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Ornans, hommage au Communard : « Courbet aurait été Gilet jaune »

reportage

Dimanche 7 juillet 2019 / Toufik-de-Planoise

Ils étaient environ 150 « Gilets jaunes » ce vendredi soir dans les rues d'Ornans pour à célébrer l’enfant du pays, et artiste engagé, Gustave Courbet. Une façon de surpasser l’hommage « officiel et républicain » de la visite d'Emmanuel Macron par une démonstration « populaire et communarde. » Défilé revendicatif, théâtre de rue, cinéma en plein air et recueillement solennel ont été autant de moments forts.

Une toile présentant Marianne à l’œil cassé, en référence au « spectaculaire » saccage de l’Arc de triomphe. Son auteur explique qu'en réalité, celle-ci est une manifestante éborgnée par un tir de LBD qui laisse apparaître dans son orbite vide la triste vision des lycéens interpellés Mantes-la-Jolie [8], mais sur la tête face à un mur.

En pleine crise des Gilets jaune, l’allocution du président de la République venu à Ornans le 10 juin dernier, deux siècles exactement après la naissance de Gustave Courbet dans cette ville, avait de quoi surprendre. Il inaugurait l'exposition de Yan Pei Ming rendant hommage à l’artiste. Emmanuel Macron y a célébré le grand Homme, ainsi que son « goût pour la liberté et l'utopie » et sa « volonté de transgresser ». Pourtant, à seulement quelques mètres du discours feutré, les opposants étaient repoussés et mis à l’amende, sûrement un des fameux « en même temps » présidentiel.

Une « riposte » aux célébrations en grande pompe

Cela a amené à la « riposte » de vendredi. Car au-delà de l’artiste, c’est aussi le militant « Communard sans concessions, mort ruiné en exil » qui devait être réhabilité pour les participants. Déjà, le 8 mai dernier, lors du rafraîchissement bénévole de sa sépulture, certains exprimaient leur « dégoût d’un viol mémoriel » à propos des célébrations en grande pompe du bicentenaire de sa naissance.

Logiquement, cette date était donc pétrie de symbolique. La convergence, fixée à 20 h au parking d’Alstom, le confirme d’emblée. Banderoles et pancartes étaient explicites : soutien aux salariés de Général Electric Belfort, reprise du célèbre « Désespéré » [4] proclamant « la Commune n’est pas morte », ou encore la formule « Thiers ou Macron, Courbet déteste les Versaillais. » Environ 150 personnes ont répondu présentes, incluant des Ornanais, des Bisontins, et des Jurassiens. Un nombre élevé pour une « nocturne » hors des grosses villes : l’effet Courbet ?

 

À partir des rues de Lattre de Tassigny et Wilson, le défilé débouche sur la place Courbet. « On est là », « anti, anticapitalistes », « Ornans debout soulève-toi », résonnent dans cette bourgade peu habituée aux démonstrations du genre. Les protestataires qui découvrent la cité semblent surpris par l’étalage réservé au peintre, s’affichant par le nom ou dans les vitrines dans presque tous les commerces alors que les réverbères sont pavoisés de toiles promouvant l’exposition… « Amusant quand on sait qu’il a été rejeté par toute la bonne société locale de l’époque », s’esclaffe un jeune.

Celui qui a fait apparaitre « les petites gens »

L’accueil des habitants est partagé, beaucoup se contentant d’assister à cette aventure insolite. Il y a quelques applaudissements, mais aucune réprobation de riverains ou d’automobilistes. Tout en poursuivant le long de la Loue après l’hôtel de ville, le cortège s’arrête devant le musée dédié au peintre. Plusieurs déclarations sont lues, notamment pour saluer celui qui a permis de faire apparaître dignement « les petites gens », par exemple avec « Les casseurs de pierres », un tableau admiré par Émile Zola et Jules Vallès.

Une scène est improvisée sur la coursive, par un tandem appartenant à une troupe théâtrale de Gilets jaunes. Durant dix minutes, les compères vont mêler satire, poésie, et revendications. Une toile est également présentée par son créateur, qui explique sa représentation de Marianne à l’œil cassé, en référence au « spectaculaire » saccage de l’Arc de triomphe. En réalité, celle-ci est une manifestante éborgnée par un tir de LBD qui laisse apparaître dans son orbite vide la triste vision des lycéens interpellés à Mantes-la-Jolie, mains sur la tête face à un mur.

Un recueillement à Ornans

 

Après quelques feux d’artifice et une Marseillaise, que n’aurait sans doute pas entonnée le principal intéressé aux idées notoirement libertaires, la route est reprise en direction du cimetière communal. Un arrêt est fait devant la réalisation toute récente du sculpteur peintre Gustave Lafond, un bas-relief reprenant « Un enterrement à Ornans ». Peu après 22 h, la « modeste » sépulture de Courbet était atteinte. Un moment solennel très émouvant, beaucoup laissent des bougies et des fleurs devant une pierre tombale revêtue un moment du chasuble.

Le retour au centre-ville redevient revendicatif un passage par la maison du Maire étant suggérée, mais une nouvelle halte au musée est préférée. Surtout qu’une surprise attend les convives. Cette fois, c’est la projection d’une vidéo de quinze minutes « Courbet la tourmente » qui satisfait le cortège. En marge du cinéma en plein air, des gilets jaunes venant commander dans un restaurant annexe sont pris à partie par un groupe attablé, car « son vendredi soir est troublé par le bruit ». Le gérant temporise et l’altercation se termine heureusement en discussion plus sereine.

La mobilisation se voulait la preuve que tous « étaient encore déterminés » malgré une baisse de fréquentation et l’ambiance était bon enfant. D’ailleurs, concernant le maintien de l’ordre, la gendarmerie locale était présente, mais très en retrait. Lors de la phase de dispersion après 23 h, les participants se félicitent de l’un des meilleurs rassemblements depuis le 17 novembre. « Courbet aurait été gilet jaune » a-t-on souvent entendu. Ce qui est sûr, c’est qu’il aurait été probablement attendrit pas cette troupe joyeuse et opiniâtre.