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Quinze gilets jaunes auditionnés par les gendarmes à Dole

reportage

Mercredi 22 mai 2019 / Daniel Bordür

Plusieurs dizaines de personnes, dont des militants CGT et FSU, se sont relayées devant la compagnie de gendarmerie en soutien durant tout le temps des auditions, effectuées dans le cadre d'une enquête ouverte par le parquet à la suite d'une plainte du maire de Rochefort-sur-Nénon pour dégradations lors d'un blocage d'entrepôts commerciaux. Sous l'effet d'un feu de palette, le goudron de la chaussée a fondu sur 300 m² selon lui, moins de 2 m² pour les Gilets jaunes…

C'était dans la nuit du 15 au 16 avril. Les médias du monde entier n'avaient d'yeux que pour Notre Dame en flammes, l'événement qui contraignit Emmanuel Macron à différer son adresse télévisée au pays. Une soixantaine de Gilets jaunes, toujours mobilisés, filtrent la zone industrielle de Rochefort-sur-Nenon. Pendant deux bonnes heures, ils bloquent les camions de livraisons des entrepôts des distributeurs Intermarché et Colruyt, laissent passer les voitures. 

Une quinzaine d'entre eux étaient convoqués mercredi 22 mai à la gendarmerie de Dole sur la base de relevés de plaques minéralogiques effectués par les gendarmes. « C'est ma voiture qui est convoquée », ironise l'un d'eux en montrant sa convocation mentionnant « entrave à la circulation des véhicules sur une voie publique ». Chacune à leur tour, les personnes ainsi requises sont appelées par un militaire qui vient leur ouvrir la grille. Sur le trottoir de l'avenue Duhamel, ceux qui les ont accompagnés les encouragent, non sans humour :
- « Adieu ! », lance avec dérision un homme en s'éloignant vers le bâtiment.
- « On est là », répondent plusieurs voix.
- « Gardez le ! », ajoute quelqu'un, provoquant l'hilarité générale. Plus tard, un autre fera mine de revenir tordu en boitant, comme s'il avait été passé à tabac, sous le regard amusé des gendarmes le raccompagnant, et franchement rigolard de ses camarades.

Car il y a pas mal de monde devant l'entrée de la caserne. Dans la cour, l'arrachage d'un arbre est l'objet de toutes les attentions. Des Gilets jaunes de la partie ironisent devant la difficulté de la tâche, proposent des conseils farfelus. L'atmosphère est détendue, comme si l'affaire qui réunit tout ce petit monde était une broutille, une mauvaise manière du pouvoir traitée en facétie.

« Je ne répondrai pas aux questions, sauf s'ils convoquent les 52 personnes présentes ce jour-là… »

Venus des trois ronds-points de la région doloise - Inovia, Rocgefort et Parcey - plusieurs dizaines de Gilets jaunes se relaient. Ils ont reçu le soutien de la CGT et de la FSU locales représentées par quelques militants. « La répression est la seule action du pouvoir face à des demandes légitimes », indiquait un courriel de l'union locale CGT aux adhérents en demandant à ceux qui le peuvent de participer au rassemblement de soutien.

Contacté par Factuel, le capitaine Fiorina, commandant la compagnie de gendarmerie de Dole, explique avoir été saisi par le parquet de Lons-le-Saunier et agir dans le cadre d'une enquête judiciaire : les convocations doivent permettre « d'apporter des éléments ». 

Premier à être auditionné, Michel Passarelli sort de la gendarmerie au bout de quelques minutes : « J'ai appris que c'est le maire de Rochefort qui a porté plainte, pour entrave à la circulation et dégradation parce que du goudron a fondu sous un feu de palette, mais il n'y a pas d'enregistrement de caméra », explique-t-il aussitôt avant de raconter son audition : « c'était une audition libre… J'ai dit que je ne répondrai pas aux questions, sauf s'ils convoquent les 52 personnes présentes ce jour-là… » Cela lui vaudra sans doute une autre convocation, pour un interrogatoire sous le régime de la garde à vue, cette fois.

