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De la satire à la poésie

chronique

Mercredi 30 septembre 2020 / Danièle Secrétant

Dans son dernier roman, Un enlèvement, François Bégaudeau trace le portrait d'une famille bourgeoise parisienne, en vacances à Royan. Une famille connectée, équipée de tout ce qui peut permettre de calculer ses performances. La satire est un peu trop caricaturale, (c'est souvent le propre d'une satire), mais l'écriture, malgré parfois un peu d'ennui à enfiler les poncifs sur ce genre de famille, sur ce genre de milieu, porte le lecteur jusqu'au bout du roman. Une fin inattendue n'explique pas le titre de cette fiction.

François Bégaudeau présentera son film documentaire, Autonomes, dans le cadre d’un évènement Factuel.info, le 3 octobre, à Besançon. Il sera également présent à Livres dans la Boucle, avec son dernier roman Un enlèvement.

Dans le documentaire, des portraits de femmes, d’hommes, de familles. Elles et ils expliquent leur choix de vie vers un retour à la terre. Les formes de ce choix en sont parfois extrêmes, telle celle empruntée par Camille, un homme des bois. Ce dernier vit dans une grotte sans confort, braconne, vole des poules…

Michèle Tatu parlera de façon plus éclairée de cette brochette de personnes de la vie réelle, dont les activités de certains hommes sont…surprenantes, un peu exotiques.

Dans Un enlèvement, la satire d’une famille bourgeoise parisienne, en vacances pour une dizaine de jours, à Royan. Ils n’ont pas choisi un lieu de vacances rustique (cela arrive parfois chez les personnes de cette classe sociale quand ils virent bobo, bourgeois bohèmes…), ils sont dans une résidence plutôt haut de gamme, aux antipodes des lieux d’habitation des personnes du documentaire.

Une histoire ? Une non histoire ? Un enlèvement ?

Le père, Emmanuel Legendre est le narrateur de…l’histoire ? De la non histoire ?

La mère, Brune Legendre, née Demonchalin, est, toujours d’après son mari, une grande brune très très belle en maillot turquoise ou paréo blanc. C’est la description qu’il en fait lorsqu’il s’aperçoit qu’elle a disparu. Nous sommes page 123. Presque à la fin du roman. Un enlèvement ? Enfin, une explication au titre de l’ouvrage ?

Il n’en est rien, nous l’apprendrons rapidement.

En attendant le retour de Brune qu’il pense en danger, enlevée, en passe d’être violée, le mari éploré persécute les maîtres-nageurs. Musclés, forcément musclés. Tatoués, forcément tatoués. Il tient à les alerter sur un fait marquant, un élément qu’une investigation rigoureuse sur la disparition de ma femme ne pouvait occulter. Je voulais parler des deux hommes, comment dire, atypiques, atypique n’était pas le mot mais là tout de suite il ne m’en venait pas d’autres, le vent qui me soufflait n’en charriait pas d’autre, je voulais parler des deux hommes disons atypiques que j’avais vus traverser la conche aux environs de 16 heures et vraiment je m’excusais de parler en ces termes, hors situation d’urgence je me le serais interdit, vraiment je n’étais pas du genre à stigmatiser qui que ce soit, partout où j’allais j’œuvrais  à la diversité et j’avais parrainé l’opération égalité des chances du club d’équitation de ma fille mais oui dans ces circonstances perturbantes je me devais de signaler le passage par ici, à peine une heure avant que ma femme parte en séance de yoga kundalini, de deux individus noirs.

Alors ? Si la femme du narrateur n’est pas la victime d’un enlèvement, qui l’est ?

Revenons au début du roman. Cinquante pages plus tard, l’ennui est bien là. L’ennui provoqué par la vie de cette famille dont on se demande pourquoi mettre tant de talent dans l’écriture, à la raconter ?

Justine, la fille aînée, jeune adolescente, va entrer en 6ième . Elle parle couramment, ou presque l’anglais. It seems that you’re very fluent in english. I may be. Elle se prépare à remplir le contrat dicté par ses parents, la performance à tous les étages de sa vie. Elle sait ce qu’est un estuaire, elle connait les fleuves de France, elle saura bientôt nommer tous les États de l’Union Européenne. D’une sortie de la veille, chez le poissonnier, Justine avait retenu ce que Brune avait retenu d’une conférence TEDx d’un nutritionniste anglais : que les poisons de bout de chaîne n’en gobent pas d’autres, ni donc de plastique que des proies pourraient avoir gobé.

