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Le Pacte : le retour du Mal des Ardents...

chronique

Lundi 26 mars 2018 / Danièle Secrétant

Dans son quatrième roman, le journaliste Didier Fohr fait enquêter un policier belfortain sur une série de meurtres qui entrent curieusement en résonance avec le retable d'Issenheim, chef d'oeuvre de Matthias Grünewald exposé au musée de Colmar...

Le retable d'Issenheim, de Matthias Grünewald (xv° siècle).

Après Une secte et quelques monstres, après Les filles maléfiques, après L’Ogresse met le feu, trois polars édités par les Éditions ETT/ Borderline, le journaliste et écrivain Didier Fohr sort un nouveau roman édité par les Éditions Lajouanie. Le Pacte, est un roman policier. Mais pas que

Ce Mais pas que… est un parti pris de la maison d’édition, il figure sur la couverture des livres. Dans le roman de Didier Fohr, (dans les autres également) cette précision prend toute sa place. L’auteur restitue des vérités parfois glaçantes sur des existences qui peuvent être les nôtres, où celles de certains de nos proches. Des existences souvent tristes, qui virent au noir sang. Il explore certains dessous secrets du monde des hommes et des idées, tels que les sectes, ou la Franc-Maçonnerie… Il cherche dans le passé des protagonistes, ou dans le passé tout court, des explications à certains faits d’aujourd’hui. Il sonde les âmes dans ce qu’elles ont de plus tortueux, de plus malsain.

Et pourtant, malgré tout ce noir, certains de ses personnages résistent à l’usure d’un morne quotidien, des gens qui ont des aspirations au bonheur… qui cherchent dans la culture, … ou dans un tableau, des réponses à un questionnement sur le sens de la vie.

Le Pacte, donc, est un polar. Meurtres, enquête… Mais pas que… On n’y trouve plus Mathieu Launay, le journaliste fait-diversier qui mène les enquêtes dans les trois précédents romans, mais un flic, un vrai.

Antoine Chamas travaille à la Crim’, vit avec Damien, un canari, et lit Boris Cyrulnik. Mon pauvre, pauvre Cyrulnik, toi qui croyais avoir tout inventé… Tu as juste transposé. Grünewald disait déjà tout. Le symbolique en plus.

Venant s’ajouter à ses problèmes personnels et existentiels, une série de meurtres va mettre le flic sur les dents.

Des grands-mères, des mamies sont assassinées, dépecées, certaines sont jetées aux ordures. D’autres morts suivront, tout aussi abominables...

Un retable du musée de Colmar...

En arrière fond de ces crimes épouvantables, un tableau. Plus exactement un retable. Celui d’Issenheim, que l’on peut voir au musée de Colmar.

Le retable d’Issenheim, peint par Matthias Grünewald (xv° siècle).

Joris-Karl Huysmans, écrivain et critique d’art du 19°siècle en fait une belle description.

Au beau milieu du tableau, un Christ géant, disproportionné, si on le compare à la stature des personnages qui l’entourent, est cloué sur un arbre mal décortiqué,[…] ; le corps est […] livide et vernissé, ponctué de points de sang, hérissé, tel qu’une coque de châtaigne, par les échardes des verges restées dans les trous des plaies ; au bout des bras, démesurément longs, les mains s’agitent convulsives et griffent l’air ;[…] quant à la tête, cerclée d’une couronne gigantesque d’épines, elle s’affaisse sur la poitrine qui fait sac et bombe, rayée par le grill de côtes.

Et Antoine Chamas, le flic, en fait une tout aussi belle.

Le tableau était là. Un immense polyptyque. Le Christ en croix déjà putréfié. Décharné, le corps exprimant le supplice d’une mort cruelle et violente, la peau pleine de boursouflures, vestige de mille contractions, l’expression même de la douleur. J’étais saisi. Par la cruauté de cette image et l’idée même du peintre d’avoir travaillé sur la souffrance pendant sans doute de très longs mois.

Cette image de la douleur, Chamas la retrouve devant le corps de Camille Zimmermann, une des six vieilles femmes assassinées.

Le corps était boursouflé, verdâtre, contenu dans une blouse d’où s’échappaient des liquides épouvantables. Les remugles étaient pestilentiels. Elle avait les bras en croix sur le sol, les mains décharnées étaient recroquevillées, les doigts semblant chercher à attraper quelque chose, peut-être à s’accrocher à la vie. C’était exactement les mains du Christ en croix du retable de Grünewald.

