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Pas vu pas pris

éditorial

Mardi 2 avril 2019 / Daniel Bordür

Pas d'image, pas de preuve, pas de procédure, pas de sanction, pas d'info à la une. Restent les séquelles et leur cohabitation avec le déni…

« Manifestation à Besançon : un gilet jaune reçoit un coup de matraque », titrait dimanche le journal en ligne  Macommune. En fait, cette information n'est pas vraiment celle-là. Qu'un manifestant reçoive un coup de matraque n'a rien de bien extraordinaire ni de bien nouveau, même si cela reste un scandale, surtout lorsque le matraqué est pacifique. Sous toutes les latitudes, à toutes les époques, sous tous les régimes ou presque, les forces de l'ordre matraquent les manifestants, plus ou moins fort, parfois en provoquant des morts… 

En fait, ce coup de matraque n'est devenu une information que parce qu'il a été filmé, par Radio Bip. S'il ne l'avait pas été, dix témoignages n'auraient probablement pas suffit à en faire une dépêche, ni même une ligne dans un article plus global. Encore moins provoqué la saisine de l'IGPN par le préfet, obligé de se déporter pour ne pas se contredire. Cela illustre l'adage « pas vu pas pris » qui convient plutôt aux chauffards ou aux harceleurs.

L'absence d'image empêche d'être pris au sérieux par les autorités politiques, voire judiciaires, et même l'auto-proclamé magistère médiatique. Pas d'image, pas de preuve, pas de procédure, pas de sanction, pas d'info à la une. Restent les images mentales des victimes et des témoins oculaires ou auditifs. Restent les séquelles qu'elles et ils subiront un temps plus ou moins long, accompagnées ou pas de leurs proches, de professionnels du soin ou du droit.

Ces conséquences bien réelles doivent le plus souvent cohabiter avec le déni de violence de l'Etat alors qu'il détient le monopole de la violence légitime, selon une conception jusque là plutôt acceptée par la philosophie du droit. Reste que cette légitimité n'est acceptée du plus grand nombre, non pas simplement parce que la parole de l'Etat primerait par principe sur les autres, mais parce que son attitude doit inspirer sinon du respect, du moins de la respectabilité.  

Il n'est pas besoin de dessin pour comprendre les ravages intimes et sociaux que la prolongation de cette situation peut engendrer. Sans images, la vérité peut être manipulée et il n'est pas de confiance possible, ne serait-ce dans le langage qui est notre territoire commun. Est-ce à dire qu'il n'existe de vérité qu'enregistrée et reproductible ? Nous savons tous que c'est impossible. La poésie en est une preuve irréfutable ! Or, il n'y a pas que la poésie dans la vie, surtout la vie sociale et politique. Et la poésie ne fait pas foi devant un tribunal.

Cette parabole montre surtout que la poursuite de la logique de combat envers les manifestants dans laquelle s'est enfermé le pouvoir est sans issue. Sauf à ce qu'il assume le mensonge dès lors qu'aucune image ne vient le démentir… Mais si tout le monde sait que le mensonge existe, le pouvoir n'a pas trente-six solutions, mais une seule : la fuite en avant. Sauf à se déjuger, ce qu'il estime impossible puisqu'il s'est théorisé infaillible.  

C'est en cela que le régime est peut-être en train de changer de nature. C'est tout à fait cohérent avec la nomination comme comme porte-parole du gouvernement de la communicante Sibeth Ndiaye, déjà célèbre pour avoir déclaré en 2017 « assumer mentir pour protéger le président ».