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"Je suis né en bonne santé dans les bras d’une civilisation mourante"

chronique

Mercredi 2 octobre 2019 / Danièle Secrétant

La parole d’Amin Maalouf, né le 25 février 1949, à Beyrouth, est précieuse. Il a été, est encore, témoin, acteur, spectateur éclairé, parfois victime, des courants souvent violents de l’Histoire. Ces courants qui portent les civilisations vers un naufrage annoncé. Pourra-t-on éviter la catastrophe ? Amin Maalouf est pessimiste. Il est même infiniment triste. La tristesse, c’est sous ce vocable qu’il réunit ses regrets, ses remords, sa nostalgie ou sa mélancolie.

Mots-clés: religion
Les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde.
Naufrage, un dessin de Victor Hugo, illustre la couverture de l'essai d'Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations.

                         Le naufrage des civilisations.

"Il faut faire attention aux analyses d’Amin Maalouf : ses intuitions se révèlent des prédictions, tant il semble avoir la prescience des grands bouleversements de l’Histoire. Il s’inquiétait il y a vingt ans de la montée des « identités meurtrières » ; il y a dix ans du « dérèglement du monde ». Il nous explique aujourd’hui pourquoi toutes les aires de civilisation sont menacées de naufrage." (Extrait de la quatrième de couverture)

"Tristesses récurrentes pour les sociétés arabes qui, une ou deux fois par génération tentent de décoller, s’élèvent un peu puis retombent lourdement à terre comme des faucons aux ailes brisées. Et tristesse aussi pour les idéaux généreux qui ont animé ma jeunesse et qui, au crépuscule de ma vie, se retrouvent malmenés et déconsidérés : l’universalité, le sens ascendant de l’Histoire, le foisonnement harmonieux des cultures, la convergence des valeurs, et l’égale dignité des humains."

Un naufrage annoncé. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Amin Maalouf se pose la question en parlant, entre autres, de sa nation arabe, dont la "détresse suicidaire a entrainé la planète entière dans l’engrenage destructeur." Il lance un cri d’alarme, fait un état des lieux en revenant sur nombre d’épisodes de l’Histoire du monde dont le traitement a favorisé des tensions, des conflits, des haines… Nous assistons au naufrage des civilisations, prédit, ou constate, ce grand témoin de son temps, du nôtre aussi. Partant de l’histoire de sa famille, il raconte un cheminement, il cherche à comprendre, à trouver des solutions afin que le désastre annoncé ne se produise pas. Il cherche à nous faire déchirer le voile de l’aveuglement et celui de l’irresponsabilité. Il déplore que les sociétés arabes et musulmanes n’aient pas évolué " vers moins d’obscurantisme, moins de détresse, moins de désespoir…

[…]

Si j’ai recours à un vocabulaire maritime, c’est parce que l’image qui m’obsède depuis des années, est celle d’un naufrage – un paquebot moderne, scintillant, sûr de lui et réputé insubmersible comme le Titanic, portant une foule de passagers de tous les pays et de toutes les classes, et qui avance en fanfare vers sa perte."

"C’est à partir de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde"

Dans le prologue de son essai organisé en quatre grands chapitres, il écrit : "Je suis né en bonne santé dans les bras d’une civilisation mourante, et tout au long de mon existence, j’ai eu le sentiment de survivre, sans mérite ni culpabilité, quand tant de choses, autour de moi, tombaient en ruine ;" En fin de son essai, cette phrase terriblement amère : "C’est à partir de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde. "Sa terre natale, ce sont ces terres du Levant, dont il dit que les lumières se sont éteintes, favorisant la propagation des ténèbres sur notre planète et l’entrainant dans un engrenage destructeur. Au cours de son récit souvent autobiographique tant il a été proche des événements qu’il décrit, qu’il analyse, Amin Maalouf fait un certain nombre de constats :

"Néanmoins, force est de constater que, dans le monde d’aujourd’hui, nulle part on ne parvient à faire vivre ensemble, de manière équilibrée et harmonieuse, des populations chrétiennes, musulmanes et juives.

Dans les pays où prévaut l’islam, les adeptes des autres religions sont traités, au mieux comme des citoyens de seconde zone, et trop souvent bien pire encore, comme des parias ou des souffre-douleur ; une situation qui, de surcroît, se détériore au fil des ans plutôt que de s’améliorer.

Dans les pays de tradition chrétienne, ce qui caractérise l’attitude envers l’islam, c’est la méfiance. Pas seulement celle qui est due au terrorisme ; il y a une méfiance plus ancienne, née de la rivalité entre deux religions conquérantes cultivant la même ambition planétaire, qui se sont affrontées depuis des siècles en de multiples croisades et contre-croisades, conquêtes et reconquêtes, colonisations et décolonisations.

