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La réponse est dans la société

éditorial

Dimanche 15 novembre 2015 / Daniel Bordür

Mots-clés: Attentats

Un tweet d'un supporter du FC Sochaux dit la même chose que le directeur de la salle de concert bisontine La Rodia : « tu vas au match, tu vas au resto, tu vas au concert... et tu meurs... C'est juste impossible ». En janvier, les tueurs s'en étaient pris à un journal décalé, un magasin juif et une fliquette noire. Des symboles. Vendredi 13, ils ont frappé des loisirs populaires : le foot, le concert, la soirée au resto... Ils s'en sont pris à des moments de retrouvailles et de partage. Parmi les morts du Bataclan, un jeune Jurassien. Et un Doubien parmi les rescapés... Ils s'en sont pris à chacun de nous.

La tragédie a été suivie, en Franche-Comté, de l'annulation de deux concerts à Ornans et Audincourt, du report d'un match de coupe de France de foot à Sochaux. Mais beaucoup d'autres événements ont été maintenus. Des candidats ont suspendu la campagne des régionales. Les médecins ont annoncé l'arrêt de leur grève contre le tiers payant. L'état d'urgence a entraîné le renfort de la présence des forces de l'ordre, décalant une nouvelle fois des congés et des permissions pour policiers et gendarmes... Le retour des contrôles à la frontière suisse avait déjà été décidé quelques jours avant les attentats de vendredi en raison de la COP 21...

L'état d'urgence, c'est aussi la possibilité pour les préfets de prononcer des assignations à résidence. Ce sont des consignes du recteur pour une surveillance accrue des sacs et bagages à l'entrée des établissements scolaires où la « presse ne sera pas admise » à assister aux minutes de silence de ce lundi. Ces « moments de recueillement » seront précédés d'un « temps de dialogue et d’explication qui permettra l’expression des élèves et leur écoute par les enseignants. Il s’agit d’un travail pédagogique indispensable pour soutenir les enfants et les adolescents dans la gestion de leurs émotions et la compréhension de ces événements violents ».

Bien que non recommandés par les préfets car mobilisant la police, des rassemblements ont réuni plusieurs centaines de personnes samedi à Morteau et Pontarlier, organisés par les maires. D'autres se tiennent lundi à midi à Lons-le-Saunier à l'initiative de SOS-Racisme ou Montbéliard pour une minute de silence... Les réactions politiques régionales traduisent un consensus dans le soutien, le refus de la peur, l'hommage aux forces de l'ordre. L'union nationale a des adeptes dans l'opposition. Ça durera le temps du deuil national, peut-être un peu plus longtemps.

Cela ne doit empêcher ni la prudence, ni paralyser la pensée, ni interdire la réflexion critique. Car le choc même des mots « état d'urgence » risque fort d'ajouter la paralysie à la sidération.

Nous entendons ici et là qu'on nous fait la guerre, à nous la France. Sans doute. Il ne faut cependant pas oublier que la France conduit quatre guerres, hors de son territoire. L'une a commencé sous Sarkozy, en Lybie. Depuis, ce pays s'est effondré et les armes des mercenaires, qui y étaient aussi nombreux que bien payés, ont essaimé alentour... Il y a le Mali et la Centrafrique... Notre pays participe à la guerre au Proche-Orient, en Irak, effondré lui aussi et connaissant le chaos depuis l'intervention pilotée par Georges Walker Bush. Cette guerre s'est étendue à la Syrie où nous disons avoir deux ennemis (Assad et Daech) mais n'en frappons qu'un (Daech) sans vraiment soutenir ceux que nous disons être nos amis (l'ASL)...

Daech nous fait donc une guerre... que nous avons commencée ! Le problème, dans la France de la 5e République, c'est que le Parlement n'a rien à dire sur la guerre et la paix. La guerre, qu'on appelle désormais « opération extérieure » est du ressort de l'Elysée et de Matignon, mais aussi des intérêts économiques du secteur militaro-industriel. On n'est pas le quatrième marchand d'armes du monde sans que cela ait quelques inconvénients, comme l'interférence entre les intérêts économiques et la diplomatie. Cela explique les liens privilégiés avec l'Arabie Saoudite avec laquelle nous sommes embarquée dans un deal stratégique mortifère pétrole contre avions. L'Arabie Saoudite, ce pays qui finance des imams salafistes en Europe, ce pays où les femmes n'ont pas le droit de conduire une voiture, où l'on condamne à mort ceux qui ont renoncé à la foi...

Après les attentats de janvier, une énième loi renforçant les contrôles et restreignant les libertés a été adoptée. Qu'a-t-elle amélioré dans la prévention des attaques, dans la recherche du renseignement ? Poser la question, c'est y répondre. C'est aussi souligner que les services, désorganisés par une loi de 2008, reviennent de loin. Sans polémique, il s'agit de dire que la réponse n'est pas que dans les muscles, dans le spectacle des uniformes et les discours martiaux. Elle est dans la discrétion, la connaissance, le travail de l'ombre, la recherche.

Elle est aussi dans la société. « Si on ne fait que de la sécurisation militaire, on va aller tout droit dans les bras de l’extrême droite », dit l'écrivain italien Erri de Lucca dans Libération. Le tabassage samedi d'un Maghrébin par des manifestants anti-migrants en Bretagne illustre ce risque. Pour le conjurer, l'écrivain suggère de « lancer l’alerte au niveau zéro de la société, dans un mouvement populaire et de fraternité ». Il propose la construction d'un réseau de « résistance par en-bas », dans les quartiers...

En fait, s'occuper de ses voisins comme on s'intéresse aux vieux dans les villages. Redonner de la confiance.