la vallée. François tombe amoureux de Patricia, un amour sensuel et sauvage, partagé avec elle dans les bois à l’écart du village.  À l’abri des regards indiscrets, les deux amants se retrouvent dans une cabane forestière entourée d’une végétation à la fois mystérieuse et luxuriante.

Au fur et à mesure que la passion les emporte, une crise économique menace la scierie. Faut-il investir et agrandir l’entreprise ou continuer de travailler avec les mêmes moyens ?

Le couple est en crise, l’avenir de la scierie inquiétant, lorsque François apprend que Patricia est enceinte de lui. Son amante devient la future mère de son enfant. « Je voulais parler du désir d’enfant vécu par un homme, un sujet rare au cinéma » explique le réalisateur.

La tension monte. Le bruit saccadé et strident des machines contraste avec la fièvre amoureuse des amants piégés par une situation inextricable. Comment dire la vérité ? À quel moment ? À la maison très lumineuse de Patricia s’oppose l’avenir englué de la scierie. À l’image du mouvement obsédant des machines, les mécanismes du mensonge ne peuvent plus stopper la descente aux enfers.

Au-delà des apparences

Raphaël Jacoulot s’intéresse plus aux faits de société qu’aux faits divers : il montre comment les choses se dérèglent dans une micro société : une maison et une famille dans Barrage ; la bourgeoisie et l’hôtel de luxe de Avant l’aube ; le rejet d’un marginal dans la communauté villageoise de Coup de chaud. Ici, il s’agit de la rencontre de deux modes de vie opposés, la vie rude des entreprises liées à l’économie du bois, et celle, plus facile des frontaliers. Ici un homme au bord de l’épuisement rêve soudainement d’une autre vie et, pour l’obtenir, il doit trahir le groupe social auquel il appartient : sortir des traditions, de l’idée de transmission omniprésente dans le village et l’entreprise.

Raphaël Jacoulot creuse son sillon du côté de Simenon et de Claude Chabrol en scrutant ce qui se cache derrière le jeu des apparences. Il en fait même la figure centrale de son cinéma. Les éléments, les inondations dans Barrage, les chutes de neige dans Après l’aube, la  canicule dans Coup de chaud  et les forêts touffues dans L’enfant rêvé finissent par emprisonner les personnages.

Sans faire de psychologie, le cinéaste filme le dérèglement. Il accumule les éléments de mise en scène qui poussent les personnages vers une tension extrême : coincé de toute part, François bascule à la lisière de la folie et de l’irréversible.

S’opposant au premier plan du camion filmé en plongée, la caméra recule, prend de la hauteur et cloue les personnages au sol, « enchaînés » à la complexité de leur destinée.