Comme un Da Vinci Code de province affilié à L’Ordre du Temple Solaire...

Le retable d’Issenheim et le Mal des Ardents.

Au cours de l’enquête, et en corrélation avec le retable, le spectre du Mal des Ardents revient au devant de la scène. Le tout dans une histoire qui, dira la presse à l’issue de nombreux rebondissements, ressemble à un Da Vinci Code de province, affilié à L’Ordre du Temple Solaire. Il faut dire que tous les ingrédients ésotériques sont là qui plongent dans le passé des hommes et dans celui d’une certaine pensée très éloignée de la Raison.

Le nouvel Âge nous débarrassera de ce fatras pulsionnel. C’est la bonne nouvelle que nous annonçait Grünewald et que Guido nous apporte. Le nouvel Âge, c’est maintenant. Ma mort n’a aucune importance. J’ai tué pour que personne n’arrête Guido avant qu’il nous transmette le Livre. Il suffira qu’une personne le lise pour que le monde bascule dans la paix. Guido voulait que je porte l’Annonciation. C’est trop tard pour moi. Je suis confiant.

Qui est donc ce Guido ? Surprise garantie à la toute fin du roman, après que l’enquêteur se soit baladé sur de fausses pistes pourtant extrêmement crédibles.

Le Mal des Ardents ?

- Vous n’imaginez pas, dit le conservateur du musée de Colmar à Chamas, le nombre de théories, de thèses universitaires et de monographies qui ont été écrites sur ce tableau. Il fascine depuis toujours, un peu à la façon des œuvres de Dürer. On y a même vu l’explication alchimique du monde. Il faut dire que ce tableau avait pour but de guérir. Vous savez, la maladie de l’ergot de seigle à décimé l’Europe au X° siècle. Tout comme la peste. Les gens étaient d’abord pris d’hallucinations. S’ils avaient de la chance, ils échappaient au bûcher puisqu’on pensait que les malades étaient possédés. Alors le corps entier était pris d’ulcérations, d’abcès monstrueux, la gangrène arrivait aussitôt et les membres se détachaient du tronc.

Un peu ce qui arrive aux vieilles femmes assassinées. Et l’on retrouve l’ergot de seigle dans d’inoffensifs paquets de gâteau de la marque… Saint-Antoine.

- Mais il faut que tu saches que les Antonins s’étaient fait une spécialité de soigner la maladie de l’ergot de seigle dont on mourrait alors dans d’épouvantables souffrances. C’est un parasite qui donne des hallucinations aussi puissantes que le LSD. Et à moyen terme des problèmes de circulation qui transforment le corps en charogne vivante, plein d’infections et d’ulcérations. Il est probable que Grünewald ait voulu peindre ce calvaire en le dédiant au Christ et voulant guérir les malades qui étaient atteints du mal des ardents.
- Le mal de quoi ?

- Le mal des ardents. Le feu de Saint-Antoine, si tu préfères. C’est justement l’ergotisme, la maladie de l’ergot de seigle. Ce qui est rigolo, c’est que ça marchait réellement. Tout simplement parce qu’en se rendant au monastère, les pèlerins cessaient de manger leur pain contaminé et guérissaient…

Un flic écorché vif à l’image du Christ de Grünewald

Antoine Chamas, le flic, est un écorché vif. Sa femme l’a quitté, il se sent seul et, comme tous les écorchés vifs, il aspire tout, par les pores d’une peau qui ne le protège plus de rien. Ni du beau, ni du laid, ni du bien, ni du mal. Il reçoit les émotions à la puissance mille. Et d’aller consulter un psy n’y fait pas grand-chose.

Je sortais de chez le psy. Je venais de lui dire avec un air volontaire que j’avais décidé d’être malheureux, de laisser libre cours à mon malheur et que je comptais bien en profiter pleinement, le dire à tout moment et vivre à fond ce personnage pleurnichard et plaintif.

Il picole un peu trop, connait bien le monde de la nuit, celui des bars, et les rituels des barmans.

