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Pluies, vents et colères. Voyages...

chronique

Vendredi 1 avril 2016 / Danièle Secrétant

Après un récit autobiographique paru en 2006, Duos d'une seule voix, le bisontin Jacques Pautard publie avec Grand chœur vide des miroirs, un recueil de poésie fait d'embuches, de sensualité, de belles rencontres...

 Tous les Bisontins ont, un jour ou l’autre croisé Jacques Pautard.

Grande silhouette un peu penchée vers le sol, de longues dreadlocks dans le dos, il arpente la ville d’un pas paisible et semble perdu dans une méditation sans fin. Mais rien n’échappe à son regard acéré. Toutes les ondes, bonnes ou mauvaises, de la ville et des hommes, lui sont sans doute perceptibles.

Impossible de ne pas être étonné par cet homme si singulier, qui se fond dans la ville et s’en détache. Jacques Pautard fait partie « du paysage », mais bien plus. Il fait corps avec le monde de la pensée et celui de la création.

Les éditions Cêtre, avec le concours du Centre Régional des Lettres, ont édité, en 2006, Duos d’une seule voix : Quatre saisons d’un noir ‟marron” dans la Comté de Bourgogne. Un récit autobiographique d’une belle écriture et d’une formidable justesse de ton. Et quelle histoire que celle de cet homme que rien ne destinait à être écrivain et poète ! Mais somme toute, est-on vraiment inéluctablement destinés à être celui-ci ou celui-là, celle-ci ou celle-là ?

Né en 1945 des amours d’une paysanne haute-saônoise et d’un père de couleur noire, soldat arrivé dans cette campagne profonde à cause de la guerre, Jacques Pautard n’a pas eu une enfance facile. Il le raconte dans Duos d’une seule voix, avec lucidité et sans pathos.

Placé en famille d’accueil, apprenti à Vesoul puis à Besançon. Placé ensuite dans ce qu’on appelait alors une « maison de correction ». Jean Genet aurait pu être son frère ainé ! Il en est expulsé et il « prend la route » dans la mouvance du mouvement beatnik, le titre de son premier poème.

Plusieurs métiers, un mariage, un enfant…Plus tard, un autre enfant…

Une participation active aux événements de 1968. Une peine de prison en 1971, suite à des affrontements avec la police. Et, chemin faisant, la découverte de la spiritualité orientale et de l’astrologie, astrologie dont il fera son métier. Un itinéraire singulier et parfois douloureux, qui ne l’a pas empêché de devenir un homme de lettres… Ou qui l’a conduit à devenir un homme de lettres.

Entre-autres.

[…] il a vécu une vie de marginal et d’autodidacte. Il s’est forgé ainsi une expérience de vie et un champ de réflexion singuliers et considérables.

 

En 2014, les éditions Arfuyen éditent un recueil de poèmes : Grand chœur vide des miroirs.

D’une force et d’une ampleur, qui nous semblent uniques dans la littérature française d’aujourd’hui, le présent ouvrage, Grand chœur vide des miroirs, est son premier livre de poésie.

 

Le recueil est dédié,

À Frédérique Perriot,

ma petite bonne femme de la lune,

ce livre, comme l’enfant que nous n’aurons pas eu ensemble

 

La poésie ne se chronique pas. Elle se lit, elle se savoure, elle trace des sillons de lumière éblouissante ou de lumière noire dans les âmes et dans les cœurs. Elle se faufile dans les interstices de la pensée dite rationnelle pour éclairer le monde de ses fragrances subtiles. La poésie est mots, couleurs et musiques. Elle est pluies, vents et colères. Elle est voyages.

Chez Jacques Pautard elle est tout cela et plus. Elle est route. La sienne sur laquelle il nous convie à le suivre. Une route réelle, inventée, mythique…

Le premier poème de Grand chœur vide des miroirs, s’intitule BEATNIK (La route).

