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Saint-Claude : quand la poésie dévoile le territoire

reportage

Mercredi 25 octobre 2017 / Daniel Bordür

Après six mois de résidence d'écriture, le botaniste Benoît Vincent a restitué lors des 16e pérégrinations poétiques de Saute-Frontière les premiers textes composant son portrait sensible du Haut-Jura. Un site internet présente les travaux d'ateliers d'écriture impliquant des lycéens et des usagers des bibliothèques qui ont commencé un dictionnaire sensible du territoire que chacun est libre de compléter.

C’est au lac des Mortes / que tu m’as quittée / et le diable t’emporte / pour l’éternité
Les ciels m’insupportent / qui toutes neiges défont / et dans le lac des Mortes / je m’en vais par le fond

On tombe sur ce petit poème mélancolique en cheminant sur le site Wikijura. On est passé par l'onglet dictionnaire sensible du territoire. On a fait défiler les mots d'Abîme à Zavzing. On a repéré des lieux, des choses, des bêtes... Le Crêt de Chalam et le Lynx, le comté et la Vouivre... On a cliqué sur Mortes (lac des). Qui n'en a jamais fait le tour, en ski, en raquettes ou à pied, ne sait pas ce que c'est que se laisser envahir par la magie de l'endroit.

Ce dictionnaire sensible est le fruit d'ateliers d'écriture mis en place à l'occasion de la résidence d'écriture de Benoît Vincent. Trois classes du lycée du Pré-Saint-Sauveur et des utilisateurs de la médiathèque et des bibliothèques publiques y ont participé.

Randonnée littéraire urbaine

La résidence a aussi débouché sur un travail plus personnel dont il a lu des extraits lors d'une randonnée urbaine dans les rues de Saint-Claude, dimanche 8 octobre, à l'occasion de la seizième édition des pérégrinations poétiques organisées chaque année par l'association Saute frontière qui anime la Maison de la poésie de Cinquétral.

Il y a un an, il expliquait à Factuel son projet (lire ici). Il savait déjà que le calcaire était le point commun entre le Jura et son territoire, la Drome provençale. Depuis, il a découvert ce qui fait se ressembler Saint-Claude et Gênes, en Italie, où il a des attaches : les prouesses des architectes construisant une ville en terrain escarpé. Il a arpenté la ville du Haut-jura et expose ses trouvailles, de son point de vue.

Il a découvert les tourbières et les viaducs, utilise les mots de la géologie pour présenter ses textes « sédimentés ». Tout part de « la roche et l’eau qui sont les bases de notre monde connu » : « aucun massif montagneux n'est indemne de l'eau qui l'a formé ». Benoît Vincent mêle ses mots aux sonorités du jazzman savoyard Frédéric Folmer qui a travaillé avec des élèves du conservatoire de Saint-Claude.

Il propose un itinéraire démarrant par l'élégante Chapelle expiatoire, moins connue que la massive cathédrale. Il passe par le Lavoir, immeuble HLM du centre ancien dans la cour intérieur duquel les musiciens jouent du rock tandis que l'auteur évoque le monde social : « on ne voit pas en quoi un monde privé d’usines serait souhaitable sinon que toute la classe ouvrière — c’est-à-dire la majeure partie de notre pays — disparaisse avec elles ».

« La campagne, c'est le mot pour dire une ville différente »

Des habitants sortent sur les coursives, rappelant l'impression de « port à la montagne » que Benoît Vincent a eue en explorant la ville. Mais les locataires n'ont été prévenus que par l'office HLM : « ils nous ont expliqué que l'électricité allait être branchée chez nous, mais la poésie ne m'intéresse pas, personne ne nous a expliqué ce qui allait se passer », dit Gaetan, ouvrier chez Manzoni... » Également d'origine populaire, Léonie, qui suit la pérégrination, est soufflée : « ça me tue ! on est dans une HLM et les habitants regardent de loin, il n'y avait pas de fraternité entre nous alors qu'on est porteur de valeurs sociales... »

Mais les randonneurs sont déjà loin. Déjà sous le grand pont, au milieu des jardins cultivés au bord de la Bienne. « Ce n'est pas la nature, mais sa domestication », déclame Benoît Vincent dans un beau texte analysant l'ager, la campagne cultivée des Romains : « la campagne, c'est le mot pour dire une ville différente (...). La nature sauvage n’est jamais loin, mais elle est comme mise à distance par notre propre regard ». On sent le botaniste qui fut éducateur à l'environnement.