Dans le documentaire, rural, un adolescent montre comment il envisage de construire une cabane dans les arbres. Des parents expliquent qu’ils ne poussent pas leurs enfants à la performance. Certains sont même déscolarisés, ce qui ne signifie pas qu’ils ne sont pas éduqués. Ils le sont, d’une autre façon que Justine l’est.

Dans les deux cas, (documentaire et roman) des familles attachées à transmettre des valeurs écolos, aux enfants. Chez les Legendre, si on ne cultive pas la terre, si on ne vit pas de sa propre production, on mange bio, on achète bio, dans des enseignes bio connues.

Justine a découvert le secret de son père. Il a une maîtresse. Elle en profite pour en tirer avantage.

Dans le documentaire, Camille, l’homme des bois, pose des collets. Il est filmé en train de détacher un lapin. Sous l’œil de la caméra, il remercie l’animal. Une façon de se dédouaner ? Une façon de rendre hommage à la nature qui lui fournit cette nourriture ? Une coquetterie pour être dans le ton ? À la question qui lui est posée de savoir ce qu’en pense le garde-chasse, il explique que sachant des choses sur ce dernier, il l’a en quelque sorte neutralisé.

Donc, des deux côtés, (chez les bourgeois parisiens, chez les ruraux de la Mayenne) une sorte de donnant-donnant, basé sur la non divulgation de certains secrets. Un début d’unité entre les deux univers ?

 Brune, la mère, excelle dans l’art de régler les conflits. Elle est belle, a-t-on appris de la bouche du mari-narrateur, elle est la reine de la Conche et même, elle ressemble à Claire Danes, l’héroïne de Homeland, mais en brune. … et d’ailleurs elle s’appelle Brune.

Elle fait du yoga sur son tapis de yoga qu’elle transporte un peu plus loin, à l’écart de sa famille. Peut-être ma femme briguait-elle aussi un moment de solitude, à l’écart de sa famille. Après tout nul ne lui demandait une présence constante parmi les siens. À moi-même il arrivait de préférer la solitude à la compagnie des trois êtres que j’aimais le plus au monde. L’homme est un animal social et parfois moins. Dans le Bureau des légendes, le lieutenant Debailly en racontait le moins possible à sa fille pour ne pas l’exposer aux violences punitives de l’ennemi oriental. Il menait une double vie, il avait deux noms. Son pseudonyme de la DGSE était Malotru.

Quand elle ne cuisine pas bio, quand elle ne fait pas œuvre de pédagogue auprès de ses enfants, quand elle ne règle pas des conflits, quand elle ne met pas sur la table l'infidélité de son mari et la façon dont la famille doit faire face de façon raisonnable, quand elle ne lit pas La fille du train, allongée dans le sable sur sa serviette rouge, Brune fait du yoga. Brune pratiquait le yoga Kundalini, Marlène le yoga nidra.

Dans le documentaire, une femme file la laine. Une forme de méditation, explique-t-elle.

Le père-narrateur, Emmanuel, chaussé de Nike Pagasus, bardé d’objets connectés, porte un bermuda de marque Aristow beige, le même que celui de son copain Édouard. Tous les deux font du sport. Son bracelet fitness à lui était un capteur d’activité. En plus du suivi des constantes vitales, il donnait en temps réel le nombre des calories brulées. La référence-calcul était le MB, Métabolisme de Base. L’unité de mesure était le MET, Métabolic Equivalent of Task. Un aller-retour à la boulangerie : 1 MET. Un rapport sexuel avec ta femme : 1 MET. Un rapport sexuel avec ta maîtresse : 4 MET.

Puisque nous en sommes à la question du sexe, quasiment inévitable dans un roman, rappelons qu’Emmanuel a une maîtresse, Amélie. Ils échangent des SMS gentiment salaces, des photos et c’est lors d’un de ces échanges qu’Emmanuel se fait épingler par sa fille.

