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"Partir ou périr ? L'étouffante équation existentielle"... Entretien avec Fidèle Goulyzia

entretien

Dimanche 10 novembre 2019 / Danièle Secrétant

Le journaliste ivoirien, Fidèle Goulyzia, sort un premier roman, Tchapalo Tango (Éditions Captiot). Un roman dans lequel Paul Stokely, nom de plume d'un journaliste qui pourrait être le frère jumeau de Fidèle Goulyzia, doit fuir son pays, le Dougoutiana. Magouilles politiques, compromissions, sexe, monde du journalisme… Pour couronner le tout : un attentat. Paul Stokely a sans doute trop remué la vase. On lui fait porter le chapeau ! Dans un entretien à Factuel, il revient sur son Itinéraire, de la Côte d'Ivoire à Besançon. Itinéraire d'un journaliste, vers le monde du roman.

Le journaliste ivoirien Fidèle Goulyzia sort un premier roman, Tchapalo Tango, aux éditions Captiot. Nous présenterons une chronique de ce roman, dans les jours à venir. L'auteur animera une table ronde au sujet de Tchapalo Tango, le mercredi 13 novembre à 14 heures, à l'occasion du festival Lumières d'Afrique, au Petit Kursaal, à Besançon. Photo Fidèle Goulyzia

Le Tchapalo, c’est une bière locale à Dougoutiana. « Le nectar initiatique » est-il écrit dans le roman « brassait presque toutes les céréales que l’on pouvait cultiver sur le sol de Dougoutiana. Le mil rouge ou blanc, le sorgho et le maïs. Le trio gagnant de la production. » Et l’endroit où le consommer se nomme le Tchapalodrome, une agora agitée de débats éclairés et sans fin.

Le Tango… c’est le tango ! Au fil son roman, Fidèle Goulyzia nous entraine dans une danse étrange, bien rythmée, parfois sensuelle, à travers la politique du Dougoutiana. Le Dougoutiana ? Un pays africain « imaginaire », dans lequel on peut sans doute retrouver la Côte-d’Ivoire, les compromissions de ses hommes politiques, le sexe, le passé colonial, le monde des journalistes, le terrorisme… nous y reviendrons dans la chronique consacrée à Tchapalo Tango.

 « Ani imam i taguadjalô i kanafri i bôdjaman » (dicton malinké)

« Même si tu ne sais pas où tu vas, ne perd jamais de vue d’où tu viens »

 Journaliste né en Côte d’Ivoire en 1980, Fidèle Goulyzia vit aujourd’hui à Besançon, avec sa femme et son fils. Lorsqu’il naît à Man, dans l’Ouest montagneux de son pays d’origine, la Côte d’Ivoire est indépendante depuis 20 ans, indépendance acquise sous la houlette d'Houphouët-Boigny qui sera le premier président de cette nouvelle République. Man, c’est une ville d’une certaine importance, puisqu’elle est chef-lieu de région. Son paysage est luxuriant, semé de cascades, de montagnes… C’est une région agricole, productrice de café, avant que la production du cacao ne la supplante.

Fidèle Goulyzia suit ensuite sa scolarité à Odienne, une ville elle aussi, dans le Nord-Ouest de la Côte-d’Ivoire, où « mon père, instituteur, a été nommé à un nouveau poste. » La maman de Fidèle Goulyzia, Yvonne, gère l’organisation de la maison. Il a un frère aîné, Noel, décédé « trop tôt » écrit-il dans le dédié à de son roman. Un autre frère, Narcisse, et trois sœurs, Sandrine, Rosalie et Virginie. Après les remerciements aux personnes qu’il aime, qu’il a aimées, qui l’ont soutenu…il écrit « Je viens de loin, je ne lâche rien ! »

« Ce déménagement de Man à Odienne a marqué mon enfance. J’ai appris la vie paysanne et ce qu’est le Tchapalo. J’ai écouté avec attention les nombreuses discutions autour de la fabrication de cette bière locale, discutions qui n’étaient pas que techniques, et qui ont fait émerger, chez moi, les débuts d’une conscience politique. Les conditions de vie, les conditions de travail… »

Curieux dès l’enfance, Fidèle Goulyzia écoutait la radio, « les voix de la radio », dit-il. Il lisait beaucoup, ce qui le conduira à l’écriture. Après avoir obtenu de BEPC, il fait une Seconde littéraire, au lycée.

Son père, Michel, devient inspecteur de l’enseignement primaire, à San-Pedro, dans le Sud-Ouest de la Côte-d’Ivoire, deuxième ville portuaire, où transite 80% du cacao.

« J’ai exploré la vie portuaire, la vie industrielle, avec la même curiosité que j’avais mise à explorer la vie paysanne. Des vies à l’opposé l’une de l’autre, et dont l’observation, l’étude, ont continué de forger ma conscience politique et mon intérêt pour les questions sociales. » S’il est curieux et sérieux, il n’en explore pas moins les plaisirs de la plage…

« Kolë hë galë foufou mlin » (proverbe guébie)

« Une tortue n’engendre jamais un animal à poils »

San-Pedro est partagée entre le Quartier blanc, La Cité, et Le Bardot. « Dans le Quartier blanc, » raconte Fidèle Goulyzia, « des Français, des Libanais, des Syriens… Dans la Cité, là où nous habitions, on trouvait les classes moyennes. Le Bardot, lui, était et est encore le plus grand bidonville de toute l’Afrique de l’Ouest. Vingt ans plus tard, ma mère y vit… »

                                    

Photo Fidèle Goulyzia

Son père décède en 1998. La même année, Fidèle Goulyzia obtient brillement son Bac. Il décide de suivre la volonté de son père. « Il voulait que je fasse du Droit, moi, je voulais être journaliste… » Tenace, Fidèle Goulyzia trouve le moyen de faire des « exercices de reportage », tout en étudiant le Droit, à la Faculté de Droit d’Abidjan. « Comme j’ai obtenu mon Bac avec la mention Bien, je bénéficie d’une bourse d’étude. » Il continue à étudier jusqu’à la première année de thèse.

