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L’exil et le chaos

Mercredi 3 avril 2019 / Michèle Tatu

Ours d’or à Berlin, « Synonymes » de Nadav Lapid ne s’attache pas seulement au sens des mots, mais aussi au sens de la vie, à l’exil, au désenchantement.

On entre dans le film par effraction. La caméra suit un jeune homme qui court dans la rue, récupère une clef sous un paillasson, et pénètre dans un appartement bourgeois vide. Très vite il se fait voler ses affaires. Il se retrouve nu au sens propre et au sens figuré. Il s’appelle Yoav, arrive d’Israël, son pays qu’il a fui.

Le chaos des mots

Recueilli par un couple du 6e arrondissement avec lequel il partage son vécu, Yoav (Tom Mercier) refuse de parler hébreu pour ne rien garder de son pays. Et c’est à partir de synonymes qu’il apprend la langue française, d’abord en injuriant Israël avec une liste d’implacables mots ayant le même sens : fétide, répugnant, hideux, abominable…

Ses amis lui donnent des vêtements. Il déambule dans les rues avec un manteau jaune trop court, étriqué. C’est un guerrier de l’asphalte. Il marche et répète à voix haute les synonymes des mots qu’il apprend. Physiquement, il ressemble à un personnage lunaire un peu fou, un peu étonné avec ses yeux ronds, ou peut-être encore, à certains moments, à un personnage issu d’un conte de Voltaire. 

Le chaos des corps

D’abord tourné vers l’intime, le film montre la relation de cet homme avec le couple qui l’accueille. C’est une relation d’amour triangulaire. Il raconte son histoire à Emile (Quentin Dolmaire), aspirant écrivain, contre de l’argent. Ensuite, il se marie avec Caroline (Louise Chevillote) en vue d’obtenir la nationalité française. Au fil des séquences, Nadav Lapid introduit de la confusion dans le propos. Il brouille les pistes créant ainsi du chaos. Pourquoi Yoav trouve-il du travail chez ses compatriotes d’Israël alors qu’il exècre son pays ?

Est-ce uniquement pour de l’argent qu’il accepte de poser pour un photographe ? La séquence de pose fait penser à une autre séquence du cinéma de Godard, où dans Sauve qui peut la vie, la chaine sexuelle signifie que les corps payés ne peuvent se dérober. Ils deviennent alors l’objet de tous les fantasmes. La mise en scène de cette séquence renvoie le spectateur à la douleur de l’asservissement, au machiavélisme du metteur en scène, le seul à tirer les ficelles. D’ailleurs, dans cette séquence, Yoav hurle des mots hébreux faisant penser que la torture imposée par le photographe le réveille à la douleur de sa vie en Israël.

 Le chaos du monde

La dernière partie est kafkaïenne. Elle décrit le parcours obligatoire que doivent suivre les exilés s’ils veulent vivre en France. Les questionnaires auxquels ils doivent répondre afin de devenir de bons citoyens confèrent au film une dimension comique. La Marseillaise détournée de son sens par la mauvaise prononciation ou l’utilisation hasardeuse des mots accentue cet effet. Encore les mots. Animées par l’actrice Léa Druker, les séquences de leçons civiques transforment le film en un véritable délire verbal. Yoav a quitté son pays de plein gré. Il découvre que la France n’est pas le pays dont il a rêvé. A la fin du film, lors d’une séquence époustouflante de violence verbale, Yoav interrompt un concert. Aucun Etat ne sait répondre à la douleur de l’exil. Yoav avance quand même. Il trouve de la force dans la multiplicité du sens des mots. 

Ainsi Nadav Lapid, à son arrivée en France, a-t-il fait face au chaos du monde grâce au cinéma.