Un soir, en rentrant d’une soirée avec des amis, Brune se lance. Brune a demandé s’il y avait des choses que je n’avais jamais osé lui faire. J’ai dit non je ne crois pas. Elle a demandé si ça me plairait de lui pisser dessus. J’ai ri et comme elle ne riait pas, j’ai dit que je n’avais rien contre. Elle a demandé si j’étais pour, rien contre c’était une réponse lâche, est-ce que j’étais pour oui ou non ? J’ai dit que l’important était qu’elle le désire elle. Elle a demandé si moi je le désirais. J’ai dit pourquoi pas si elle le désirait. Elle a dit mais toi est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que toi tu veux ? La dernière syllabe s’est étouffée sur dans un hoquet. Elle s’est ruée sur le parapet. Pour l’enjamber et se jeter, j’ai cru, mais c’était pour vomir et finalement rien n’est sorti.

Le sexe est parfois triste.

Dans le documentaire, l’homme des bois sort de sa grotte pour pêcher, chasser, tendre des pièges, voler des poules… Il sort aussi de sa grotte pour échanger des biens ou des services, troquer… Il répare l’ordinateur d’une jeune femme qui le rémunère en nourriture et en vêtements qu’il pourra troquer contre d’autres objets ou vêtements. À la fin de cette séquence, il demande à l’équipe de tournage de sortir, de le laisser seul avec la jeune femme pendant une demi-heure.

Le sexe fait-il partie de l’échange, du troc ?

Ah ! Au cours du roman, un goéland - un gars du cru, donc - est le témoin curieux ? attentif ? moqueur ? inquisiteur ? de la famille bourgeoise parisienne. On le voit, perché ici ou là. Mon sourire était amer. Le goéland qui prolongeait sa halte sur la terrasse sur la rambarde de la terrasse avait dû l’estimer amer. Tête inclinée, il nous observait aller et venir dans l’appartement. Du coup il avait de nous quatre une image inclinée. En ouvrant l’angle de son inclination il allait nous faire tous glisser dans le vide. Je devais séance tenante le domestiquer, et qu’il devienne un membre de la famille. Je ne le voulais plus hostile mais complice. Je manquais d’un ami. J’ai posé un bout de mie sur ma paume offerte. Il hésitait. Il se méfiait.

Rien de commun avec les troupeaux de vaches et de moutons que l’on retrouve dans le documentaire. Rien de commun avec le rapport que leurs propriétaires entretiennent leurs animaux.

Je manquais d’un ami, dit le narrateur. Des amis, il en a. Des clones de qui il est. Dans leurs rapports humains, l’intérêt.

Dans les rapports humains qu’entretiennent les véritables personnes, dans le documentaire, la nécessité d’être solidaires.

Un enlèvement n'est-il pas une satire de l'auteur par lui même ? De son style ? D'un certain monde de la littérature ?

Dans les deux classes sociales, un fond de tristesse, que chacune et chacun cherche à combler comme il le peut. Par la connexion avec un monde et des personnes plus ou moins virtuels, grâce à des outils électroniques, informatiques … ou par la connexion avec les forces de la nature, voire par la connexion avec les esprits des anciens, grâce à un chaman, un magnétiseur… Le film documentaire et le roman ne sont-ils pas l’avers et le revers d’une même médaille ? La désespérance, parfois, de l'humanité.

Un enlèvement n'est-il pas une satire de l'auteur par lui même ? De son style ? D'un certain monde de la littérature ?

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec Un enlèvement, le titre du roman ?

Question difficile. Sans vrai réponse. Ou alors, s’agit-il de la lectrice ou du lecteur, kidnappés dans un récit qui mène où ? Car si l’on n’est pas kidnappés par l’histoire, on peut l’être par le style. Un récit a-t-il pour fonction de mener quelque part ? Un récit ne peut-il être que performance de style et d’écriture ? Simplement performance ?

Si donc on s’ennuie dans les trente premières pages, et dans beaucoup des suivantes, une première petite secousse sort la lectrice ou le lecteur de l’ennui dans lequel petit à petit il sombre. On a compris de quoi et de qui il s’agit, bon sang ! Une famille bourgeoise connectée, branchée fringues, politiquement correcte tant qu'un incident ne vient pas gripper les rouages de sa pensée politiquement correcte, comme la rencontre avec deux roumaines à proximité des poubelles, ou la vue de deux hommes noirs sur une plage essentiellement blanche.

Alors ! Cet enlèvement ?

Une première alerte, chez le fromager : Quelqu’un avait disparu. Un jeune. […] Et dans disparu fallait-il entendre mort ou volatilisé ?

