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« Organisez la décroissance, ou le réchauffement le fera pour vous ! »

analyse

Vendredi 25 janvier 2019 / Daniel Bordür

C'est le message de l'agronome Mathieu Cassez à la filière comté. Il a publié dans le journal de la FDSEA du Doubs un article exhortant les producteurs de lait à prendre en compte une baisse prévisible de 20% des rendements fourragers à échéance proche. Sinon, il faudra songer à faire du comté au lait de brebis...

Mots-clés: comtéclimat

Le 5 octobre 2018, dans un article relatant l'augmentation de 1,3° en dix ans constatée par une équipe de chercheurs dans la tourbière de Frasne (Haut-Doubs), je posais ces deux questions qui m'étaient venues à l'esprit en écoutant l'exposé de l'écologue Daniel Gilbert : « Faut-il se demander si l'on pourra encore faire de l'élevage à comté dans trente ans ou s'il faut commencer à songer à concurrencer le roquefort ? Élever des brebis ou avoir moins de vaches ? »

L'agronome Mathieu Cassez, conseiller d'entreprise à la chambre d'agriculture Doubs-Territoire-de-Belfort, se pose depuis plus longtemps encore des questions du même ordre. Six semaines plus tard il signait dans le numéro du 16 novembre 2018 de La Terre de chez nous, l'hebdomadaire de la FDSEA du Doubs, un long article sur les conséquences du changement climatique sur l'AOP comté. Son titre était tout aussi provocateur que mes interrogations : « 2050 : du comté au lait de brebis ? »

On peut le lire ici, mais pour ceux que sa technicité rebuterait, voici une analyse destinée à en faciliter la compréhension, avant que l'auteur ne réponde à quelques questions.  

Faudra-t-il alors acheter régulièrement du fourrage hors de la région ?

Mathieu Cassez rappelle pour commencer que Besançon devrait connaître en 2030 le climat de Florence (Italie), en 2050 celui de la Grèce, et explique que l'élevage laitier aurait tout intérêt à s'inscrire dans des logiques d'adaptation. Il souligne que l'évolution du climat est déjà visible avec des pluies printanières de plus en plus importantes et des sécheresses estivales plus fréquentes : je ne connais aucun paysan le contestant. Il évoque plusieurs conséquences à ces phénomènes, notamment une diminution du rendement des prairies de l'ordre de 20%, soit 1,5 à 2 tonnes de matière sèche en moins par hectare.

Certes, l'herbe poussera plus vite et plus tôt dans l'année, permettant des foins plus précoces, comme on a commencé à le constater depuis quelques années. Une fois coupée, cette herbe risque fort de ne plus repousser à cause d'étés très secs, compromettant de plus en plus les regains. Et si l'on pourra compter sur davantage de pluies automnales qu'aujourd'hui, on risque d'avoir des soucis pour récolter ou faire pâturer les animaux pour cause de sols gorgés d'eau sur lesquels s'enfoncent plus que de raison les pneus des tracteurs ou les sabots des animaux ! Faudra-t-il alors acheter régulièrement du fourrage hors de la région ? On imagine déjà la difficulté que la filière comté aurait à continuer à communiquer sur l'image des vaches aux champs...

Envisager l'hypothèse d'une réduction du nombre d'animaux

Confrontés à un tel problème, les éleveurs n'auraient pas d'autres solution que d'affourager comme en hiver, autrement dit apporter à manger à leurs bêtes. Soit en fertilisant davantage pour « exploiter pleinement le potentiel de pousse de début de printemps », soit en recourant à des plantes résistant à la sécheresse, « plus productive dans des conditions climatiques plus méditerranéennes ». Mais dans les deux cas, il ne veut « pas surestimer » ces solutions dont l'efficacité pourrait être réduite par des fortes pluies lessivant les engrais dans le premier cas, par d'éventuelles difficultés d'implantation dans le second.

Le problème ayant tout l'air d'une impasse, Mathieu Cassez envisage l'hypothèse d'une réduction du nombre d'animaux. Autrement dit, une orientation tabou dans le discours agricole, à tout le moins difficile à imaginer pour de nombreux paysans alors que la détermination du sexe des bovins dès l'insémination, en usage depuis quelques années, leur a permis d'augmenter « spectaculairement » le nombre de génisses. Avec pour conséquences une augmentation du chargement à l'hectare (ratio animaux/surface fourragère).

« L'année fourragère difficile que nous venons de vivre, qui se solde à l'entame de l'hiver par des bilans fourragers en crise et des achats importants et coûteux de fourrages, ne s'annonce-t-elle pas comme un avant-goût de ce qui nous attend ? Et ne vient-elle pas tout simplement remettre les pendules à l'heure ? », interroge notre agronome en poursuivant son raisonnement : « dans les pays méditerranéens dont le climat pourrait progressivement devenir le nôtre, la production laitière est réalisée principalement par le biais de chèvres ou de brebis, et presque jamais par des vaches ! »

Éviter de produire 4000 litres de lait à l'hectare !

D'où son titre sur le comté de brebis. D'où surtout une conclusion en forme de prudente démonstration : « il semblerait que des niveaux de chargement à 0,7 ou 0,8 UGB1 à l'hectare de surface fourragère soient plus adaptés pour remédier à un bilan fragilisés par des récoltes moins importantes, et une période d'alimentation sur stocks rallongée par des périodes estivales de sécheresse ou de fortes pluies ».

Plus précisément, ceux qui ont des troupeaux à 7000 litres de lait par vache et par an y arriveront en ne dépassant pas 3000 litres de lait à l'hectare. Cela signifie qu'ils doivent disposer d'assez de terres. Mais « l'affaire se corse pour des productivités à 4000 litres à l'hectare ou plus ». Ils sont invités à diminuer le nombre de leurs génisses, ce qui peut être dangereux pour le renouvellement du troupeau laitier s'ils descendent sous le seuil des 30% de génisses dans le troupeau. 

La quantité globale de lait sur la filière pourrait aussi être remise en cause par des objectifs « plus ambitieux » de réduction des gaz à effet de serre. On entre certes dans la fiction, mais celle-ci doit, pour Matthieu Cassez, pousser la filière à « se positionner » par rapport à une problématique qui reste devant nous.

 

  • 1. unité de gros bétail. Une vache = une UGB
  • 2. Coopérative d'exportation
  • 3. comité interprofessionnel de gestion du comté