Reste le cri plongeant qui ravissait mon être

devant la ligne brisée d’une route… Buste gris foudroyé

sur le genou venteux du télégraphe, comme un continuel départ en moi…

 

Ô l’établi des routes par les soirs,

bruissant de l’œuvre d’adduction, de remembrance…

Le canon double de l’asphalte luisant sous l’acier des pluies

et le râtelier d’arbres à ses flancs accouru, sa couture égarée

dans la brume des trafics,

son trousseau hors d’haleine aux rigoles, son secret répandu, sa

ceinture incendiée,

joyautant d’infini les froides perspectives…

 

Ô le rapt du soir par la route !

J’écoute son sifflet dans la nuit des villages,

par le colin-maillard des rues, la limaille des venelles,

autour d’une fontaine au mouvement brisé ;

[…]

 

La poésie est aussi souvenirs et témoignage.

LES CŒURS VERTS, est dédié à Jacques Barbier, à Jean-Claude Benani, à Michel Lamouille, que l’on devine compagnons de jours tristes et douloureux :

[…]

Ces longs murs que vous voyez morts aujourd’hui, ces baies

aux carreaux cassés, ces pavillons ces vérandas

au bout de la double rangée des platanes enuités,

des enfants y étaient au fer, dont l’âme hante encore les cours.

En y passant je les revois, rôdant, vêtus de bleus de chauffe

dans la brume.

Je revois leur voilier voguer dans la nuit d’un rêve commun,

j’entends des guitares verser leur sauce froide électrifiée

sur l’haute salle du ‟foyer”, je pense à leur têtes penchées

sur une lettre d’amitié et je donnerais ce que j’ai

pour que ce soit sur ce poème.

[…]

 

La poésie est territoire, terroir, ville…

PETITE VILLE. (Vesoul), est-il précisé.

Petite ville que je ne sais pas où commencer

ses vieux traits se confondant à de si lointains obscurs

en moi, de tels intimes, que la dire me paraît

aussi difficultueux qu’essayer me mettre en ordre

et plans de causalité moi-même avec netteté.

Aussi que je prendrai comme elle se donne, elle vient,

comme ‟au hasard, par surprise, en toute simplicité”.

[…]

Certes je peux dessiner le grand rendez-vous manqué

de ses rues pleines à l’heure enfin qu’elle se désœuvre

en ses soirs d’or et de vert… Se suspend sur l’avenue,

laisse aller son cœur sous les platanes où les questions,

le doute, viennent rôder dans l’ombre où elle fléchit,

cède comme femme et l’âme affluant à la lèvre

[…]

Petite ville dont j’ai

mangé la soupe du rêve au réfectoire orphelin

d’un éternel être rien dans l’assiette de la pluie

sur les vergers ruisselants et le carreau cassé de

la charité publique… tous les jours exhibé nu

à la fenêtre de son encombrante bienfaisance…

 

La poésie est aussi, les amoureux de cet art d’écrire le savent bien, souffrance. Dans le poème MÉLANINE :

[…]

De grands morceaux de moi continuent de tomber, tomber toujours

au fond de moi, dans cette jarre – et le visage enveloppé dans le

parchemin de ma peau,

la bouche close et les deux trous pour le regard ;

sans profondeur que de douleur…Ô mon importance à l’envers,

ma vie en noir, ma carte de nuit, ma figure de passeport, de miroir étranger – la douleur me reprend –

qui reflète un soleil d’Afrique au ciel pâle des franches-montagnes…

[…]

cet enfant noir au fond de moi que seul je n’ai pu rejeter comme ils

font tous, mutiler ni trahir ; dont la nuit désoeuvre ma nuit, met le jour

hors de ma portée ; et à qui je reste fidèle, bien que de grands gestes

de moi le soir,

tombent dans le cours sans fond de m’être où tout se perd,

sans bord ; mon territoire, qui suis un blanc de couleur noire,

un blanc sans berges, un Noir sans fond, sans profondeur que de

douleur…

Quand la poésie se fait sensuelle… et parisienne… dans LA LANTERNE MAGIQUE (Un soir au spectacle à Paris) :

[…]

Tandis qu’au centre, dans les cours, l’aube se lève des couloirs où Paris

s’adosse à la femme, dort debout tout entier sur sa voûte de corps,

rachetant son sommeil au prix de son écart, aux Halles où l’ultime putain sur le manège de la nuit cherche d’en prolonger l’aubaine,

semblable dans le jour naissant à la cariatide au portail

d’une utopie désertée…

[…]

Ainsi que mère et que maîtresse on connait Paris d’en dessous

d’abord,

de ses jambes, ses bras, ses agrafes, toute la guêpière

d’une géographie profonde où le premier train vous ramène

ainsi qu’à la première nuit où tourna la première page.

