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Mauvais signal

Vendredi 12 janvier 2018 / Daniel Bordür

« Parfois, quand il y a des désaccords entre le peuple et les intellectuels, c’est parce qu’il y a de la confusion chez les intellectuels. » En réagissant ainsi à la tribune de Jean-Marie-Gustave Le Clézio dans L'Obs C'est dégueulasse, qui dénonce sa politique migratoire, Emmanuel Macron ne se place plus dans l'ambiguïté dont il use avec talent, mais dans une posture dangereuse. Soit dit en passant, il se met dans les pas de Manuel Valls qui avait dit tout le mal qu'il pensait des sciences humaines et sociales en dénonçant la sociologie comme fabriquant une prétendue « culture de l'excuse ». L'ancien premier ministre signifiait alors que point n'était besoin de chercher à comprendre, en l'occurrence le djihadisme, ce qui est le propre d'une démarche scientifique.

Quand des dirigeants s'en prennent aux écrivains ou aux chercheurs au prétexte que leurs prises de position ou leurs travaux leur déplaisent parce qu'ils critiquent leur politique, ils ne mettent pas seulement la culture et la recherche en danger. Ils s'en prennent aussi, symboliquement, aux libertés de pensée et d'expression. Quand des responsables politiques montrent du doigt des esprits ayant placé haut la conscience, la méthode scientifique, l'éthique, tant celle de la conviction que celle de la responsabilité, ils se mettent dans la catégorie des populistes où ils aiment reléguer ceux qu'ils veulent disqualifier.

Que le président de la République se targue d'être lui-même un intellectuel qui sait ce que les mots et les concepts veulent dire, aggrave son cas. Polémiquer avec un prix Nobel de littérature ou des savants en opposant une opinion censée raisonnable face à des intellectuels supposés rêveurs et sentimentaux, est digne des pires démagogues. Il se positionne ainsi en surplomb du débat d'idées dont il serait l'arbitre suprême. Si l'on commence à emprunter cette posture, qui sait où elle peut mener le débat public et une société déjà bien abimée. Car c'est la posture des dirigeants omnipotents des régimes autoritaires, de Staline à Erdogan...

Emmanuel Macron a beau prendre sa voix la plus douce, il use en fait d'un ton doucereux de donneur de leçons pour signifier sans le dire qu'il déteste la critique. Or, celle qui lui est faite sur sa politique à l'égard des migrants consiste à lui reprocher son inhumanité. Comme si président des riches ne suffisait pas. Ce faisant, on voit très bien sa main de fer dans son gant de velours. Elle s'agite aussi à l'intention de son propre camp où ses projets ne font pas l'unanimité. Les pouvoirs faibles se cabrent plus facilement que les autres pour justement cacher leur faiblesse.

N'est pas De Gaulle qui veut. Le fondateur de la 5e République se garda bien de ferrailler verbalement avec Sartre. Et quand certains lui suggérèrent d'arrêter l'auteur des Chemins de la liberté, il rétorqua, superbe : « La république n'enferme pas son Voltaire ! »

Je ne suis pas en train d'écrire que Macron projette d'enfermer Le Clézio. Mais simplement de dire que le dénigrement des intellectuels est un très très mauvais signal démocratique.