Un peu plus tard, l’ami d’Emanuel, Édouard a tiré La Charente libre de son aisselle pour en montrer la une où un jeune garçon découvrait ses dents baguées en souriant. Sans nouvelles de leur fils depuis quatre jours, les parents s’étaient résolus à diffuser cette photo, où le dénommé Théo semblait sourire de sa disparition, alors qu’elle avait été prise avant. Oui elle avait été prise avant puisque par définition on ne photographiait pas un disparu.

Théo a-t-il été enlevé ? Par qui ?

Le récit va-t-il prendre la forme d’un polar, dans lequel la famille bourgeoise parisienne, ou l’une ou l’un de ses membres, joueraient un rôle important ?

Il n’en est rien. L’image de Théo saupoudre certains chapitres, comme le sparadrap du capitaine Hadock circule d’album en album.

Louis fait de la résistance

Reste à parler du quatrième membre de la famille bourgeoise parisienne, caricaturée sans risques pour l’auteur qui sera peut-être lu, sans doute lu, par ceux-là même dont il se moque.

Louis. Huit ans environ. On le voit peu. Il intervient peu. Sauf à la fin du roman. Il est le plus sympathique.

Louis fait de la résistance. Il n’est pas capable d’expliquer le principe de l’estuaire. Justine, si.

Il ne sait pas lire. Il ne comprend rien aux fractions. Il doit entrer en CE1. Alors, pendant les vacances, ses parents l’ont inscrit à l’atelier papillon. D’après Roxana, l’animatrice : le blocage de notre fils dans l’apprentissage de la lecture n’était pas technique, mais lié à un nœud psychologique que seule une gestion personnifiée de ses capacités cognito-affectives pouvait dénouer. L’objectif de l’atelier papillon était d’affermir ou restaurer la confiance en soi des enfants.

Louis a peur des méduses échouées. Quand il est sur la plage, il creuse. Il creuse un trou. De plus en plus profond. Dans l’espoir d’arriver où ? Il a peur de la fin du monde. Il n’y aura pas de fin du monde, mon chéri. Nous nous comporterons de façon responsable et le monde ne finira jamais.

Il regarde un documentaire de France 5 sur Verdun. Il aime qu’on lui raconte des histoires vraies… avec des allemands. Quand son père l’arrache au creusement de son trou quotidien, Louis ne s’applique pas du tout à travailler son revers. Le tennis, ça ne l’intéresse pas.

Deux Rimbaud portés par leurs semelles de gomme

C’est lui qui clôt le roman, dans un dialogue poétiquement hallucinant, sur plusieurs pages, avec Théo, un autre rebelle. Oui. Théo. L’adolescent qui avait disparu, dont on avait craint l’enlèvement. Qui n'avait pas été enlevé...

Théo : les sangliers sont d’essence divine. Louis : on en voit peu dans la capitale. Si j’y monte tu m’accueilles ? Louis : mes parents refuseront que tu mettes les pieds chez eux. Théo : ils ne m’aiment pas ? Louis : ils disent qu’avoir fait une telle frayeur à une mère st irresponsable, inacceptable, etc. Théo : tout à fait irresponsable oui. Louis : tout à fait admirable. Théo : en un mot ils me détestent. Louis : disons que s’ils te voyaient sur leur palier ils te demanderaient gentiment de redescendre. Théo : je couvrirais mon visage de peinture d’Indien. Louis : ni vu ni connu. Théo :je me trouverai un autre prénom. Louis : c’est la base.

Nul doute que ces deux-là, s’entendraient parfaitement avec le gamin du documentaire. Ils l'aideraient volontiers à construire sa cabane dans les arbres.

Louis et Théo, nouveaux Rimbaud aux semelles de gomme, […] se laissaient cheminer. Ils se laissaient libre cours et la main, chantant beaucoup et parlant peu, saluant un piéton sur six, se faisant éternuer en fixant le soleil, parlant une langue compréhensible d’eux seuls, comptant les guêpes, singeant cruellement un clochard hébété, jouant à se pousser contre une poubelle municipale, s’amusant d’un rien, plaisantant sur tout, ricanant comme des cons, avisant des parcelles où planter des graines.

[…]

Ils revirent parfois ceux qui avaient été leurs parents.

[…]

Tout verdict issu de géniteurs avait sur la vie des amis aussi peu d’effet qu’un craquement de meuble sur le sens du vent.