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Nous retenons notre souffle

éditorial

Jeudi 20 avril 2017 / Daniel Bordür

Une bonne part de l'ambiance du pays dans les prochains mois dépend du vote de dimanche. Et peut-être même l'ambiance de quelques années, celle de l'Europe... En attendant, les oracles s'affolent comme des boussoles perdues.

Nous retenons notre souffle. La majorité des sondages entrevoit un duel Macron-Le Pen tandis que les commentateurs échaudés jouent la prudence en parlant de « mouchoir de poche » pour quatre prétendants, ce qui dessine six éventualités pour le second tour. Les poursuivants Fillon et Mélenchon gardent espoir, invoquent l'un un « vote caché », l'autre une réelle dynamique. Ils s'appuient aussi sur des enquêtes moins ordinaires, analysant les propos des internautes, mesurant les citations positives sur internet ou le poids numérique des candidats même si un confrère trouve que Fillon a beaucoup de mauvaise graisse, même si Mélenchon parle d'horoscope...

A croire qu'on a besoin d'oracles, comme dans l'Antiquité... On comptait les oiseaux dans le ciel, on interrogeait la pythie de Delphes selon un protocole codé, on lisait dans les entrailles d'animaux sacrifiés... Aujourd'hui, certains jouent au loto, scrutent le marc de café, misent à la bourse ou au casino... On trouvera, après coup, toujours quelqu'un ayant dit juste. Invoquera-t-on le hasard ? La connaissance ? Des observations forcément partielles ?

Si le nombre de fans sur les réseaux sociaux constituait un pronostic, François Hollande serait en passe de se qualifier au second tour avec Marine Le Pen. Mais qu'on mesure l'audience actuelle, le président actuel cèderait la place au candidat de la France insoumise... C'est ce que suggère le site Politologue qui a également calculé le temps d'antenne respectif des candidats, ou souligné l'intérêt des utilisateurs des réseaux sociaux pour Dupont-Aignan ou Poutou. 

Dans une campagne municipale, l'affluence aux réunions publiques des candidats donne parfois une indication de ce que peut être le résultat. Mais là, quelle est la signification des salles pleines ou débordantes de Mélenchon, l'impressionnante avance en nombre de vues sur Youtube de ses meetings sur ceux des autres ? Outre que c'est bel et bien lui qui a suscité le plus l'intérêt et la curiosité des citoyens, vont-ils pour autant l'envoyer à l'Elysée ? Ses militants veulent le croire, mais une fois encore, croire n'est pas savoir...

Nous retenons notre souffle car une bonne part de l'ambiance, de la qualité de vie du pays dans les prochains mois dépend du vote de dimanche. Et peut-être même l'ambiance de quelques années, celle de l'Europe... Ce pays aime la politique, il en a la passion. Il n'a pas forcément toutes les clés de la démocratie, en raison d'institutions verrouillées, de médias de masse contrôlés par quelques oligarques, d'une complexité sociale souvent invisible, d'une curieuse hiérarchie des valeurs plaçant l'argent au dessus de tout, d'outils qui s'inventent chaque jour...

Nous retenons notre souffle parce que la crédulité et la peur peuvent une fois encore jouer un mauvais tour au pays. On s'étonne ainsi que le président Hollande à qui il reste quelques jours de mandat s'alarme davantage du score de Jean-Luc Mélenchon que de celui de Marine Le Pen, comme s'il n'avait pas eu cinq ans pour mener une politique faisant baisser l'un et l'autre. Surtout l'autre...

Parce qu'enfin, l'extrême-droite à nouveau au second tour, ce serait un très mauvais signe donné à nous mêmes et au monde. Même si elle est finalement battue, ce qui n'est pas gagné d'avance, l'extrême-droite au second tour, ce serait un brutal coup porté au processus démocratique, en tout cas au processus démocratique institutionnel. Le débat avec l'autre qualifié ne serait pas serein tant l'enjeu serait la pérennité même des promesses républicaines. 

Fillon-Le Pen, ce serait comme la répétition tragique de 2002 en pire, une mauvaise farce sous forme de face-à-face des mis en examen dont nous n'aurions collectivement pas à être fiers. Dont il faudrait pourtant se relever au plus vite pour effacer l'humiliation, si nous le pouvons, à l'occasion des législatives. A moins que les jauges de l'abstention et du vote blanc d'un tel second tour ne délégitiment le scrutin.

Fillon-Macron donnerait à choisir entre les héritiers de Sarkozy et Hollande, ceux-là mêmes qui ont conduit des politiques économiques très proches avec des variantes sociales revendiquées mais peu évidentes, et de vraies divergences sociétales, autrement dit culturelles.

Macron-Le Pen, en dépit des augures sondagières, ne serait certainement pas la partie de plaisir promise au jeune représentant de l'intelligentsia européenne. L'Union a tant à se faire pardonner, et les eurolâtres aussi, qu'il sera difficile à de nombreux électeurs - notamment ceux du non de gauche de 2005 - de voter pour quelqu'un promettant l'approfondissement de ses tendances actuelles.

Fillon-Mélenchon aurait une certaine allure, un petit goût vintage de reprise de distance avec l'oncle d'Amérique. Ce serait aussi une véritable opposition, tant idéologique qu'économique. En fait, la variante actuelle d'un débat qui structure la vie politique française depuis plus de deux siècles. Ce vieux débat dont veut précisément sortir Macron en en incarnant une impossible synthèse comme l'a démontré le mandat Hollande.

Macron-Mélenchon aurait aussi belle allure. Écarté le risque de retour à l'ordre moral et son cortège de régressions, le débat serait celui des forces productives sans lesquelles le pays est en panne, mais aussi philosophique ! Inédit dans la France contemporaine, c'est celui de la recomposition politique la plus aboutie. Mais l'élimination de Fillon laisserait l'extrême-droite préempter le camp conservateur.

Mélenchon-Le Pen serait saignant. Il opposerait les héritiers de la résistance et de la milice, les coopérateurs et les réactionnaires, la culture et la barbarie. Comme le précédent, il porterait en germe la dangereuse recomposition de la droite sous l'égide de sa frange la plus brutale. Les démocrates du centre et de droite républicaine auraient la responsabilité majeure de choisir un camp qui n'est pas le leur, et de méditer sur comment on en serait arrivé là...

Les électeurs de la droite républicaine et du centre ont un dilemme, celui du choix entre Fillon et Macron. Pour les électeurs de gauche, le vote « utile » est renversé, porté par la dynamique de Mélenchon qui contraste avec la déliquescence du PS qui plombe Hamon malgré son entrain. Ce faisant, cela interroge la stratégie des frondeurs : ont-ils eu raison de rester dans un tel parti ? S'ils ont contribué au renoncement de Hollande et à l'éviction de Valls, le maintien de leur candidat va-t-il conduire à la chute de Mélenchon ?

Nombreux à gauche penchent pour Macron mais s'interrogent : rejoint par de plus en plus de figures de droite, fera-t-il mieux que Hollande qui a déçu une grande partie d'entre eux ? Alors certains hésitent : la clarté de Mélenchon ne vaut-elle pas mieux que l'ambiguïté de celui qu'on présente comme le fils spirituel de François Hollande ?