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L'état policier

éditorial

Vendredi 14 décembre 2018 / Daniel Bordür

Gardes à vue préventives par centaines. Gilets jaunes gazés sans sommation pas qu'à Paris, mais aussi à Besançon et Valentin. Gilet jaune poursuivi et condamné à Vesoul. Gilet jaune pacifique interpellé à Saint-Vit. Pressions préfectorales pour dissuader de manifester, dénonciation ministérielle d'une atteinte à l'économie... Après l'oracle présidentiel, il n'y aurait plus rien à dire, ce serait même outrecuidant d'oser ne pas dire merci. Après l'oracle, circulez. Soyez raisonnables. Taisez vous. A la niche.

Les lycéens et les étudiants qui protestent eux aussi contre Parcours-Sup ou la réforme du bac ? Les mains sur la tête ! Et un bon coup de lacrymo dans la poire pour qui n'est pas content et le dit un peu trop haut. Les vidéos sont édifiantes, nombreuses, intolérables.

Pour qui avait mission première d'éviter que l'extrême-droite ne remporte la mise, c'est du joli. Et maintenant, il vient nous dire que c'est elle ou lui ! Quand on songe que certains dans son entourage ont tenté de jouer à « c'est pas moi, c'est l'autre » ! On pense à ces accusations de sédition. A cette tentative de faire prendre la colère sociale pour la peste brune, de comparer les cris et les mots de révolte à des grognements à peine humains. On pourrait rétorquer : « celui qui le dit, c'est celui qu'y est... »

En fait, si désescalade il doit y avoir, c'est d'abord celle du mépris, de l'arrogance de classe, de l'accaparement des richesses. Ceux qui devraient être raisonnables, ce sont ceux qui ont tout et en veulent encore plus. Ils doivent savoir que l'humanité les empêchera de toutes ses forces de continuer à corrompre l'entraide et la coopération qui rendent la vie économique et sociale supportable.

La concurrence généralisée dont ils tentent d'instaurer la tyrannie qu'ils peignent sous les couleurs de la providence ne produit que haines et destructions. Depuis que leur projet est à l'œuvre, jamais on ne s'est tant plaint de la déchirure du tissu social. Il faut croire qu'on y tient à ce bout de chiffon.

On les entend rétorquer, « oui mais, la violence, les casseurs... » Et on écoute les manifestants répliquer samedi dernier à l'intention des policiers anti-émeute positionnés devant la préfecture de Besançon : « les casseurs sont derrière vous ». Et tout agnostique qu'on soit, on se rappelle ces quelques mots de l'évêque brésilien Dom Hélder Câmara dont la béatification est en cours :

« Il y a trois sortes de violence.
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Câmara était un adepte de la théologie de la libération. Libération, émancipation, révolution... Ces mots ont toujours fait mal aux oreilles des puissants sourds aux manifestations des désordres qu'ils causent, et auxquels il leur arrive d'ajouter le malheur et la honte d'un état policier.