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Les risques que nous courrons

éditorial

Jeudi 8 janvier 2015 / Daniel Bordür

Mots-clés: charlieAttentats

Hervé Kempf, rédacteur en chef de Reporterre.net, était invité mercredi soir de Médiapart transformé en plateau-télé pendant deux heures, en compagnie de journalistes, universitaires et défenseurs des droits de l'homme... Hervé Kempf a dit ceci : « tous ces soldats surarmés dans les gares n'ont pas empêché l'attentat de Charlie Hebdo ». Un instant auparavant, Stéphane Durand, chroniqueur judiciaire au Figaro, disait craindre un futur « Patriot Act » à la française : « depuis Perben les mesures répressives n'ont cessé d'être élargies, et ça ne marche pas ».

Jean-Sébastien Leuba, le secrétaire de la section de Besançon du PS, dit notamment dans un bref communiqué que « le plus bel hommage que nous puissions rendre aux journalistes de Charlie Hebdo est de ne pas céder à la peur et de continuer à défendre les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, dans une république indivisible, laïque, démocratique et sociale ».

Certes, les émotions nous ont envahis, et c'est bien normal. Mais tous ces mots disent qu'il faut s'en préserver lorsqu'il s'agit de répondre à l'épreuve collective. Le premier risque est de croire que montrer, voire surdémontrer la présence et la puissance de la police garantirait la sécurité. Ces déploiements d'uniformes, de muscles et de matériels ne sont en fait que des instruments de communication donnés en pâture à la société du spectacle.

L'efficacité de la police, Vidock l'avait compris, repose sur le renseignement et le franchissement permanent de la ligne jaune. Aujourd'hui, près de deux siècles plus tard, la police doit procéder de la république et la démocratie qui se sont installées. La différence essentielle, c'est que la police d'ancien régime est au service du maintien de l'ordre, y compris un ordre injuste plutôt qu'un désordre, alors que la police républicaine doit protéger les libertés publiques. Deux policiers l'ont d'ailleurs payé de leur vie mercredi en tombant au côté des journalistes qu'ils ont protégés plusieurs années durant. Un coup d'oeil au site du syndicat SGP-FO permet de saisir cet étonnant rapprochement des émotions : il y a belle lurette qu'on n'a pas vu tomber sous les mêmes coups flics et journalistes.

Cette tension entre police de maintien de l'ordre et police garante des libertés publiques - constitutionnelles - est au coeur des questions qui s'ouvrent aujourd'hui. Après la mort de Rémy Fraisse à Sivens, avec l'utilisation des forces de police pour contenir, sinon réprimer des mouvements sociaux et/ou protestataires, la résolution de cette tension n'a rien d'évident. Le dire n'est pas évident non plus. Dans notre société minée par l'acroissement des inégalités et de la pauvreté, la transformation en spectacle des faits divers et des débats publics, expimer un doute sur le sujet revient à se faire traiter d'irresponsable quand on n'est pas accusé de rouler pour le crime ! La caricature n'est pas toujours drôle ni où l'on croit.

Pourtant, dans les discussions des citoyens rassemblées, la question des lendemains était largement abordée. Et maintenant ? Le préfet du Doubs, à la demande du ministre de l'Intérieur, a d'ores et déjà annoncé des « patrouilles » aux abords des rédactions. Cela semble découler d'une bonne intention : qui peut être contre la protection des journalistes ? Mais que vise-t-on réellement ? Imagine-t-on transformer un journal en bunker ? Va-t-on continuer à faire « voir du bleu » partout ? Ne comprend-on pas qu'une omniprésence ultravisible d'une police armée jusqu'aux dents donne un sentiment d'être occupé dans son propre pays, sa ville, son quartier ? 

Sur le plateau de Médiapart, Abdelkrim Branine, le rédacteur en chef de Beur FM, a dit une chose très simple : « les musulmans rêvent d'être inclus dans l'unité nationale ». Car le risque que nous courrons tous est multiple. Il y a d'abord celui du racisme décomplexé, qui alourdit depuis déjà trop longtemps le climat de notre époque. Il y a aussi celui de la restriction des libertés au nom de la lutte anti-terroriste. Comme si nos lois actuelles n'étaient pas suffisantes pour traiter ceux que le rédacteur en chef de Politis, Denis Siffert, désigne tout simplement comme des « mafieux exécutant un contrat ». N'avons-nous pas confiance dans nos procédures, nos garanties, notre police, notre justice ? Remettre en cause notre façon de vivre ensemble, ce serait la victoire des terroristes, des mafieux, des gangsters qui haïssent la liberté, les débats et l'expression pacifique des conflits.