Comment prend-il l'affaire ? « Ce n'est que de la répression. Macron fait la sourde oreille. Sa seule réponse, c'est de nous faire convoquer quand on met un pied de travers… J'étais hier au tribunal de Dijon où un gars était convoqué pour un fumigène dans son sac sur une manif non déclarée, il a eu 350 euros d'amende ! Cette répression, c'est pour qu'on arrête le mouvement. Ils pensent que les gens vont arrêter, mais non ! Il faut bien qu'ils se disent qu'on est les seuls à ne jamais avoir eu de dégradation, on a toujours été pacifiste, jamais reçu de lacrymogènes ni de coups de matraque… »

« Ils ont même convoqué des gens
qui n'étaient pas avec nous
et sortaient du boulot… »

Gilet jaune depuis l'opération escargot du 2 octobre à Dole, Michel Passarelli dit aussi être au chômage « depuis le 17 janvier : j'ai été licencié suite à une action des Gilets jaunes. J'étais cariste et je portais un gilet jaune au travail depuis des années par mesure de sécurité. Mon patron m'a demandé de l'enlever, j'ai refusé… »

Un instant plus tard, un autre Gilet jaune revient de son audition : « je reconnais avoir été sur le site, mais je nie les faits reprochés… On a seulement été convoqués à partir des immatriculations ! Ils ont même convoqué des gens qui n'étaient pas avec nous, qui sortaient du boulot… » Ceux là n'ont pas été auditionnés longtemps et sont vite ressortis. Sans doute quittes pour une montée d'adrénaline et un emploi du temps bousculé.

Parmi les soutiens, Roland n'est pas dupe : « Je n'y étais pas, je laisse ce type d'actions aux plus jeunes, mais il n'y a rien eu de cassé… Tout ça, c'est pour nous ennuyer… » Présent la première heure, Antoine Cordier, que l'UL-CGT de Dole dont il est secrétaire se sent concerné : « Notre commission exécutive s'est réunie lundi, et on s'est dit que c'était très important. On revendique contre la violence et la répression. Là, c'est de l'intimidation… » 

Le congrès de la CGT, la semaine dernière à Dijon, aurait-il changé la donne pour une organisation pas très à l'aise avec le mouvement des Gilets jaunes ? « Au début, Fabrice Schlegel a tout fait pour dire que la CGT était comme le patronat ! Maintenant, il dit que les Gilets jaunes sentent la pisse… Il y a eu de la violence physique le 1er décembre : cinq ou six de ses amis ont foncé sur moi car j'avais un gilet rouge. Depuis, ils se sont excusés… Au congrès, on a eu tout un débat là-dessus, et depuis, la CGT est davantage engagée auprès des Gilets jaunes, de leurs revendications, sauf s'il y a l'extrême-droite… » N'est-elle pas très minoritaire dans le mouvement ? « Avec Schlegel, ça y ressemblait… J'ai même déposé une main courante contre lui parce qu'il avait perturbé un tractage pendant les élections dans les TPE… »

« On est d'accord pour aider, mais on ne sait pas ce que tu veux en échange… »

A deux pas, il y a Nathalie Pszola, professeure des écoles et militante du SNUipp-FSU, qui a beaucoup fait pour la convergence entre syndicalisme et Gilets jaunes : « Dès le début, j'ai invité des Gilets jaunes de Parcey chez moi. Un seul était venu, je lui ai demandé pourquoi. Il m'a dit : on est d'accord pour aider, mais on ne sait pas ce que tu veux en échange. J'ai répondu : rien, seulement proposer une aide logistique, à la rédaction de tracts… Ils avaient aussi des soucis de démocratie interne, des problèmes d'animation de discussion, de construction d'une AG, de délégation… A la FSU, les statuts disent que les décisions doivent être prises à 70%… »

N'empêche, l'engagement des militants ne fait celui des enseignants. Nathalie Pszola en convient : « Beaucoup de nos collègues sont frileux. La problématique de lutte des classes n'est plus là, il n'y a plus ce réflexe. La sociologie des enseignants a changé, le recrutement est passé de la troisième à bac + 5. Certains en font un job alimentaire… Un jour, une femme disait sur une page Facebook des Gilets jaunes qu'elle aimerait faire un tract sur le commerce de proximité, on l'a aidée… On a essayé de faire la même chose à Lons, mais on n'a pas d'interlocuteur fixe parmi les Gilets jaunes… En tout cas, je suis admirative de l'évolution du mouvement, du prix de l'essence aux revendications… A Besançon, le rapprochement s'est fait à travers les chants, à Rouen via les dockers, à Toulouse via les bourses du travail où les gilets jaunes sont allés voir les organisations syndicales… »