Et dans les rapports entre les musulmans et les juifs, c’est également la méfiance qui prévaut, née cette fois d’une rivalité relativement récente mais extrêmement virulente entre des nationalismes adossés à la religion et qui se trouvent embarqués dans une guerre totale – sur tous les plans, et sur toute l’étendue de la planète.

[…]

La désintégration des sociétés plurielles du Levant a causé une dégradation morale irréparable, qui affecte à présent toutes les sociétés humaines, et qui déchaîne sur notre monde des barbaries insoupçonnées."

Une secousse mentale de grande magnitude

"Les turbulences du monde arabo-musulman sont devenues, ces dernières années, la source d’une angoisse majeure pour l’humanité, écrit-il.

[…]

C’est un peu comme si nous avions tous subi une secousse mentale de grande magnitude, dont l’épicentre se situait du côté de ma terre natale. Et c’est justement pour cela, parce que je suis né et que j’ai grandi au bord de la « faille », que je m’efforce de comprendre comment la secousse s’est produite, et pourquoi elle s’est propagée dans le reste du monde, avec les conséquences monstrueuses que l’on sait. 

Dans le chapitre I, Un paradis en flammes, il raconte l’histoire de sa famille, chassée d’Égypte. Il évoque l’affrontement entre l’organisation islamiste des Frères musulmans, et les autorités du Caire, affrontement commencé dans les années 20 : "Cet affrontement commencé en Égypte dans les années 20, finira par avoir des retombées dans le monde entier, du Sahara au Caucase, et des montagnes d’Afghanistan jusqu’aux tours jumelles new-yorkaises, attaquées et détruites, le 11 septembre 2001, par un commando suicide ayant à sa tête un militant islamiste égyptien."

Quand Oum Kalthoum chantait les Robaïyat de Khayyâm

Il parle de la culture qui, autrefois, étendait son rayonnement vers d’autres univers culturels. "La chanteuse Oum Kalthoum chantait les Robaïyat de Khayyâm. Leïla Mourad, née Assouline, héritière d’une longue tradition de musiciens juifs, faisait célébrer les salles avec sa chanson culte qui disait : Mon cœur est mon seul guide.

Claude François, un français d’Égypte ainsi que Dalida, Georges Moustaki, Guy Béart…"

Il raconte la crise, dans les années 50, entre le gouvernement Égyptien et les autorités britanniques. La crise de Suez, en 1956. "Comment Nasser devint l’idole des foules, dans son pays comme dans l’ensemble du Proche-Orient. Mais aussi comment sa démagogie nationaliste l’a conduit vers le précipice, et tout le monde arabe avec lui. Et comment le raïs fut indéniablement l’un des fossoyeurs du Levant que j’aimais."

Amin Maalouf nous convie à une leçon d’Histoire, dans ses méandres complexes, leçon d’autant plus passionnante qu’elle a été vécue quasiment en direct par lui et sa par sa famille, mais racontée avec le recul pris par un intellectuel éclairé.

La ruine d’un modèle, le Liban

Il revient, entre autres, sur l’histoire du Liban. "La ruine de ce modèle qui fut si prometteur me cause une tristesse dont je n’ai plus le temps de me consoler.

[…]

Cette variété si rare de coexistence entre les religions et entre les cutures était le fruit d’une sagesse instinctive et pragmatique plutôt que d’une doctrine universaliste explicite."

Amin Maalouf est sévèrement critique sur le poids des religions. Il parle de l’expérience libanaise, qui avait organisé que "le président de la République serait obligatoirement un chrétien maronite ; le président du Conseil, un musulman sunnite ; le président du Parlement, un musulman chiite. Au gouvernement, il y aurait toujours une parité exacte entre ministres chrétiens et musulmans."

On sait ce qu’il est advenu de cette construction. Le communautarisme s’est renforcé.

"Au lieu de se tourner vers l’État pour obtenir leurs droits, les citoyens trouvaient plus utiles de passer par les dirigeants de leurs communautés. Celles-ci sont devenues des satrapies autonomes, gouvernées par des clans ou des milices armées, et qui mettaient leurs propres intérêts au-dessus de l’intérêt national."

Il évoque la question du voile. Dans une vidéo que l’on peut trouver sur la Toile, Nasser relate un entretien avec le chef des Frères musulmans. Ce dernier lui ordonne d’imposer le voile à toutes les femmes lorsqu’elles sortent dans la rue, ce qui suscite un grand éclat de rire dans la salle dans laquelle il intervient. « Tu veux nous ramener au temps du calife al-Hakem, qui avait ordonné aux gens de ne sortir dans la rue que la nuit, et de s’enfermer dans la journée ? » lui a rétorqué Nasser, moqueur. Et de conclure, après qu’une voix dans l’assemblée a suggéré que le Frère musulman porte lui-même le voile. "Le raïs est si amusé par ce qu’il relate qu’il a du mal à reprendre son discours. Il avale une gorgée d’eau. Et quand il parvient à surmonter son fou-rire, il se met à énumérer les demandes formulées, selon lui, par le dirigeant islamiste : les femmes ne doivent plus travailler, les cinémas et les théâtres doivent fermer, etc. « En d’autres termes, il faut que l’obscurité règne partout ! » De nouveau, les rires."

