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Ne pas remettre une pièce dans l'infernale machine

éditorial

Dimanche 27 octobre 2019 / Daniel Bordür

Il y a trop longtemps que la politique vit au rythme des faits divers. C'est une des rançons de la société du spectacle dont le ton est donné par le scandale devenu marchandise. L'agression raciste perpétrée par un élu régional d'extrême-droite se drapant dans une défense de façade de la laïcité, est une illustration de ce constat, une de plus.

Cette agression, comme tout fait divers monté en épingle, a surtout fait diversion, comme expliquait Pierre Bourdieu. C'était son but et son objectif. Et les médias bavards comme les élus en mal de reconnaissance ont mis et remis des pièces dans l'infernale machine. Celle-ci est un véritable piège qui consiste à transformer une controverse secondaire en polémique existentielle puis en affaire d'Etat, visant à instrumentaliser la loi de 1905 pour en retourner autant la lettre que l'esprit.

Ce texte qui instaura la neutralité de l'Etat républicain, après des siècles de cogestion entre la monarchie et l'église catholique, s'applique aux fonctionnaires. Et pas aux usagers des services publics, fussent-ils engagés à l'occasion dans leur mise en œuvre, exerçant ainsi leur citoyenneté, manifestant leur appartenance à la cité. C'est notre loi. Elle garantit la liberté de conscience des personnes privées et la neutralité religieuse des personnes publiques. Les parents permettant qu'aient lieu des sorties scolaires viennent comme ils sont : c'est ainsi, que ça plaise ou non à l'extrême-droite. Et hélas à ceux qui n'en sont pas mais considèrent qu'elle pose mal de bonnes questions.

Des médias embrayant sur le fait divers, somment tout un chacun de se positionner sur la façon dont certaines musulmanes doivent s'habiller lorsqu'elles accompagnent ces fameuses sorties. Mais derrière cette question déplacée, se tapit un grave danger : l'interdiction de facto, faute d'accompagnatrices, des sorties scolaires dans les quartiers où vivent des descendants des immigrations post-coloniales. Un élu de la Côte d'Azur veut en faire une loi que des parlementaires macronistes seraient près à voter...

Un ancien Premier ministre passé de gauche à droite avait théorisé sur l'apartheid qui frappait ces quartiers. La sortie de l'élu RN, un parti historiquement adepte de cet apartheid, vise à le renforcer, à aggraver la discrimination et la stigmatisation, en faire des perspectives politiques dont l'histoire montre qu'elles finissent généralement dans le sang.
N'ayons pas peur de faire un procès d'intention à l'extrême-droite. Ses mots mentent mais son projet reste le même : chasser l'Autre, et pour ce faire le montrer à la vindicte, le provoquer, l'humilier, le présenter en ennemi qu'un jour on pourra tirer comme un lapin.

Quant aux politiciens LREM ayant emboîté le pas à l'extrême-droite sur le sujet, ils ont raté une occasion de ne pas mettre d'huile sur l'incendie. Le président de la République a même estimé que certains avaient « trop parlé » (Canard enchaîné du 23 octobre), précisant qu'il faut « éviter les amalgames entre les questions d'immigration, de radicalisation et le débat sur la laïcité ». Mais dans le même temps, le parti majoritaire s'embarque dans des débats internes cultivant ces amalgames et devant déboucher avant les élections municipales sur des propositions parmi lesquelles on pourrait retrouver l'interdiction du voile pour les accompagnatrices de sorties scolaires ! Certains rêvent même de l'interdire carrément dans la rue... Si cela advenait, ce serait la victoire politique du pire sans même que l'extrême-droite ait gagné électoralement !
C'est en s'appuyant sur les faits divers, faisant ainsi diversion sur nombre de sujets, que l'extrême-droite prospère dans ce pays et quelques autres avec l'aide complaisante de quelques grands médias de marché, ceux qui ont du temps de cerveau disponible à vendre...

Comme le suggère une récente chronique de François Morel dans Philosophie Magazine, on pourrait aussi, à propos des faits divers, faire divergence ! Et dire qu'il y a mille sujets d'intérêt public plus importants que la façon dont certaines musulmanes s'habillent.