- Je crois qu’il s’appelle Benoît. Tout le monde l’appelle Ben, évidemment. Ben, donc, retrouva son chiffon, l’objet magique des barmans, le doudou, le référentiel, objet d’un rituel extrêmement précis, d’une gestuelle intime répétée un million de fois par soirée. […] Le premier biologiste qui analyse un chiffon de bistro et qui soumet les résultats à un chef d’État fera fermer tous les bars de la planète. […]

Cet écorché vif cherche le bonheur, même s’il a décidé d’être malheureux, et c’est ce qui fait tout son charme auprès des femmes. Il y en plusieurs dans sa vie. Celle qui l’a quitté déjà, sa collègue Aline ensuite : Jeune maman, elle sentait la lessive et le parfum de fêtes des mères. Sa voisine de palier, Annabelle. Une rencontre, à la terrasse d’un café, d’une femme dont, tout d’abord, il ne retient pas le prénom. Le prénom de la fille ne me revenait pas. Je n’avais pas osé lui demander. Et maintenant qu’elle se levait pour m’inviter à quelques ébats, je me voyais encore moins lui poser la question. Tant pis. J’allais pour la première fois faire l’amour à une inconnue. Plus exactement, j’allais pour la première fois me faire sauter par une fille. Elle s’appelle Héloïse. Comme beaucoup des femmes qu’il rencontre, elle porte des brisures, des fragilités…

Depuis que la femme de ma vie en était sortie, je vivais des choses étranges avec les autres. Je n’avais pas encore très bien compris comment elles fonctionnaient. J’avais encore beaucoup à apprendre d’elles. Et j’avais 38 ans.

Ses yeux toisaient le genre masculin tout entier...

Plus tard il y aura Zélie. Une femme à l’érotisme affirmé.

- Jette un œil, me dit-elle.

C’était un album photo. Elle devait avoir cinq ou six ans de moins dessus. Elle était entièrement nue sur un fauteuil. D’une beauté extraordinaire. Je me suis senti d’abord gêné. Très tenté de refermer aussitôt la couverture et de partir en courant chez moi, au prix même de me livrer au tueur. […] Elle allait se donner du plaisir. Se yeux étaient maintenant presque fermés mais continuaient à scruter l’objectif du photographe. Et au-delà du photographe, ils toisaient franchement le genre masculin tout entier.

Zélie collectionne les culottes. Pas n’importe quelles culottes bien entendu.

- C’est ma plus belle, dit-elle. J’adore les culottes. J’en ai beaucoup en noir, quelques- unes en rouge, mais je préfère le blanc. Et de loin. Certaines sont un peu spéciales. C’est pour les grandes occasions. Regarde celle-là.

Noir et rouge, cette fois les rubans étaient entrelacés de chaque côté des hanches. Elle présentait une large ouverture au niveau du sexe et se terminait à l’arrière par une simple ficelle.

- Très pratique pour faire l’amour.

Interrogations sur la vie et sur le sens de la vie...

Un retable, des femmes, et des regards d’enfants.

Si la vie d’Antoine Chamas est ponctuée de meurtres, d’enquêtes policières… elle est aussi ponctuées d’interrogations sur sa vie et sur le sens de la vie en général. Des événements du quotidien le troublent presque autant que les noirceurs humaines auxquelles son métier le confronte. Des regards d’enfants, par exemple.

Pourquoi ce gamin m’a-t-il regardé depuis sa poussette ? Ses yeux n’ont pas quitté les miens, le temps que l’on se croise. […] Ce gosse m’a épluché du regard, il m’a scanné, sondé. Il a pris quoi ? Qu’emporte-t-il de moi ? Est-ce que notre échange va changer le cours de sa vie ?

[…]

Il y a aussi le regard du petit garçon séquestré par son père violent, qu’Antoine réussit à faire sortir. L’enfant avait toujours ses grands yeux vides et tristes.

Un autre encore. Mais qu’est-ce qui se passe avec les regards d’enfants ? Bordel. Dès que je croisais un gosse mes yeux se fixaient dans les siens. Cette fois c’était un bambin à la terrasse d’un café. Il était probablement avec ses parents. Il regardait ailleurs. Est-ce qu’on se cherche dans les yeux des enfants ? C’est un miroir ? Et moi, je cherchais quoi ?

[…]

- Ça aussi j’avais oublié d’en parler au psy. Quand je croisais le regard d’un enfant, c’est mon enfance qui me regardait. Il fallait que je règle quoi de mon enfance ?

Une ville de passage où l'on reste...

Une ville : Belfort.