Aujourd’hui, plus personne n’a envie de rire devant ce genre de propos, mis en action dans tant de régions du monde.

Dans le chapitre II, Des peuples en perdition, Amin Maalouf évoque le sentiment de haine de soi, celui de l’absence de confiance en soi, des siens. La défaite arabe lors de la guerre des six jours, en 1967, a laissé des plaies encore à vif.

"Que des millions de personnes se retrouvent sous l’emprise du désespoir, et qu’un grand nombre d’entre elles en viennent à adopter des attitudes suicidaires, cela ne s’était jamais vu dans l’Histoire, et il me semble que nous n’avons pas encore pris toute la mesure de ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux dans l’ensemble du monde arabo-musulman, comme dans tous les pays où vivent ses diasporas."

Les Arabes pris au piège de leurs défaites, les Israéliens pris au piège de leurs victoires

Il clôt ce chapitre II en évoquant son départ du " Liban en guerre sur une embarcation de fortune, en juin 1976, tous les rêves de mon Levant natal étaient déjà morts, ou agonisants.

[…]

Les Arabes étaient pris au piège de leurs défaites, et les Israéliens au piège de leurs conquêtes, les uns comme les autres incapables de se sauver."

1967 et 1979, deux dates charnières

Le chapitre III, L’année du grand retournement, donne deux dates charnières à ce grand retournement. 1967 et 1979. Les décisions que prennent, ou ne prennent pas les femmes et les hommes politiques ont des conséquences.

1967. Guerre dite des « six jours ». "Le drame que les Arabes d’aujourd’hui nomment simplement « Soixante-sept » fut donc un tournant décisif sur le chemin de la détresse et de la perdition. Mais il n’explique pas tout. Les choses auraient pu s’arranger, un autre virage aurait pu être pris, quelques années plus tard, pour remonter la pente."

1979. En février de cette année-là, l’ayatollah Khomeiny (qui a été hébergé en France quelques mois) proclame la révolution islamique en Iran.

À partir de mai 1979, au Royaume-Uni, révolution conservatrice mise en place par « la dame de fer » Margareth Thatcher.

Quel lien, ou quels liens entre ces deux évènements ?

"Chacune de ces deux révolutions allait avoir des répercussions planétaires majeures. Les idées de Mme Thatcher allaient très vite gagner les États-Unis avec l’arrivée de Ronald Reagan à la présidence ; tandis que la vision khomeyniste d’un islam à la fois insurrectionnel et traditionaliste, résolument hostile à l’Occident, allait se propager à travers le monde, prenant des formes très diverses, et bousculant les approches plus conciliantes."

Une nouvelle sorte de coupure du monde en deux, chaque fraction de ce monde étant elle-même fissurée, morcelée, sujette à des convulsions.

Le chapitre IV, Un monde en décomposition. Le monde est factuellement marqué par un « affrontement entre les civilisations », et notamment entre les religions.

Cet affrontement meurtrier se produit aussi au sein d’une même civilisation.

"La chose se vérifie, à l’évidence, pour le monde arabo-musulman, qui semble avoir pris sur lui d’amplifier jusqu’à l’absurde tous les travers de notre époque. Si la détestation ne cesse de monter entre lui et le reste de la planète, c’est en son sein que se produisent les pires déchirements, comme en témoignent les innombrables conflits sanglants qui s’y sont déroulés dans les dernières décennies, de l’Afghanistan au Mali en passant par le Liban, la Syrie, l’Irak, la Libye, le Yémen, le Soudan, le Nigeria ou la Somalie."

Et l’Europe ?

L’une de mes grandes tristesses d’aujourd’hui concerne l’Europe.

[…]

"Car j’attendais autre chose de mon continent d’adoption : qu’il offre à l’humanité entière une boussole, qu’il lui évite de s’égarer, qu’il l’empêche de se décomposer en tribus, en communautés, en factions et en clans."

 En exergue de son épilogue, il veut croire que " Le pire n’est pas toujours certain." (Pedro Calderon de la Barca. (1600-1681) titre d’une comédie).

"Aurons-nous la force d’âme de nous ressaisir et de redresser le cap avant qu’il ne soit trop tard ? Je veux encore l’espérer. Il serait triste que le paquebot des hommes continue à voguer ainsi vers sa perte, inconscient du danger, persuadé d’être indestructible, comme l’était jadis le Titanic – avant d’aller s’abimer dans la nuit contre sa fatidique montagne de glace, tandis que l’orchestre jouait Plus près de Toi, Seigneur, et que le champagne coulait à flots."