[…]

Comme on sort d’un roman de poche, lorsqu’on quitte le métro,

où restent longtemps à errer ceux qui ont pris sa fausse porte,

Paris debout dans ses miroirs a fixé ses soleils voleurs.

[…]

Et Paris là vous tend son ventre à pleine cuisine des rues…

Ses têtons beurre-œuf-fromage, ses nourritures à trottoirs rebroussés, tel un grand sexe vivrier

Allongé jusqu’à Saint-Marcel…

[…]

Mais de ces rues qui font des saignées plus profondes en vous que tels

sentiers de la province, l’abondance jamais ne vous tourne le cœur ;

qui ne prétend pas rassasier la vraie famine d’une rue où n’importe quel

homme de peuple a sur lui plus de restes d’écriture

qu’en n’importe quelle ville ailleurs, et cette lumière de foule

sur le visage où s’atteste la contagieuse, la rédemptive certitude,

que plus l’homme a de chances nombreuses en l’homme, et mieux il

s’en affirme ‟homme” et s’en épanouit.

Qui est le vrai cadeau de la rue de Paris

où le pain légifère encore au coin des bornes, lorsqu’à page lue

réglementaire et placardée, le nom des rues, leur bruyant familier

s’y réclame à chaque détour de la grande révolution imprimée…

[…]

Un bel itinéraire parisien dit en prose poétique, vivante, charnelle.

Le parc Montsouris, le Lion de Belfort, Montparnasse, Bastille où sont forclos debout les vieux livres de comptes…

Quartier latin :

nos premiers grands loyers !

[...]

Tendre Saint-Germain, toujours si crémeux, sous le turban du marc

de café :

Paris léger comme une plume…

[…]

On voudrait être quelque chose pour une saison de nouveau

dans une histoire si bien contée,

s’éveiller à nouveau dans les draps de Paris,

ressusciter rue de Seine, rue Censier, où tout apparait propre encore

à réunir le cœur avec sa liberté…

[…]

Le poème de fin reprend le titre du premier. BEATNIK, avec un autre sous-titre : (La clef des champs).

Et quoi de plus frêle, d’inquiet, sortant à peine de l’école

qu’une route où luit le reflet de tout ce que vivre promet

à sa surface sans paroles… Et nue si belle à la portière

d’un petit jour ébloui d’incertitude, lui aussi,

dans son enveloppe de brume…

[…]

Tant rien n’est beau qu’être un projet

pour un chemin, une journée ou un poème, qui sont de

même naturelle ascendance.

[…]

À présent qui part la première,

la route, la route dont j’ai cru qu’elle conduisait au monde

et me regagnerait le monde… Qui se révèle la voie

d’y renoncer à tout jamais, et s’achève en brassard de deuil

au bord, là bas, de cette fosse …

[…]

Oui, même poème indécis, même rêve de chair et d’os

sur la route ou sur le cahier, à longue page, à cœur serré,

vous donnant la sèche leçon d’un monde ne s’appartenant

qu’à ne jamais devenir ; dont les bornes n’annoncent rien

que cette absence faite en homme…

Qui fut aux moelles de la route, au bout de toutes perspectives,

une grisaille qui trainait,

un chagrin qui les légendait,

une tristesse qu’on taisait…

 

Merci, monsieur Pautard, pour ce voyage en votre compagnie sur cette route parfois cahoteuse, pleine d’embuches mais aussi de belles rencontres. Une route sur laquelle les goudronneuses sont passées, embarquant les hommes sur des itinéraires obligatoires, balisés, surveillés… une route qui vous a écorché les pieds mais au bord de laquelle vous avez trouvé des chemins de traverse ou des chemins buissonniers.