Belfort, voilà une drôle de ville fiérote, enkystée sur un point de passage obligé entre deux montagnes. C’est peut-être justement parce qu’ils étaient dans le passage que les gens de Belfort sont si orgueilleux de tenir leur position. Les militaires ont laissé du clinquant, la bourgeoisie s’est donnée des airs Haussmanniens et la boite, la grande société, nourrit les familles d’ouvriers malmenés par les marchés internationaux. Les dynasties prolétaires n’envoyaient plus depuis longtemps leur descendance au bureau des embauches et ça puait la mort autour de l’usine depuis quelques mois.

[…]

Une ville de passage où l’on reste finalement. En regardant ailleurs. Le lion de Bartholdi n’a jamais posé un regard sur celle qu’il est censé protéger. La ville n’a jamais inauguré ce fauve. Un jour, il se lèvera et partira d’un pas monumental, sans un regard.

Sans un regard pour ces pauvres vieilles femmes assassinées et dépecées par un fauve, un horrible fauve comme savent l’être certains humains.

Je n’aurais jamais pensé qu’une vieille taupe puisse se débattre autant, vois-tu ? Quand elle a ouvert la porte, je lui ai tout de suite plaqué la main sur la bouche et je l’ai entrainée sur le lit. J’ai commencé à serrer son cou d’une seule main.

[…]

Je me suis senti bien à ce moment-là. Presque serein. Rien ne pouvait m’arrêter. Un peu comme quand on baise, tu vois. Il y a cette étreinte. Il n’y a pas tellement d’autres moments où l’on a un contact physique aussi rapproché. Quand on se bat, quand on fait l’amour ou quand on est en train de tuer.

[…]

Je crois avoir compris les mains du tableau en regardant les siennes.

Ces mains, ce sont celles de la première victime retrouvée chez elle : Mélanie Grandjean, 67 ans, retraitée de l’éducation nationale, veuve depuis 13 ans.

D’autres victimes. Des vieilles femmes liées par un événement qui a eu lieu, cinquante ans auparavant, quasiment au pied du retable, à Colmar, mais qui toutes habitent à Belfort. - C’est la panique en ville, dit Fitoussi, un collègue que Chamas n’aime pas. Je pense que vous n’avez pas vu la presse. Grosse psychose au serial killer. Il n’y a plus une grand-mère dans les rues et le standard explose d’appels angoissés.

Alors Chamas cherche le serial killer. Celui qui a tué les vieilles femmes, mais aussi sa collègue Aline, la femme qui sentait bon la lessive, et dont il était prêt à tomber amoureux.

Il y a Christophe Petit, un ami d’enfance perdu puis retrouvé, l’homonyme d’un autre garçon retrouvé mort dans l’incendie d’un hôtel, vingt ans auparavant. Il est maintenant directeur de l’usine d’incinération, où plusieurs restes de corps de vielles femmes ont été découverts. Est-ce lui ?

- Il faudra quand même que tu me dises comment il est possible que tu sois aussi calé sur ce tableau.
- Je te l’ai dit. J’avais travaillé dessus en philo. Et puis j’ai fait mon mémoire dessus en fac avant de partir en coopération. J’y ai passé quelques mois.

Richard Grandjean, qui s’est pendu au château Bermont ? Son frère Christophe, un SDF que l’on retrouve pendu, lui aussi, dans la cellule du commissariat ?

Jean-Pierre Baud, le fils de l’ancien conservateur du musée de Colmar dont la mort, des décennies auparavant, serait à mettre sur le compte d’une des grand-mères ?

Et le mage de Belfort ?

De multiples pistes s’ouvrent, puis se ferment.

- Le juge d’instruction m’attendait toutes affaires cessantes dans son bureau. Un petit homme sous contrôle permanent et avec un humour cryogénique.

- Asseyez-vous, dit-il. Je tente depuis hier de faire parler Fitoussi mais il est infoutu de me faire un compte rendu clair et circonstancié. J’ai bien compris que tout le monde était mort, il faudrait me dire qui a tué qui ?
- C’est justement toute la question qui se pose. Et je crois que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Il nous manque encore des éléments, on ne les obtiendra sans doute jamais. Rappelez-vous l’ordre du Temple solaire. On ne sait toujours pas avec certitude quel était le rôle de chacun, qui a empoisonné les autres, qui a tiré…
- Justement, on va éviter de reproduire ce fiasco. […]

… et éviter que la ville de Belfort, où plutôt ses habitants, soient les nouvelles victimes du Mal des Ardents, à cause d’un pacte passé cinquante ans auparavant.