Suivant ce parcours, « j’ai pris conscience que faire du droit était un privilège. Je me suis intéressé au droit constitutionnel, hérité du droit constitutionnel français. Entre nous, les étudiants et les profs, nous parlions beaucoup de l’histoire politique de la Côte-d’Ivoire, de son passé de pays colonisé… Mon éducation familiale, ces études, les discussions entre étudiants, avec les professeurs qui étaient pour beaucoup des hommes de gauche, ont contribué à m’aider à me forger une pensée, une personnalité… Je pense en particulier à Henri Konan-Bédié, l’ancien président de la Côte-d’Ivoire. »

En 1999, lors de sa première année de droit, un coup d’état militaire secoue la Côte-d’Ivoire, « un coup d’état qui inaugure un cycle d’instabilité ». En 2002, une rébellion divise le pays en deux pendant 10 ans.

 « Lou way rindi, ci loxom lay nathie » (dicton wolof)

« Le sang versé te revient toujours »

Fidèle Goulyzia connait bien l’histoire de son pays, son histoire de pays colonisé. Un pays qui compte plus de 60 ethnies différentes, avec des sous-groupes dans ces ethnies, et autant de langues parlées, même si le français est la langue dite officielle. Parmi ces ethnies, Fidèle Goulyzia cite les Sénoufo, les Malinké, les Baoulé, les Dan ou Yacouba, les Bété… Les religions pratiquées sont les religions chrétiennes, musulmanes, animistes… la ressource principale est celle du cacao, qui représente 50% du PIB.

En souriant il dit : « Quand je critique la France, je la critique en Français ». Ayant lu son roman, nous pouvons ajouter que la langue qu’il écrit est belle, imagée, dans la tradition des grands écrivains…

Dans Tchapalo Tango, Paul Stokely, un journaliste, une sorte de frère jumeau de Fidèle Goulyzia, a dû fuir la République de Dougoutiana. Il s’est réfugié à Kluiklui-land, un pays proche, tout aussi « imaginaire ». Paul Stokely s’interroge : « Est xénophobe celui qui n’aime pas l’étranger, qui le profère, l’assume et le traduit dans ses actes. Comment appelle-t-on alors un étranger qui hait celui même qui le reçoit ? Comment appelle-t-on alors un étranger qui n’aime pas les lois du pays qui l’accueille ? Comment appelle-t-on un étranger qui s’autorise sur la terre qui l’accueille ce qu’il ne ferait pas chez lui ? »

En 2005, Fidèle Goulyzia décide de faire ce qu’il a toujours rêvé de faire : être journaliste. Il l’était déjà dans une radio de proximité. Il animait alors un programme musical orienté vers le jazz.

« Aduna no yaaha taan né waaylo » (dicton peuhl du Sénégal)

« Tout ce que tu fais te retourne forcément »

Le Bénin, un autre pays francophone de l’Afrique de l’Ouest va lui offrir une première chance de concrétiser son rêve. Il entre dans une agence de presse Alerte info, sur le modèle de l’AFP, qui l’affecte à Cotonou. En 2010, c’est lui qui couvre l’élection présidentielle au Togo, une élection dont le résultat est contesté par l’adversaire du candidat élu. « Le Bénin m’a tout donné sur le plan professionnel » reconnait Fidèle Goulyzia. Il vit et travaille au Bénin de 2010 en 2013, pays dont il dit que c’était « un laboratoire de la démocratie. » Il travaille également pour une chaine TV, « une grosse machine », LC2 télévision.

Il rentre en Côte-d’Ivoire en 2013, afin de créer, avec un ami, une « web TV ». « J’ai alors entamé une série de voyages en Afrique centrale, en Afrique de l’Ouest, et dans les Émirats arabes. L’Afrique centrale, » déplore-t-il « est le règne des dictatures. » Il fait ensuite des expériences de vie plus personnelles, dont un mois en forêt équatoriale. De ces investigations dans différents pays d’Afrique, il déplore aussi « l’insolence de certaines richesses, face à la misère. »

En 2015 il est au Mali, secoué par un attentat au sujet duquel il fait un reportage.

En 2016, il couvre un événement, un forum Afrique-France, forum auquel Lionel Zinsou participe.

 « A hbodjé ! A hbodjé ! Gba nin siaklou baba di gnikpo min » (proverbe guébié)

« C’est à force de diplomatie que le mille-pattes arrive à traverser les magnans »

Les hasards de la vie lui font rencontrer la femme avec qui il partage sa vie, à Besançon. Il fonde donc une famille avec elle, ils ont un fils de 2 ans. Tout en travaillant pour une entreprise d’insertion, il continue d’écrire sa thèse de doctorat en droit international à l’Université de Cocody, en côte d’Ivoire, thèse qu’il envisage de soutenir en 2020. Il est également diplômé en Relations internationales et en Action humanitaire de l’Université de Bourgogne. Fidèle Goulyzia a également obtenu, en 2017, le prix du reportage audiovisuel de l’année pour son reportage sur un village malien électrifié à l’hydrogène naturel. Un prix décerné à Casablanca, par la Fondation Mohamed VI, pour la protection de l’environnement.

Un dernier dicton, emprunté (ainsi que les autres déjà cités) au roman de Fidèle Goulyzia, Tchapalo Tango :

« Eniganaka pamba te » (proverbe mayi) «

 L’eau ne bouge pas sans raison »