De l'intellectuel critique à la critique politique et sociale, il n'y a qu'un pas. Il est franchi avec ironie et bonne humeur lors de la dernière étape, justement rue des Étapes, une voie montante qui se termine, comme souvent à Saint-Claude, par des escaliers. Les randonneurs sont invités à scander, comme en manif, quelques formules bien tournées : « Ça va, c'est sec ! Si c'est sec, ça va ! » ; « Envoyez des tavaillons ! ». Une dernière prise de parole de l'écrivain-résident résonne comme un manifeste situationniste : « Quand ils croient sauver le monde, ils le broient... Ils n'y a pas de touriste heureux ».

« Comment construire un pays avec des gens qui
viennent de peuples et de langues hétérogènes ? »

Les pérégrinations avaient démarré trois jours plus tôt à la librairie Zadig et à la Maison du peuple, s'étaient poursuivies le lendemain pour une « joute poétique » en soirée dans une ferme de montagne restaurée, préambule à une randonnée agrémentée de lectures dans la combe du Tressus, entre Crêt-Pourri et Rochers du Frenois. Fourbus et ravis, les marcheurs se sont requinqués le samedi soir lors d'un dîner-lectures sur un thème sensible : « comment construire un pays avec des gens qui viennent de peuples et de langues hétérogènes ? »

Il y a là Benoît Virot, éditeur de Benoît Vincent, également auteur de GEnove, « essai sur la ville et l’écriture de la ville ». Virot présente l'aventure improbable de la création du nouvel Attila, « petite maison d'édition dans un monde saturé ». Le Goncourt du premier roman, attribué en mai dernier à Maryam Madjidi pour Marx et la poupée, a révélé un travail original de lecture de manuscrits : « souvent, les bons manuscrits vont directement chez Gallimard et Seuil, mais il arrive qu'ils ne voient pas qu'ils ont un bon manuscrit sous les yeux... »

Le nouvel Attila publie aussi Les Samothraces. Étonnant livre qui se plie et se déplie comme un accordéon, c'est un « cri poussé par trois femmes qui incarnent le visage et la voix d’un cœur anonyme de migrants », écrit par Nicole Caligaris. Elle est justement là, avec deux autres auteurs et trois traducteurs. Chacun lit un texte. On entend du français, de l'allemand, de l'italien. Et mêmes des italiens.

Les Samothraces. Les pixels sont des captures d'écrans de reportages sur les migrants...

On rit beaucoup lors d'un exercice de traduction en parallèle par deux traducteurs. On rit, mais on voit ce qui conduit au choix d'un mot, d'une expression. On songe bien sûr à la locution latine traduttore traditore, traducteur traitre... On réalise surtout qu'une langue est une incarnation : « c'est de la chair, traduire, c'est du corps », dit l'un des intervenants. On ne sait plus lequel : tous opinent.

Enquête sur Marcel Duchamp

Le dimanche matin, au musée de l'Abbaye, c'est une toute autre recherche qui attend les marcheurs. Ce ne sont plus les mots, mais les paysages qu'il s'agit de traduire. La plasticienne suisse Ariane Epars s'est intéressée à une chapelle frontière « entre glaciers et palmiers, à Bergell - ou Bergaglia » dans la vallée italophone protestante où vécut Giacometti.

On est enfin scotché en écoutant Stéphane Banz raconter vingt ans de recherches sur la Chute d'eau du Forestay de Marcel Duchamp, visible à partir de deux trous qu'on croit d'abord être des clous sur une porte en bois... Stéphan Banz vit à quelques pas de la cascade qui est celle d'un cours d'eau venant du plateau suisse et se jetant dans le Léman. Il enquête alors sur les raisons ayant conduit Duchamp à choisir cette chute d'eau : « pourquoi pas une autre ? comment est-il venu en Suisse ? » Il conclut : « il a trouvé la chute à laquelle il avait pensé... »

Julia Sørensen parle de son désopilant dictionnaire où tous les mots commencent par F.

A la fin, Benoît Vincent revient pour dire : « la neige, c'est toujours la première fois ».

La prochaine fois, les pérégrinations auront sans doute lieu à Longchaumois. Ce sera la première fois.

Dans la Chapelle expiatoire.
Dans la cour du Lavoir, immeuble HLM du centre-ville.
Dans les jardins du bord de la Bienne.
Vue du Grand pont.
« Envoyez des tavaillons ! »
Le combat du moment dans le Haut-Jura.